(Le
libéralisme n'a rien à dire sur la question de Dieu. Ses premiers penseurs, de
John Locke aux philosophes des Lumières, ont clairement posé le principe
fondateur de la séparation du pouvoir politique et des autorités religieuses.
Une frange de libéraux cependant, sous l'étendard de feue Ayn Rand, nous
assènent péremptoirement l'irrationalité de toute croyance religieuse et donc
l'incohérence pour un libéral de s'y adonner.
Paradoxalement,
si l'indifférence religieuse est une position consistante, l'athéisme militant
de Rand (et de bien d'autres) est indéfendable en raison. En effet, pour
prononcer un jugement, les critères de la connaissance rationnelle nous font
injonction d'avoir au moins étudié le sujet. Chaque sujet requiert sa méthode
propre d'apprentissage. Dans le cas de Dieu, il passe par des pratiques et des
exercices spirituels codifiés par diverses églises. Ceux qui témoignent de
l'existence de Dieu ont suivi cette voie et ceux qui prétendent réfuter leur
témoignage sans vérifier leur expérience sont aussi crédibles que ceux qui
nieraient la présence de trous noirs dans l'univers mais n'auraient jamais fait
un calcul d'astrophysique.
J'ai écrit
ce papier il y a longtemps. Il ne me semble pas inutile de le ressortir alors
que le débat religieux revient à la première page des gazettes).
Dieu est objet de
connaissance. On peut s'en moquer, comme de tout, mais si on veut en parler
sérieusement, il faut le faire avec les outils du discours sérieux, ceux de la
science.
Les chrétiens y
ont renoncé. Eux qui devraient être les premiers à enseigner la connaissance de
Dieu nous répondent piteusement que c'est une affaire "de foi". Il
faudrait distinguer la science de la foi. Pourquoi ? Ou Dieu peut se connaître,
comme nous connaissons la structure des atomes, le mouvement des planètes, la
date de la bataille de Pharsale, ou il est une chimère. Mais si cette seconde
option est vraie, un dieu chimérique, comment expliquer que des millions de
gens, et parmi eux de brillants esprits, aient affirmé son existence. Si
j'étais juge et que tant de témoins aux références impeccables attestassent la
réalité d'un phénomène, pourrais-je rejeter de mon enquête un tel élément sans
même le considérer ?
A condition, bien
sûr, que l'enquête m'intéresse. Beaucoup d'objets de connaissance me laissent
complètement indifférent. Je ne ferai pas le moindre effort pour apprendre la
physique, la chimie, les langues africaines, la vie des bêtes, l'emplacement
des galions disparus ou la géologie. C'est mon choix personnel. D'autres sujets
me tentent bien, le latin, le russe, la biologie, l'histoire, mais ce n'est pas
à ceux-là que j'ai décidé de consacrer mon temps rationné. Nous fonctionnons
tous ainsi. Nous acquérons quelques savoirs, plus ou moins facilement, et pour
les autres nous faisons confiance aux experts.
Cette confiance
est bien placée, elle n'est pas "un acte de foi", si ces experts ne
nous communiquent pas seulement le résultat de leur apprentissage, mais l'apprentissage
lui-même ; s'ils sont capables, à notre demande, de nous enseigner la
méthode qui nous permettra de reproduire le résultat.
Chaque science a
sa méthode et, dans son élaboration, développe ses outils propres. Le géographe
n'apprendra pas grand-chose de son sujet en se munissant de bistouris, ni le
chirurgien qui s'équiperait d'un télescope. Même si les scientifiques gagnent
souvent à la transdisciplinarité, il n'en reste pas moins qu'une science se
définit plus par les méthodes qu'elle emploie que par les sujets qu'elle
aborde.
Toute science
passe donc par l'apprentissage d'une méthode. Long, fastidieux, il n'est pas à
la portée de tout le monde, mais nous considérons que les acquis de cette
science sont certains si suffisamment de gens passés par l'apprentissage nous
les confirment. Car alors, nous pouvons être assurés que nous aussi, si nous en
avions l'envie, le temps et la capacité intellectuelle, pourrions refaire les
expériences et vérifier les résultats.
