En 1986, j’avais commencé un livre, puis mes activités
professionnelles sont devenues prioritaires. Le titre auquel j’avais pensé « LAISSEZ
FAIRE, Le Capitalisme : une Éthique pour notre Temps »
décrit assez le projet.
Le texte dormait sur le disque d’un vieil ordinateur où
je l’ai retrouvé récemment. En voici l’introduction :
Christian Michel
LAISSEZ FAIRE !
Le Capitalisme est-il conforme à la Morale ?
Voilà bien une question qui ne devrait plus mériter un
livre. Tout a été dit depuis au moins le rapport Villermé de 1840. Exploiteur,
pilleur du Tiers Monde, pollueur, employeur d'enfants, égocentrique,
belliciste et jouisseur, la cause du capitaliste est entendue. Tout juste
reconnaît-on l'utilité d'un de ses vices: par appât du gain, il est
entrepreneur. C'est utile pour équiper cinq milliards d'hommes. Au cours des
âges, des réformateurs ont imaginé que les gens travailleraient sans espoir
de profit, par esprit de sacrifice; mais l'expérience nous apprend que ceux qui
ont essayé de corriger le genre humain, et parfois exercé beaucoup de zèle à
faire se sacrifier leurs semblables, par un curieux paradoxe, ne les ont pas
rendus plus créatifs, plus enthousiastes, ni finalement plus attentifs et
utiles à leurs prochains.
Cependant s'il existe bien une
philosophie du capitalisme libéral, ce n'est pas cette philosophie qui est
appliquée aujourd'hui dans les sociétés dites « capitalistes ». Elles
connaissent toutes en réalité un régime mixte, différentes variantes de
démocratie sociale, et conclure que les injustices, l'immoralité qu'on y
trouve sont systématiquement à porter au compte de l'élément capitaliste en
elles, souvent très faible, est aussi hâtif que le raisonnement de cet homme
que le whisky & soda rendait malade, puis le gin & soda, puis la vodka
& soda, et qui déduisait que c'était évidemment le soda qu'il ne supportait
pas.
Pour déterminer si ce qui nous
scandalise dans le monde est un effet du capitalisme ou bien est dû à d'autres
facteurs, il nous faut remonter aux principes philosophiques sur lesquels il
repose. Il nous faut examiner si l'application de ces principes cause ou pas
les maux que nous dénonçons (ou les causerait s'ils étaient appliqués). Plus
généralement, il nous faut considérer si la nature réelle du capitalisme,
débarrassée de la réputation qui lui est faite, est conforme à nos valeurs
morales.
L'éthique, paraît-il, préoccupe à nouveau les gens.[1] Pendant longtemps la mode fut marxiste et
dogmatique, puis, déçu des conceptions préfabriquées du monde, chacun se voulut
pragmatique. Le dogmatisme et le pragmatisme ont ceci de commun qu'ils sont
des refus de penser. Le pragmatique politique « navigue à vue »,
dénué de principes, attentif seulement à ne pas contrarier les puissants du
moment; le dogmatique laisse à d'autres, les Grands Timoniers, le soin de
penser à sa place. Si l'heure est revenue d'exercer notre propre jugement, de
bons sujets pour commencer sont ceux de l'organisation de la Cité, de la
richesse et de la pauvreté, du Droit, questions qui toutes nous sont adressées
par le capitalisme.
Sans doute une des réflexions
éthiques les plus vivaces aujourd'hui nous vient des milieux chrétiens.
L'effondrement de l'église catholique en tant qu'institution normative a
entraîné beaucoup de ceux qui s'en réclament à repenser leur action dans le
monde. Et si les chrétiens pratiquants sont largement minoritaires dans notre
Europe occidentale, les valeurs chrétiennes servent encore de référence à nos
jugements sur le bien et le mal. C'est donc à l'aune de ces valeurs - le
respect d'êtres humains créés à l'image de Dieu, la justice sociale, la
générosité.. - que nous évaluerons le capitalisme et, par opposition, le
socialisme et la démocratie sociale.
Des groupes dont l'influence va
croissant depuis quelques années se réclament d'un « nouveau
paradigme »: une société fondée sur la créativité, la liberté, la
spiritualité. Souvent méfiants du « mental », ils se sont gardés
d'élaborer une philosophie que l'on pourrait désigner d'un mot en isme.
Leur démarche procède plutôt d'une sensibilité. Nous pourrions nommer ici les
plus spirituels: « Enfants du Verseau »[2] ou d'une
« Nouvelle Ere » (New Age). Les autres ne se trouvent pas
eux-mêmes d'appellation spécifique. Ils ont en commun d'être tolérants par
paresse, faute de se donner la peine de distinguer le bien du mal; de procéder
par coups de cœur aussi sympathiques qu'irréfléchis (sur l'immigration,
l'écologie, l'expérimentation de nouveaux styles de vie..). Ils seraient
étonnés d'apprendre qu'ils partagent avec les capitalistes « purs et
durs » un même désintérêt pour une transformation de la société par
« en haut », par une révolution politique; ils sont conscients,
comme les capitalistes, que leur épanouissement personnel ne tient qu'à eux,
qu'il ne leur viendra pas d'un changement de gouvernement.
Dans notre évaluation morale du
capitalisme, afin d'être surs de ne pas défendre ce qui est parfois à tort
confondu avec lui, nous nous en tiendrons à l'analyse du capitalisme
« sauvage », le plus décrié. Nous ne nous rendons pas la tâche facile
et nous ne plaiderons aucune circonstance atténuante. C'est le laissez faire
libéral capitaliste qui est appelé à la barre. Ses défenseurs se désignent
eux-mêmes du nom de libertariens.
Les libertariens ne
cherchent pas à prendre le pouvoir, mais à l'éviter. Au contraire des
sociaux-démocrates, les libertariens prennent la morale sérieusement. Ils
pensent que le pouvoir est illégitime qui force un homme à agir contre sa
conscience. Pour un libertarien, un être humain ne doit jamais être utilisé
comme moyen au service de fins qui ne sont pas les siennes. La plupart des gens
sont d'accord avec ce principe kantien. Mais n'est-ce pas le bafouer que de contraindre
contre leur jugement un chrétien intégriste à financer par l'impôt des IVG, un
musulman des écoles chrétiennes, un écologiste des usines qu'il juge
polluantes et inutiles, un patron ses concurrents, un pacifiste une armée, un
conservateur l'art d'avant-garde... La social-démocratie fonctionne sur un
nécessaire affaiblissement des principes moraux puisque chacun devient complice
d'actions que sa conscience condamne.
La politique démocrate sociale
ne considère que les fins; si elles sont désirables, elles légitiment les
moyens de les atteindre. Sans doute pas n'importe quel moyen: les socialistes
d'Europe occidentale sont généralement plus sensibles à la torture que leurs
camarades chinois ou roumains.[3]
Mais les uns et les autres n’hésitent pas à contraindre leurs concitoyens (ou
une partie d'entre eux) à vivre autrement qu'ils ne le veulent.
Les libertariens au contraire
n'accordent pas au personnel de l'État la fonction de fixer ses fins à
l'ensemble de la société. Car il appartient à chaque être humain de poser les
siennes. Le capitalisme ne s'occupe pas des fins désirées par chaque être
humain ; quelles qu’elles soient, il n'est que la recherche des moyens
justes de les faire aboutir.
Un libertarien n'est pas
indifférent à l'opinion et à l'action d'autrui. C'est encore moins quelqu'un
qui aurait ce déprimant jugement que toutes les opinions se valent. Le
libertarien n'est pas un pluraliste. Il sait que le bien existe et que notre
jugement humain est tout à fait capable de le connaître. Mais cette
connaissance ne justifie aucunement l'exercice du pouvoir. Car de percevoir
clairement que telle action est pour le bien ne nous permet pas de déduire que
cette action doit être imposée à tout le monde. Où voit-on en bonne logique
que de connaître le bien nous autoriserait à tirer des conséquences
politiques, c'est-à-dire établir des relations de pouvoir ? La
connaissance du bien s'impose, on ne l'impose pas.
Le pluralisme maintient que le
bien et le mal ne se contredisent pas, que d'ailleurs nous ne pouvons pas les
distinguer. Les libertariens ne désespèrent pas ainsi du jugement humain. Ils
ne pensent pas que les marxistes ont le droit de vivre en marxistes parce que
rien ne permettrait d'établir que le marxisme est faux. Il est faux. Il
n'y a aucune démission intellectuelle à rendre devant l'erreur. Mais la
démocratie sociale a tellement marqué nos esprits que nous en venons à
considérer toutes les activités humaines en termes de politique et de
réglementation. Si quelqu'un professe une religion sectaire, se drogue,
pratique un sport suicidaire, sans doute il se trompe, mais pourquoi faut-il
conclure que ce doive être un délit ? Parce que nous avons donné aux
hommes de l'État[4] le pouvoir exorbitant d'interdire ce qui
nous choque, nous sommes obligés de feindre le respect pour des sottises; les
critiquer ferait croire que nous en réclamons la censure. Or on peut
parfaitement déclarer que Marx et Mahomet sont des fumistes et soutenir le
droit absolu des marxistes et des mahométans de prêcher, d'enseigner, de
publier, de construire des mosquées et des écoles.[5] D'où viendrait que d'avoir raison sur les
marxistes et les mahométans nous donnerait un droit sur eux?
Les
libertariens et la transcendance
En ce sens qu'il ne peut
matériellement ni moralement se désintéresser d'autrui, l'homme est un animal
social. Mais aucune vie communautaire ne lui épargnera l'expérience de la
solitude. Aucune société ne saurait totalement me déresponsabiliser de mes
actes, et donc du choix des valeurs qui ont motivé ces actes, car ce ne serait
plus ma vie si je n'avais pas conscience d'avoir choisi moi-même ce qui
lui donne du sens. L'absence d'un idéal collectiviste situé au-delà de la
société et polarisant ses énergies place chacun devant l'expérience de la
liberté: non pas celle, facile, de "se poser en s'opposant", de
contester l'ordre établi, le "projet de société", mais celle bien
plus authentique et profonde de la nausée, du vertige, du néant.
Tous n'en deviennent pas
plus sages ni plus confiants, mais tous les hommes sont capables de cette
expérience du néant. Le laissez faire libéral capitaliste respecte cette
recherche de transcendance en limitant ses propres ambitions. Il est une
doctrine juridique. Il ne dit pas ce que la vie doit être, il établit seulement
les institutions d'une société pacifique où nous pouvons mener la vie que nous
voulons.[6]
Il existe dans les
aéroports, à l'ONU, là où se croisent des hommes d'origine et de confession
différentes, des "lieux de méditation et de prière". Les bancs de ces
chapelles entourent un centre vide. Pas de crucifix, ni de miqrab, ni d'arche
de la Torah... Le vide renvoie à la transcendance. Nous ne connaissons en
effet aucun symbole assez riche pour refléter toutes les figures de cette
transcendance. Ainsi les voyageurs, étrangers les uns aux autres, peuvent
prier ensemble un Dieu différent dans un sanctuaire édifié pour toutes les confessions
sans l'être pour aucune en particulier. Il n'est demandé pour cela que de se
conformer à quelques règles simples: garder le silence et une attitude de
respect...
Le laissez faire libéral
capitaliste ne fait explicitement référence à aucune transcendance. Ce n'est
pas parce qu'il en nie la réalité ou dédaigne la dimension spirituelle des
hommes, au contraire. Mais toute organisation politique est nécessairement une
organisation séculaire et n'est pas de l'ordre de la transcendance. Elle n'a
pas vocation à faire entrer le surnaturel dans la vie terrestre. Les hommes
de l'État, dans l'exercice de leur fonction, ne doivent croire qu'au Droit.
Toute exigence supplémentaire de la part d'hommes qui exercent le pouvoir de
contraindre entraînerait la constitution de castes et la persécution de boucs
émissaires.
La recherche de
transcendance s'effectue par un travail personnel, par un approfondissement en
communauté, mais pas par la médiation des institutions de la société. Cette
laïcité de ses institutions fait que personne n'appartient à la société civile
plus qu'un autre ni que personne ne peut en être exclu (comment s'y autoriser
au nom d'une absence?). Il n'est demandé pour être citoyen que de se conformer
aux quelques règles simples du vivre-ensemble et qui sont rassemblées dans le
droit de propriété. Le centre du laissez faire libéral capitaliste,
laissé intentionnellement et audacieusement vide, témoigne de l'absolu respect
des consciences. L'ambition du laissez faire libéral capitaliste se borne à
défendre la propriété de notre corps et de nos biens. Les autres régimes
politiques se préoccupent, eux, de transcendance, mais organisent la torture
des corps et la spoliation des biens.