Dieu est un objet
de connaissance comme tous les autres. Cette connaissance, comme toutes les
autres, passe par un apprentissage. De même que certains ont la "bosse des
maths" ou le don des langues, quelques uns apprennent Dieu sans effort,
les autres encore abandonnent très tôt. Ils pourront toujours reprendre par la
suite. D'innombrables experts ont suivi l'apprentissage jusqu'au bout. Et voilà
qu'ils nous communiquent le résultat, ils attestent de leur rencontre avec Dieu
et nous expliquent ses oeuvres. Nous pouvons leur faire confiance, non pas à
cause de leur nombre, mais parce qu'ils nous enseignent la méthode. Comme celle
de toute science, la méthode a emprunté à d'autres disciplines, la philosophie,
l'art, l'exégèse, mais ses fondements sont les mêmes depuis 2.000 ans et plus :
lectures de textes sacrés, prières, méditations, rituels, sacrements...
Qu'on ne soit pas
intéressé par le sujet de Dieu, c'est un droit. Qu'on soit intéressé, mais pas
suffisamment pour investir le temps et l'effort nécessaires à le connaître,
c'est un choix. Ce qui n'est pas rationnel en revanche, et absolument pas
scientifique, est de refuser d'apprendre et puis de se prononcer sur la
validité des connaissances : "Je ne veux même pas consulter les sources de
l'historien, je déclare seulement qu'il a tort". "Je n'ai pas besoin
de refaire les calculs de l'astrophysicien, je sais que les trous noirs
n'existent pas". Ce n'est pas sérieux.
Ceux qui peuvent
parler sérieusement de Dieu ne sont pas ceux qui ont "la foi", mais
ceux qui ont une approche scientifique. Ceux-là peuvent tenir trois
raisonnements également valables : Ou ils ne sont pas intéressés par le sujet,
ce n'est pas leur branche, et ils ne se prononcent pas ; ou ils acceptent le
témoignage des experts, de ceux qui ont suivi la méthode prévue par cette
discipline particulière, et ils reconnaissent que Dieu existe, à charge pour
eux d'en tirer les conséquences ; ou encore, ce qui est vraiment la démarche
scientifique, ils refont les expériences, ils mettent en pratique
l'enseignement de l'église, et vérifient par eux-mêmes les résultats.
"Faites les
gestes et vous croirez", assurait Pascal. "Pratiquez zazen et vous
atteindrez l'illumination", promettent les moines bouddhistes.
Ou peut-être pas.
Dans une très jolie nouvelle, Somerset Maugham raconte l'histoire d'un jeune
homme riche qui quitte sa famille, renonce à une carrière toute tracée dans la
banque ou la politique, pour devenir pianiste. Des années durant, il fait les
gestes. Il suit l'enseignement des meilleurs conservatoires. Mais une grande
artiste un jour lui dit la vérité. Il sera un bon pianiste, il aura du plaisir
à jouer pour lui-même et des amis ; mais il ne sera jamais un artiste.
Se peut-il que
Dieu, comme Euterpe, ne soit pas au rendez-vous ? Beaucoup de scientifiques ne
trouveront pas ce qu'ils cherchent. Ou trouveront autre chose. Mais est-ce à
conclure que leurs travaux n'étaient pas rationnels ?
Toute entreprise
humaine qui ne ferait pas appel à la raison est irrecevable. L'idée de Dieu le
serait si elle n'était qu'affaire de " foi ". Mais c'est dans sa
méthode qu'une démarche est fondée en raison, non pas dans la certitude
d'aboutir. Accepter de chercher Dieu sérieusement, scientifiquement, n'est pas
donné à tout le monde. C'est peut-être pourquoi d'aucuns appellent cette acceptation
"une grâce".
Christian Michel
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Le Mal est dans
le monde, il cause du désordre et ce désordre nous scandalise. Nous rêvons
d'une société douce et harmonieuse et nous rencontrons partout des victimes.
Mais pour nous protéger du désordre et aider ces victimes, il faut comprendre
que le Mal se projette dans le monde par plusieurs voies, et notre réponse,
elle aussi, doit être multiforme. Nous devons distinguer trois grands désordres
: la subversion par le Mal de l'ordre de la Nature, de la Justice et du Marché.
Chacun de ces désordres appelle une action différente en faveur des victimes.