C’est pourquoi le droit
de propriété est tout le Droit. Les relations des êtres humains
entre eux s'inscrivent naturellement dans le cadre du Droit et n'ont pas besoin
d'une législation spécifique. Nous pouvons aimer, travailler ensemble,
entreprendre, sans craindre d'être volés à chaque opération. Mais cette
spontanéité dans les relations des êtres humains est inquiétante pour les
démocrates sociaux. Ils ne peuvent supporter au cœur de la société cet espace
libre de leur contrôle. Dès qu'une nouvelle invention, une nouvelle façon
d'être des hommes entre eux, se manifeste dans un "vide juridique",
c'est-à-dire un espace de liberté, les hommes de l'État s'acharnent à le
combler. Car pour les sociaux-démocrates, si l'on n'existe pas au regard de la
loi, on n'existe pas au regard de la société. Pour eux, la société ne
saurait être spontanée, elle est une création des lois. Or la société sans
spontanéité est une société totalitaire.
Le laissez faire libéral
capitaliste est le premier système politique de l'histoire de l'humanité qui
n'a pas vocation d'être totalitaire. Il s'interdit d'être l'unique porteur de
sens. Alors que les autres systèmes ne laissent à l'être humain que
l'alternative entre la soumission et la rébellion, il n'impose pas de valeurs
auxquelles se soumettre ou contre lesquelles se rebeller. Certes, beaucoup
d'hommes chercheront un engagement personnel au sein de communautés formées de
membres volontaires, car nous avons besoin de cette fraternité qui se noue
entre ceux qui partagent les mêmes valeurs (reconnaître que nous avons besoin
des autres, que l'amour et l'amitié nous cause nos joies les plus profondes, que
l'indignation devant l'injustice nous engage dans l'action sociale, que vivre
implique de vivre en société, ne contredit absolument pas la position
libertarienne qu'en ce qui concerne le Droit, la seule référence est
l'individu). D'autres hommes s'effraieraient si aucune autorité ne dictait
leur devoir. Ceux-là trouveront à se déresponsabiliser auprès d'organisations
enseignant des dogmes supposés infaillibles. Mais aucune de ces communautés ou
organisations ne saurait disposer légitimement du pouvoir politique,
c'est-à-dire du pouvoir de contraindre.
L'"homo
economicus"
Mais pourquoi diable
vouloir vivre libre? Endosser la responsabilité de sa propre existence est
risqué, angoissant. Combien d'entre nous veulent vraiment courir cette
aventure? A l'évidence la liberté suscite une adhésion de principe: nous
prétendons la chérir, militer pour elle. Mais presque partout, les gens vivent
dans un état de servitude plus ou moins rigoureux. Souvent ils ont appelé
eux-mêmes cette servitude, de leur vote démocratique. Ce qui ne va pas sans
constituer un paradoxe, car de quelle liberté jouis-je si je n'ai pas la
liberté d'y renoncer? S'il me plaît à moi, homme libre, de devenir esclave...
Et effectivement, si nous étions propriétaires de notre liberté comme s'il
s'agissait de titres de bourse, nous pourrions l'échanger contre d'autres
valeurs, notre sécurité, la grandeur de la nation, la cause du peuple, par
exemple. Mais tel n'est pas le cas. La liberté n'est pas une grandeur
quantifiable qu'on pourrait échanger contre d'autres. On ne peut pas abandonner
tant d'unités de liberté à l'impôt, à la planification, aux contrôles
bureaucratiques, et recevoir en contrepartie tant d'unités de paix, de culture
ou de médecine gratuite.
Ce genre d'offre
d'échange (votre liberté contre la sécurité) constitue la malhonnête
proposition des sociaux-démocrates. Pour oser l'avancer, ils doivent se fonder
sur une conception totalement mécaniste de l'homme. Ils doivent imaginer un homo
economicus ne connaissant de toutes les valeurs humaines que ces valeurs
quantifiables dont traite l'économie, les seules qui puissent faire l'objet
d'un échange. En d'autres termes, en ne voyant dans la liberté d'un homme
qu'un capital négociable comme n'importe quel marchandise, la social-démocratie
retire à la vie de cet homme toute dimension morale.
Car pourquoi nous donner
la peine de travailler et d'entretenir un juste rapport de production avec la
nature et les autres hommes, pourquoi épargner et inscrire notre action dans le
temps, pourquoi user de raison et de sagesse, si pour obtenir les biens
matériels que nous estimons nécessaires à notre épanouissement, il nous suffit
de céder notre liberté et nous faire servir par les hommes de l'État au
détriment de la liberté d'autrui?
Les sages enseignent que
le bonheur découle d'une activité conforme à la morale. Mais les
sociaux-démocrates persuadent suffisamment d'électeurs que ce bonheur-là est
vieillot, que le bonheur moderne est la satisfaction immédiate des désirs. Et
les désirs prioritaires ne sont-ils pas un salaire et une retraite garantis, la
sécurité sociale, un logement? Et les ressources pour acquérir ces biens, ne
suffit-il pas de les répartir? Un politicien ne peut promettre de livrer que
des biens matériels s'il est élu. Il ne peut pas nous obtenir la sagesse,
l'amour, la santé... Il lui faut donc convaincre ses électeurs que les seules
valeurs sont les valeurs économiques. Et tant que l'organisation politique
de la société permettra aux hommes de l'État de confisquer à la minorité ses
valeurs économiques pour les distribuer aux électeurs majoritaires, le discours
dominant de la société et le thème central de tout débat à son sujet portera
naturellement et exclusivement sur les biens matériels et leur
« redistribution ».
Chrétiens
et libertariens
Les chrétiens ne rencontrent pas
toujours dans les sociétés dites capitalistes la générosité qui est au centre
de leur morale. Mais qu'espèrent ces chrétiens ? Que le monde se convertisse
sans eux ? Rien dans la doctrine et la pratique de l'état de droit libéral
capitaliste ne s'oppose à l'action des chrétiens. Il leur faut seulement se
retrousser les manches, enseigner et convertir. Il leur faut témoigner,
c'est-à-dire renoncer à l’action politique et au vieux projet qu’ils
portent depuis l’empereur Constantin d’exercer la violence du pouvoir temporel
sur la société.