Nous rencontrons
d'abord les victimes de ce que la tradition appelle "actes de Dieu",
des coups du sort qu'aucun être humain n'a voulus ni causés. Ce sont les
maladies, les conséquences d'accidents, d'ouragans, d'éruptions volcaniques,
d'épidémies, de malformations génétiques... Par ses imprévoyances et ses
mesquineries, l'être humain ajoute souvent aux
conséquences de
ces événements naturels. Pourquoi la même année un tremblement de terre de même
intensité causa-t-il 10.000 morts à Erevan et 200 à San Francisco ? Mais à l'origine,
aucune action humaine n'a déclenché la catastrophe, elle s'abat sur nous. La
Nature est coupable, à qui nous ne pouvons présenter aucune facture. La réponse
à ce désordre est de trois types :
Il est un autre
type de désordre, celui-là causé par un acteur humain, voulu par lui, et
dont il est coupable. Si j'empoisonne les citernes d'eau de la ville de
Londres, je suis clairement un meurtrier et mes victimes (ou leurs
ayants-droit) exigeront une expiation qu'ils ne pourraient attendre de la
Nature. De même, si j'ai violé des engagements en affaires ou en amour, mes
partenaires me demanderont des comptes, voire une compensation, parce que je
suis responsable d'avoir pris ces engagements auxquels rien ne me forçait et de
ne pas les avoir tenus alors que rien ne m'en empêchait. Le Mal m'a utilisé,
mais je pouvais lui résister. La réponse que nous devons apporter à son action
est donc bien celle de la Justice, c'est-à-dire obliger l'auteur du Mal à
réparer sa faute.
Il existe enfin
les nombreuses victimes d'actions humaines, voulues par leurs auteurs, dont ils
savent qu'elles vont nuire à autrui, mais qu'il est parfaitement légitime de
mener jusqu'à leur terme. La femme que j'aime me plaque pour un autre, elle
sait la souffrance qu'elle va me causer, mais elle a aussi des devoirs envers
son propre bonheur. Un critique publie qu'il déteste mes oeuvres, il sait qu'il
va dissuader les acheteurs de mes livres ; un concurrent ouvre sa boutique en
face de la mienne, il sait qu'il va prendre mes clients. Peu importe d'ailleurs
que ce critique et ce commerçant aient la volonté de me nuire ou seulement
celle d'exercer leur métier, le résultat est que je serai une victime de leur
initiative et qu'ils en seront innocents. Le Mal n'a pas besoin de la volonté
humaine pour passer dans le monde, il y est chez lui. Notre réponse ici rejoint
donc celle préconisée ci-dessus, lorsque le Mal use des forces de la Nature: la
responsabilisation des acteurs, l'assurance et l'entraide.
Cette typologie
du Mal nous permet d'éviter une confusion trop répandue à notre époque. Toutes
les victimes ne sont pas victimes d'injustices. Le recours à la notion de
justice n'est donc pas une réponse appropriée pour aider ceux qu'ont frappés
l'inondation et la maladie, le chômage et la pauvreté...
Certes, notre sentiment
de justice nous fait préférer le pauvre au riche, le copain sympathique à
l'usurier retors, la jeune joueuse inexpérimentée à sa rivale professionnelle.
Mais avec des sentiments, on ne rend pas la justice, on lynche. La justice doit
être objective, indépendante des personnes et des passions. Et l'objectivité de
la Justice, c'est la propriété. Si ma femme me jette, le critique m'éreinte, le
concurrent me ruine, et qu'ils le font légitimement, c'est qu'ils usent de leur
propriété sans violer la mienne. En revanche, en empoisonnant l'eau de
Londres, j'ai
clairement violé le droit de propriété de la Ville sur ses citernes. Là réside
le critère de Justice entre l'action légitime et le crime.
La Justice exige
que le coupable paye, et nous confère le droit de le contraindre s'il le faut..
Mais la Justice ne ferait-elle aucun distinction entre l'innocent et le
coupable ? Si personne n'a causé une catastrophe naturelle, pourquoi quelqu'un
serait-il condamné à réparer ses effets ? S'il est légitime de critiquer,
d'acheter, de ne pas acheter, d'innover et d'entrer en concurrence, pourquoi
ceux qui ont pris ces décisions légitimes devraient-ils être condamnés à payer
les dommages qu'ils ont causés à autrui ?
L'exigence de
Justice est la seule qui nous autorise à violer une propriété, celle de
l'agresseur, c'est-à-dire à recourir à la violence, à l'arme même du mal.
Mais la Justice exige aussi de protéger les innocents.
Chaque fois que
nous utilisons la violence en dehors du cadre strict du Droit de propriété,
nous nous faisons l'auxiliaire du Mal. Le mensonge de notions comme la
"justice sociale", qui nous conduit à déployer la violence contre des
innocents, n'est qu'une des ruses du Mal pour agir dans le monde.
Christian Michel
24 février 2002