Les libertariens chrétiens
aspirent à une société douce et juste autant que les chrétiens démocrates et
socialistes. Ils disent simplement que cette société ne peut jamais être issue
de la violence: le fisc ne rend pas les gens justes, aucun État par sa police
ne fera advenir une société douce.
Posons un premier problème ici.
Un acte contraint est-il moral ? Par exemple, une femme mariée violée
est-elle adultère ? Notre conscience répond certes non. Cette femme est
une victime, elle ne voulait pas ce qui lui arrive. Pour qu'un acte soit moral,
il faut qu'il soit intentionnel. Mais si un acte répréhensible n'entraîne pour
nous aucune condamnation lorsque nous y sommes contraints, se pourrait-il que
nous gagnions quelque mérite à être forcés d'être vertueux ? Ainsi des
esclaves attelés à la tâche louable de construire une léproserie deviennent-ils
vertueux à cause de ce travail ? Si nous le croyons, loin de les libérer, nous
les ferons travailler davantage pour qu'ils deviennent encore plus vertueux.[7]
Cette aberration, les tenants de
l'ordre moral y croient. Les socialistes et autres conservateurs bien-pensants,
les théologiens de la libération, veulent exercer le pouvoir temporel pour
établir la société où règne le bien. Peu leur importe que les gens soient
convertis. C'est l'ordre social qui devrait être moral, indépendamment des
personnes. Ainsi une société pourrait être « juste »,
« solidaire », « chrétienne », et néanmoins peuplée de
flics, de percepteurs et de tire-au-flanc.[8]
Anarchistes
et libertariens
Au contraire des chrétiens, les
anarchistes ont compris que le pouvoir n'est jamais un pouvoir-pour-le-bien,
par nature. Ils refusent comme les libertariens que les hommes de l'État leur
dictent arbitrairement comment mener leur vie. Mais dans le monde réel, on ne
peut envisager une société où aucun choix ne gênerait le choix d'autrui. On ne
peut pas concevoir une nature si abondante que chacun y trouverait ce qu'il
veut sans interférer avec autrui. Il existe aussi, dans notre monde réel, des
hommes qui ne sont pas nécessairement bons, et dont les passions et la violence
représentent une menace. Les anarchistes n'ont pas de critère objectif pour
déterminer quand nos actions constituent une agression dans la vie des autres.
Si ce sont des comités qui décident ce qu'il faut penser, comment il convient
d'agir, les biens qu'il est permis de produire et d'utiliser, le progrès n'est
pas grand d'avoir remplacé les bureaucrates d'État par les petits chefs des
comités. Lorsque les anarchistes auront identifié la propriété comme ce critère
objectif qui permet de distinguer entre les actions légitimes et la violence,
ils seront devenus libertariens.
Un vieux thème anarchiste,
repris un temps et vite abandonné par un certain courant socialiste, est celui
de l'autogestion: faire participer tous les employés d'une entreprise aux
décisions de gestion. L'idée est séduisante, mais que signifie-t-elle? Les
décisions importantes pour la vie d'une entreprise sont celles portant sur les
investissements, les produits à fabriquer, l'implantation sur de nouveaux
marchés. Au sein d'une économie planifiée, ces décisions appartiennent à
l'appareil d'État. L'autogestion dans ce cas se limiterait pour les employés à
choisir le menu de la cantine et le mobilier des vestiaires. Quel médiocre
progrès! Ce n'est que dans une économie libérale que les décisions importantes
sont prises au niveau de l'entreprise elle-même.
Mais les entreprises qui
prospèrent dans une économie libérale sont celles où la productivité est
élevée, c'est-à-dire où les employés travaillent vite et bien et où les
bénéfices sont réinvestis et pas seulement distribués sous forme de salaires et
d'avantages sociaux. En d'autres termes, si les employés d'une entreprise
autogérée veulent avoir les responsabilités des capitalistes et garder leur
entreprise en vie, ils doivent la gérer comme des capitalistes.
Être responsable ou
co-responsable d'une entreprise est une aspiration légitime. La possibilité en
est évidemment ouverte à chacun dans un régime capitaliste. Chaque employé a le
droit de créer son entreprise, seul ou en association avec ceux qui le veulent.
Le mode de prise de décision peut être fixé comme les propriétaires
l'entendent. La gestion peut y être déléguée à quelques uns ou assurée par la
totalité des employés. La seule exigence posée dans le système capitaliste, et
qui est d'ordre moral, est que ceux qui ont accepté de travailler dans cette
entreprise soient les seuls à en supporter les conséquences, à en toucher les
bénéfices sans se les faire confisquer par d'autres, ou à en éponger les pertes
sans imposer à d'autres de les subventionner.
Être capitaliste, c'est
respecter la réalité. Le capitaliste est celui qui reconnaît la réalité du monde,
des êtres qui le peuplent, de la nature. Il n'est pas passif ni soumis à cette
réalité, il est en dialogue avec elle. Il participe à sa transformation. Le
visionnaire capitaliste n'est pas celui qui vit dans un autre monde, c'est
celui qui voit dans ce monde-ci ce que les autres n'y voient pas encore. Le
manque qu'il décèle (ou croit déceler) est son motif d'entreprendre.
Le socialiste croit
savoir déjà ce que la réalité est, et n'attend aucune information en retour de
son action. Le capitaliste n'a pas cette prétention. L'aurait-il qu'il serait
vite détrompé, plus vite que le socialiste, car il ne possède pas l'usage de la
force armée pour faire taire les victimes de ses erreurs. Ainsi il arrive que
tel service que le capitaliste offre au public et qu'il croyait indispensable
ne se vende pas. En revanche, s'il est attentif, il percevra d'autres besoins.
Le capitaliste est invité en permanence à l'écoute.
Comme aucun esprit
humain ne peut saisir l'ensemble de la réalité, le dialogue avec elle ne peut
se faire que sous la forme de propositions acceptées/rejetées, d'essais et
d'erreurs. Ceux dont l'esprit est trop petit pour imaginer l'immense complexité
et la richesse du monde en concluent que le capitalisme est chaotique. Il est
simplement vivant ; il n'est pas une machine qu'on règle dont les
mouvements seraient parfaitement prévisibles et contrôlés et dont les hommes
seraient les pièces.
Être capitaliste, c'est
respecter autrui. Ce qu'un capitaliste produit, il ne le produit que pour le vendre. C'est
pourquoi l'auteur d'un bien ou d'un service n'a pas en tête un produit, mais la
personne qui va l'utiliser. Car il n'y a pas d'échange lorsqu'un bien est conçu
pour la seule satisfaction de son auteur. L'échange n'a lieu que s'il répond à
l'attente de la personne qui va l'acheter.
L'échange marchand n'est
qu'un parmi les nombreux types d'échange que nous pratiquons dans la société.
Ceux que nous effectuons dans les relations d'amour, d'amitié, de voisinage..
nous procurent des satisfactions encore plus profondes. Mais ils sont fondés
sur les mêmes qualités requises dans les transactions commerciales: attention
portée aux désirs d'autrui, invention pour les satisfaire, respect de la parole
donnée, ponctualité..
Personne n'est
physiquement contraint d'être attentif aux désirs d'autrui et d'innover pour
les satisfaire. Cependant les autres nous sanctionnent vite de l'indifférence
que nous leur manifestons. Dans le cadre des relations amicales, notre
indifférence nous vaut l’exclusion du groupe; dans celui des relations
marchandes, la pénalité est financière. Partout où le choix est possible, et il
l'est partout dans le capitalisme, nous choisissons la relation, marchande ou
non, avec ceux qui sont attentifs à nos désirs.
Le système capitaliste
crée un risque pour ceux qui ne tiennent pas compte de la réalité et ne
respectent pas autrui. Mais il ne récompense pas nécessairement ceux qui s'y
conforment. C'est pourquoi les tenants de l'ordre moral parlent à son égard
d' « injustice » et d' « amoralisme ». Quel est
la morale de ce système où il arrive que les plus méritants ne rencontrent pas
le succès, alors que d'autres triomphent sans efforts?
Et pourtant, il ne peut
en être autrement. Car en régime de liberté, par définition, rien ne doit
contraindre la décision d’autrui, ni mes qualités, ni mon mérite, ni la force
des armes. Quelque empressée et méritante que puisse se montrer une jeune fille
à un jeune homme, elle sera peut-être délaissée pour une autre. Car ce jeune
homme ne serait pas libre de son choix s'il était obligé de choisir la plus
méritante. Il en va de même dans les affaires. Sauf à s'instituer juge de
vertus (et au nom de quelle autorité?), ce qui compte dans l'action des gens
est le résultat, non pas leur mérite à l'obtenir.[9] Certes, rien ne nous empêche de confier nos
économies à un agent de change travailleur et plein de bonne volonté, mais ce
que nous attendons de lui est qu'il fasse fructifier notre bien. Et cet heureux
résultat serait assez bon pour nous s'il était obtenu avec un minimum de
travail et sans aucun mérite.
La légitimité du capitalisme ne
repose pas sur sa capacité plus grande à produire des richesses. Peut-être
pourrait-on émettre l'hypothèse que s'il a permis effectivement une croissance
économique sans précédent dans l'histoire, c'est qu'il correspond à la nature
de l'homme et libère ses énergies. Mais si l'on réfute cette analyse et si
aujourd'hui quelques hommes, et demain beaucoup d'hommes, préfèrent vivre en
produisant moins, aucun libertarien ne s'y opposera.
Pourquoi le développement ne
serait-il qu'économique? Quand on parle de développement, ne se réfère-t-on pas
à celui des êtres humains, et les êtres humains n'auraient-ils qu'une seule
dimension, l'économie ? L'influence des marxistes longtemps l'a fait croire.
Il est urgent de s'en dégager et de constater que si, pour certaines personnes,
la création de richesses matérielles importe dans leur vie, d'autres tout aussi
légitimement ne poursuivent pas la même ambition.
Au contraire des socialistes
planificateurs et productivistes, les libertariens sont superbement indifférents
à la croissance du PNB (Pourquoi d’ailleurs le Produit National
Brut ? Pourquoi pas le Produit Parisien Brut, le Produit Féminin
Brut, le Produit Immigré Brut..?). On découvre souvent un frère jumeau
nationaliste à un socialiste. En même temps qu'ils défendent vaillamment la
culture française menacée d'extermination par les feuilletons télévisés
étrangers, les démocrates sociaux ont découvert la « compétition
économique à l'échelle de la planète ». Elle leur sert de facile prétexte
pour exhorter le pays à la « rigueur », imposer aux citoyens des
« sacrifices ». Avec l'absence de scrupule qui leur est propre - le
pragmatisme -, ils louent publiquement les « entrepreneurs dynamiques »,
auxquels s'attaque par ailleurs toute leur idéologie, comme des mercenaires
méprisés mais indispensables pour « gagner la guerre économique
mondiale ».
Ce nationalisme est étranger au
laissez faire libéral capitaliste. Les libertariens connaissent les projets
des personnes, pas des États. Et si certaines personnes choisissent de s'engager
dans la compétition économique, d'autres tout aussi légitimement s'en
tiennent à l'écart. Le laissez faire libéral capitaliste est fondé sur d'autres
principes que le productivisme.
Le tableau suivant
permet de comprendre l'opposition entre l'économie sociale-démocrate et
l'économie capitaliste:
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Économie sociale-démocrate |
Laissez faire
capitaliste
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La consommation tient
lieu de morale officielle. La justification du pouvoir social-démocrate est
la redistribution des richesses. Or on ne peut pas redistribuer le bonheur,
l'amour, l'amitié, la santé.. Le gouvernement promet toujours plus de biens
matériels parce que ce sont les seuls biens qu'il peut distribuer à ses
électeurs (en les confisquant à ceux qui les ont produits). |
L'abondance matérielle est un des projets possibles parmi d'autres: quête
spirituelle, vie familiale.. Le gouvernement ne privilégie aucun d'entre
eux. |
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Le gouvernement décide quels "besoins" sont prioritaires. Par
la fiscalité et le contingentement, il restreint la satisfaction de tous
les autres. |
Les gens établissent
eux-mêmes la priorité de leurs besoins. |
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Le gouvernement décide quels "besoins" sont prioritaires. Par
la fiscalité et le contingentement, il restreint la satisfaction de tous
les autres. |
Puisque
l'administration ne se charge pas des plus démunis, des réseaux de solidarité
se constituent, sur une base volontaire, c'est-à-dire morale, et non pas
imposée: solidarités familiales, syndicats, associations d’entraide et
caritatives d'inspiration confessionnelle, ethnique.. |
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Le gouvernement décide quels "besoins" sont prioritaires. Par
la fiscalité et le contingentement, il restreint la satisfaction de tous
les autres. |
Respect de la réalité.
Écoute des désirs d'autrui (pour être le premier à y répondre efficacement).
Attention portée aux prix (c'est-à-dire aux disponibilités de la nature et
aux demandes des gens). |
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Le gouvernement décide quels "besoins" sont prioritaires. Par
la fiscalité et le contingentement, il restreint la satisfaction de tous
les autres. |
De multiples projets
individuels et associatifs coexistent. Aucun ne dispose de la puissance
publique pour s'imposer. Seuls peuvent réussir ceux qui répondent à une
attente des gens et respectent la nature. |
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Rigidité, conformisme social. Statuts figeant les hiérarchies. |
Souplesse: le plus
prompt à satisfaire efficacement le désir d'autrui emporte la commande.
Nécessité d'une hiérarchie légère. Sens du risque, du changement, du devenir. |
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Recours à la puissance
publique pour préserver les "avantages acquis" au détriment
d'autrui. |
Les "avantages
acquis" ne le restent que tant qu'ils permettent à l'entreprise de
satisfaire les désirs des gens mieux que la concurrence. |
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Bureaucratie.
Contrôles. Méfiance envers l'initiative privée. Peur du "vide juridique"
(c'est-à-dire peur d'un espace de liberté). |
En l'absence
d'intervention des administrations, libération des initiatives: "Si je
ne le fais pas, l'État ne le fera pas à ma place; si je le fais, l'État ne
m'en empêchera pas". |
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Dirigisme. |
Esprit d'entreprise,
que ce soit pour créer un commerce ou une association sans but lucratif. |
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Paternalisme. Couper
les gens de la réalité en les dissociant des conséquences de leurs actes.
S'ils réussissent, les produits de cette réussite sont confisqués. S'ils
échouent, ils sont automatiquement assistés, subventionnés. |
Respect de la réalité.
Responsabilisation des gens. Reconnaissance de leur dignité d'êtres humains
capables de jugement. Les gens peuvent se reconnaître dans leurs actes aux
conséquences heureuses ou malheureuses. Assistance volontaire et pas
obligatoire. |
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Collusion des pouvoirs
économique et politique. Les ministres se font les commis voyageurs à
l'étranger des grandes sociétés industrielles, en échange de faveurs inavouables.
Les entreprises exercent un chantage (à l'emploi, par ex.) en échange de subventions
ou de marchés protégés.. |
Les gouvernants ne
sont pas soumis à la tentation pour la simple raison qu’ils n'ont aucun
pouvoir pour favoriser ou défavoriser une entreprise. |
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Les grandes
administrations privées et étatiques finissent par se ressembler. Elles
attirent l'élite du pays. Dans leur échelle de valeur, la réussite se mesure
à en termes de pouvoir sur les gens. |
Les administrations
improductives disparaissent dès que les gens peuvent choisir de traiter
avec des organisations plus efficaces. Les valeurs adoptées par les élites
sont celles de l'innovation plutôt que du pouvoir. La réussite se mesure
en termes de créativité, au sein d'entreprises commerciales comme
d'associations sans but lucratif. |
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Les impôts, la Sécurité
Sociale, les règlements, établissent des divisions entre les activités désintéressées
et le travail rémunéré, et entre les catégories de travail: temporaire,
occasionnel, temps partagé... |
Le retrait de
l'administration permet d’adapter l’emploi bénévole ou rémunéré aux besoins
de chacun. |
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La possibilité ouverte
aux politiciens d'intervenir dans l'économie invite à la démagogie. L'action
des politiciens a pour échéances le calendrier électoral. Elle privilégie
le résultat spectaculaire à court terme. |
Non-intervention des
politiciens dans les décisions économiques. Chaque individu, entreprise ou
association fixe comme il l'entend les échéances de son action à court ou à
long terme. |
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A chaque échéance
électorale la politique économique du pays peut être remise en cause (Ex.
nationalisations/dénationa-lisations). La possibilité de spoliation, le
changement arbitraire des réglementations, du régime de l'impôt, etc.,
augmentent le risque pour l'entrepreneur, qui privilégie dès lors
l'investissement à court-terme. |
L'absence du risque
d'arbitraire étatique permet une meilleure prévision des résultats et un
engagement sur le long-terme. |
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La limitation de la
propriété privée déresponsabilise chacun du sort de la nature. |
La propriété privée
conduit à un plus grand respect de la nature: il est facile de polluer un lac
qui n'appartient à personne, mais qui va permettre que l'on pollue son
lac? |
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La démocratie est un refus de
penser logiquement en matière politique. Car la majorité n’a pas toujours
raison. En acceptant que des majorités porteuses de principes contradictoires
puissent accéder au pouvoir (le « pluralisme »), les démocrates en
viennent à n'avoir plus de principes du tout. S’étant débarrassés de l’ennui de
penser, ils sont devenus « pragmatiques ». Ils imaginent que
d'interdire ce qui heurte l'électeur et d'encourager ce qu'il réclame, est une
suffisante garantie de liberté.
Le danger est que le pragmatisme
conduise au fascisme. Car s'il n'existe pas de principe pour fonder le Droit,
personne ne peut défendre son droit. Comment en appeler à un principe au-dessus
de l'arbitraire des gouvernants et des juges s'il n'existe pas de
principe ? L'abolition de la Vérité (une « vérité
pluraliste ») est l'abolition du Droit. Le droit devient ce que les
plus forts disent qu'il est.
Nous avons reconnu plus haut une
identité d'origine entre le pragmatisme et le dogmatisme (disons entre la démocratie
sociale et le fascisme). Tous deux sont la conséquence d'un refus de penser.
Tous deux sont des subjectivismes. Ils prétendent agir sans tenir compte des
lois de la nature, le pragmatique parce qu'elle fonde les principes qu'il
dédaigne, le dogmatique parce qu'il veut la soumettre à sa vision en niant ce
qu'elle est. Ainsi, dans l'ordre du politique, le pragmatique et le dogmatique
agissent en dehors du Droit, qui ne peut exister pour eux puisque le Droit est
principes.
Ce sont au contraire de ces
principes du Droit que les libertariens se réclament. Ils affirment que ces
principes sont rationnels et que notre jugement humain peut les connaître en
vérité. Ils fondent la morale, donc le droit. Ce sont eux que nous aurons à
exposer et à évaluer aux Chapitres 12, 13 et 14.
La
démocratie
Les commentateurs politiques,
lorsqu'ils disent d'un pays qu'il est « en marche vers la
démocratie » entendent que ce pays va vers plus de liberté. Les mots de démocratie
et de liberté sont souvent utilisés comme synonymes. Ce ne serait
approprié que dans un seul cas, celui d'un régime démocratique où les décisions
ne pourraient être prises qu'à l'unanimité. Malheureusement cette règle de
l'unanimité ne peut être envisagée pratiquement à l'échelle d'un pays. Or toute
autre procédure (qu'elle soit directe ou représentative) n'offre, par elle
même, aucune garantie de liberté. Si les représentants du peuple au sein d'un
Parlement, ou le peuple tout entier par voie de référendum, votent bien
démocratiquement la spoliation de tous les étrangers dans le pays, la
mutilation des voleurs, la suppression des droits de la défense dans les
procédures de flagrants délits, l'élimination des incurables et des nouveau-nés
mal formés, le port obligatoire d'un insigne distinctif pour les représentants
d'une ethnie ou d'un groupe religieux, beaucoup d'entre nous seraient justement
indignés. Le Droit serait bafoué. Mais c'est bien la démocratie qui aurait
permis cette restriction des libertés.
Faire dépendre la liberté de la
sagesse du plus grand nombre selon le principe de la démocratie absolue est aussi
illusoire que d'espérer de l'hérédité qu'elle produira toujours de bons rois,
comme l'imaginent les tenants de la monarchie absolue. Ce qui fonde et protège
la liberté n'est pas la démocratie, mais le Droit.
Pour les libertariens,
l'identité de ceux qui sont au pouvoir (que ce soit le Peuple, un Roi, les
Prêtres, le Parti...), importe moins que
l'étendue de ce pouvoir, l'ampleur du mal que pourraient faire
les gouvernants si - simple supposition - ils n'étaient pas parfaits.
Une opposition couramment
pratiquée dans le débat politique, surtout en France, est celle entre la
« droite » et la « gauche ». Les libertariens échappent à
cette classification. La gauche sociale-démocrate aujourd'hui fait l'apologie
des valeurs marchandes du capitalisme (et seulement de celles-là),
allant jusqu'à encenser les patrons « dynamiques » et
« créateurs d'emploi ». Elle rejette en revanche l'égalité devant la
loi qui est le fondement juridique du capitalisme (comment se réclamer de la loi
égale pour tous en pratiquant la politique des statuts protégés par la
puissance publique, fonctionnaires, journalistes, agriculteurs, ou encore les
distinctions sexistes et racistes, etc. ?). A l'autre bord, si la droite
est souvent associée au capitalisme, elle en viole les principes lorsqu'elle
poursuit, par exemple, une politique d'ordre moral. Politiciens de droite et
de gauche se retrouvent le plus souvent ensemble, à l'extrême opposé des idées
libertariennes: dans le domaine de l'économie, lorsque les uns et les autres
financent avec les deniers publics les capitalistes défaillants et les
propriétaires agricoles; dans le domaine social, lorsqu'ils interdisent
l'immigration, lorsqu'ils pratiquent la censure, la conscription militaire
obligatoire, la spoliation fiscale, etc.
Les libertariens ne considèrent pas la vie politique
comme un écartèlement entre des « choix de société » qui
s'excluraient mutuellement. Le laissez faire libéral capitaliste n'exclue rien,
hormis l'agression physique. Lorsque nous évoquons l'opposition du socialisme
et du capitalisme, il faut préciser en quoi elle consiste. Le socialisme se
présente comme un idéal de justice sociale, par exemple, comme le régime qui
répartirait les biens de façon égalitaire, ou selon la règle: « de chacun
selon ses capacités à chacun selon ses œuvres ». Il faut le dire
clairement, il n'y a aucune opposition entre ce socialisme-là et le
capitalisme.
Pourquoi ceux qui veulent vivre
selon les valeurs du socialisme devraient-ils en être privés? Les libertariens
disent que tous ceux qui veulent répartir leurs biens selon le principe de
« justice sociale distributive » des socialistes (ou selon n'importe
quel autre) sont absolument libres de le faire. Ils insistent seulement: ceux
qui le veulent.[10] L'opposition n'est pas entre le socialisme et le
capitalisme, elle est entre le socialisme imposé et le capitalisme. Car si les libertariens laissent volontiers les socialistes vivre en
socialistes, la réciproque ne leur est pas accordée. Les socialistes comme les
démocrates sociaux ne reconnaissent pas à ceux qui préfèrent pour eux-mêmes
d'autres valeurs, par exemple celles du laissez faire libéral capitaliste, le
droit de les pratiquer. Ces régimes ne laissent aucune possibilité de choix à
ceux qui veulent utiliser leurs ressources autrement que ne le décident les
gouvernants et l'administration fiscale.
En régime capitaliste
authentique, la répartition des biens est celle qui résulte de l'échange
volontaire des droits de propriété. Un tel mode de répartition n'est pas du
tout incompatible avec celui que réclament les socialistes. Dans une famille,
un des parents, ou les deux, travaille et rapporte au foyer des revenus, selon
ses capacités, et ces revenus sont répartis selon les besoins des parents, des
enfants et des autres personnes à charge. Beaucoup de communautés, des
kibboutzim, des monastères, adoptent un genre semblable de distribution des
richesses. On peut au sein d'une société capitaliste fonder toutes les
communautés imaginables, où les membres partageraient leurs biens selon la clé
qui leur convient: stricte égalité, la totalité au Maître, deux fois plus aux
femmes qu'aux hommes, par tirage au sort, etc., la seule validation requise
étant le consentement des membres (c'est-à-dire la possibilité pour chaque
individu de ne pas se joindre à cette association ou de s'en retirer quand il
le souhaite).
Les socialistes peuvent donc
parfaitement établir des communautés socialistes dans un environnement
capitaliste (et peut-être même que chaque habitant de la planète voudra adhérer
à une telle communauté, auquel cas le capitalisme disparaîtra et le rêve d'un
socialisme universel sera réalisé sans violence).
Ainsi, pour les libertariens,
les communistes, qu'ils soient 30, 30.000 ou 30 millions jouissent du droit
absolu de répartir leurs biens à parts égales entre eux. Les socialistes quant
à eux ont toute liberté de remettre chaque année à leur Parti 1% de leur
fortune, 70% de leur revenu, ou toute autre somme dont il leur paraît
socialement juste d'être privés. Il leur suffit pour cela de prier leur banque
d'effectuer un prélèvement automatique sur leur compte en faveur du Parti. Les
capitalistes ne condamnent pas à vivre dans l'immoralité ceux qui pensent
qu'une redistribution socialiste des richesses est morale.
A l'origine de toute différence
entre le laissez faire libéral capitaliste et les diverses formes de
socialisme, il y a l'utilisation de la force. Il appartient aux socialistes et
aux démocrates sociaux de montrer, non pas que leur système est plus équitable
ou plus efficace, car cette liberté de le prêcher et de le pratiquer entre eux
leur est formellement reconnue par les libertariens, mais pourquoi il devrait
être appliqué même à ceux qui n'en veulent pas.
Les socialistes et démocrates
sociaux ne posent pas le consentement de tous les citoyens comme préalable à
l'instauration d'un régime politique. Ils ont pour objectif la prise du
pouvoir. Il existe donc toujours en démocratie au moins une partie des
citoyens qu'il convient de ne pas laisser vivre selon leurs valeurs, mais à qui
il faut imposer le mode de vie socialiste/démocrate social. Ces citoyens ne
sont pas des têtus et des simplets qui n'auraient pas compris les bienfaits du
système. Ils sont ces bienfaits. Par exemple, la capacité de
certains à produire de la richesse est l'enjeu des promesses de largesses
faites aux autres. Au fil des années la réalité que recouvrent les appellations
de « bourgeois », de « nantis », de
« privilégiés », a varié suivant les tactiques électorales, mais quel
que soit l'adversaire, dans la logique démocrate sociale de prise de pouvoir, il
est nécessaire d'en inventer un. L'assujettissement des plus productifs et la
perspective des impôts qu'ils paieront sont une des justifications ordinaires
que se donne le pouvoir démocrate social.
Il en est d'autres. Faute d'une
réflexion éthique sur la nature de la violence, les démocrates sociaux
l'utilisent sans scrupule contre les groupes sociaux de peu de poids électoral
au bénéfice d'une masse plus importante d'électeurs (les entreprises et les
immigrés étant des cibles de choix puisqu'ils ne votent pas). Nous aurons
l'occasion de nous interroger sur les mécanismes de cette violence.
Genève, été 1986
www.liberalia.com cmichel@cmichel.com
[3] [Rappel : Ce texte date de 1986]
[4] Un des anthropomorphismes les plus trompeurs
est d'attribuer à l'État une « volonté » propre (elle est
généralement supposée bienveillante, désintéressée et indépendante des passions
des hommes). Or ce n'est pas l'État qui « décide »,
« juge », « distribue », « indemnise »,
« investit », « soutient les cours », « planifie »...
Ce sont des hommes. Ils ont pris le contrôle de cet appareil étatique au cours
d'une carrière politique ou administrative et il n'y a aucune raison de penser
que, plus que les autres humains, ils agissent de façon bienveillante,
désintéressée et sans passion. J'essaie de marquer la nature exacte de
l' « État » en utilisant partout où c'est approprié les
expressions « personnel de l'État », « hommes de l'État »,
etc.
[5] On
peut aussi exiger que nos enfants ne soient pas obligés suivre des cours de
fausse philosophie et que notre argent ne les finance pas.
[6] Une société où
nous pouvons mener la vie que nous voulons ne nous donne pas le prétexte de son
imperfection pour ne pas nous-mêmes faire le bien. La société libérale
capitaliste, qui nous rend responsable de notre vie, ne nous permet pas
d'accuser les autres de la situation où nous nous trouvons. Ce refus de
déresponsabiliser les gens est la raison principale pour laquelle généralement
la société libérale capitaliste n'est pas aimée.
[7] Cette idée qu'un homme ne saurait être
sanctionné pour une action qu'il a effectuée alors qu'il ne pouvait pas agir
autrement est fondamentale dans notre morale et reprise dans notre droit. Voir,
entre beaucoup d'autres, Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre III, Chap.
I, et St Thomas d'Aquin: « Agir alors que nous ne sommes pas libres d'agir
autrement que nous agissons ne peut entraîner aucun mérite ni aucun
blâme », Questiones Disputatae: De Malo, cité par D. J. O'Connor,
dans Responsibility, Anchor Books, New York, 1973, et Jennifer Trusted,
dans Free Will and Responsibility, Oxford University Press, New York,
1984.
[8] Nous avons traité ce thème dans La
Liberté, deux ou trois choses que je sais d'elle.., Ed. de l'Institut
Économique de Paris, 1986. « [Supposons] qu'un général de l'armée romaine
ait ordonné au centurion Martin de partager son manteau. Le résultat
matériel eût été le même, un pauvre à demi-réchauffé, un nanti à demi-grelottant.
Mais où est la solidarité ? Chez le général qui ne se découvre de rien ? Chez
le centurion qui ne peut qu'obéir ? ... Payer n'est pas être généreux. Ou alors
[il faudrait louer] la bonté des milliardaires, les plus saints des hommes
puisqu'ils payent tant d'impôts. Ils ne sont pas « justes » ni
« solidaires » tous ceux que la bureaucratie a pris dans ses filets
(pas plus que n'étaient chrétiens les malheureux colonisés que les
conquistadors encadraient jusqu'aux églises). Il n'y a de morale que dans la
liberté. »
[9] Il peut nous importer de savoir si une
personne est « méritante », mais c'est encore une fois en vue du
résultat recherché - c'est-à-dire de savoir si elle ne l'a atteint que par un
hasard qui ne se reproduira pas toujours, ou si, en cas d'échec, cet échec est
exceptionnel. Le mérite n'a d'importance que pour la personne elle-même, pas
pour ses partenaires économiques.