NE RATEZ PAS L’EDUCATION
CIVIQUE DE VOS ENFANTS
Les plus fins
observateurs de la société déplorent le manque d’éducation civique de nos
enfants. La « bof génération », nous préviennent-ils, se désintéresse
de la chose publique au point d’ignorer les règles de fonctionnement de la
démocratie, le nom de nos éminents élus et les notions fondamentales du droit.
C’est aux parents qu’il appartient de réagir. On ne
peut pas attendre de l’école qu’elle assure à la fois l’apprentissage du
calcul, de l’obéissance, de la gymnastique et du civisme. Comme j’ai commis
quelques écrits sur ce que devraient être les relations d’êtres humains dans la
Cité, mes amis me demandent quelquefois des conseils : comment inculquer
aux enfants les valeurs de notre société démocratique ?
Voici quelques idées simples que vous pouvez tester
immédiatement en famille.
Un bon début est de faire sentir aux enfants la nature
du mandat électif. Annoncez leur qu’ils peuvent décider qui, de papa ou de
maman, exercera le gouvernement de la famille pendant tout le dimanche. Maman
promet que si c’est elle qui est choisie, elle emmènera les enfants faire tout
ce qu’ils aiment le plus, du ski, par exemple, ou monter à cheval. Papa
renchérit en promettant de donner 50 francs à chacun pour aller au cinéma et
acheter un Mc Do.
Peu importe qui a gagné. Lorsque les enfants, le
dimanche venu, viendront réclamer à l’élu de tenir ses promesses, que celui-ci
leur rappelle solennellement qu’ils lui ont confié le gouvernement de la
famille pendant cette journée, que sa première responsabilité est de veiller au
bien-être collectif, et que, selon son jugement d’élu, le bien-être collectif
ne passe pas par une sortie et des dépenses inutiles.
Attention, vos chers rejetons vont protester,
tempêter. « Mais, tu avais promis.. », geindront-ils en tapant du
pied par terre. Ne fléchissez pas. Rappelez-vous votre mission d’éducateur. La
déception et la colère sont en train d’enseigner à vos enfants leur première
leçon de démocratie. Ils vous ont donné le pouvoir et ils doivent comprendre
que vous ne l’exerceriez pas pleinement si vous vous considériez tenu par des
engagements. Et pour bien souligner l’argument, consignez-les dans leur chambre
à faire leurs devoirs toute la journée.
Mentez constamment à vos enfants, sur des petits ou
des grands sujets, que vous en tiriez un avantage ou pas. Vous leur apprendrez
ainsi ce qu’est un président de la République. Mentir effrontément vous
sera difficile au début, comme à la plupart des gens, mais dîtes vous que les
politiciens y parviennent, vous réussirez donc aussi.
Ordonnez à votre fille de donner 1 franc de son argent
de poche à son petit frère chaque fois qu’il la frappe et la harcèle. Si elle
s’insurge, profitez en pour passer à la deuxième leçon. Montrez à la petite
qu’une famille est un corps social, comme l’Etat. Or, dans un Etat qui se
respecte, un quart environ de la population active possède le statut de
fonctionnaire. Dîtes à votre fille que vous avez nommé son frère fonctionnaire
et vous veillez à ce que, en bonne administrée, elle le paie ponctuellement et pendant
toute sa vie.
Si votre fille a le front de vous répondre que son
frère ne lui rend aucun service et qu’il n’y a pas de raison qu’elle
l’entretienne à ne rien faire, rétorquez que c’est bien pour ça que l’Etat doit
la contraindre. Si le frère portait le cartable de la sœur sur le chemin de
l’école, s’il lui réparait son vélomoteur, s’il lui construisait un meuble pour
qu’elle range ses affaires, elle lui serait reconnaissante d’une façon ou d’une
autre. Vous n’auriez pas besoin d’intervenir. Mais il faut croire que les
fonctionnaires ne rendent pas un service que les gens achèteraient de leur
plein gré, puisqu’ils doivent s’adresser au détenteur du pouvoir policier et
militaire pour obliger la population à les payer.
Mais vous avez la chance de vivre un exemple encore
plus riche d’enseignements. Car votre fils n’est pas seulement inutile à sa
sœur, il la harcèle. Faîtes remarquer à votre fille que nous nous résignerions
tous au demi-mal de payer des fonctionnaires à condition qu’ils ne fassent rigoureusement
rien, mais nous devons malheureusement accepter de les payer pour qu’ils nous
harcèlent et nous nuisent. N’avez-vous jamais fait cette constatation qu’on
mesure l’utilité sociale d’une profession à la façon dont on voudrait que ses
représentants la pratiquent ? Par exemple, nous attendons des pilotes
d’avion, des serveurs de restaurant, des peintres en bâtiment, des médecins,
des épiciers, des prostitué(e)s… qu’ils soient attentifs, zélés, compétents…
Les douaniers, en revanche, les collecteurs d’impôts, les policiers de la
brigade des mœurs et des jeux, tous ces bureaucrates qui censurent, qui
réglementent, qui contrôlent et espionnent notre vie privée, ne nous rendent
service que lorsqu’ils dorment.
Voilà une nouvelle expérience qui sera lumineuse pour
vos enfants. Promettez leur 50 francs s’ils obtiennent des bons résultats à
l’école. Votre fille revient avec un excellent carnet, son frère
malheureusement n’a pas fait de progrès. Donnez donc les 50 francs à votre
fille. Le lendemain, réclamez-lui 25 francs, au titre de l’impôt. Si elle a
déjà dépensé l’argent, mettez-la à l’amende sans hésiter. Donnez 10 francs au
petit frère ; il n’a pas bien travaillé, mais il a droit à la
« redistribution des revenus ». Gardez 15 francs pour couvrir les
coûts que vous avez supportés en effectuant cette « redistribution ».
Répétez l’exercice régulièrement. Ce sera intéressant de voir si la fille
travaille avec autant d’entrain, maintenant qu’elle sait qu’elle doit « distribuer »
la moitié de ses gains, et d’observer si le fils fait des progrès, alors qu’il
touche 10 francs même s’il n’en fait pas.
Après quelques temps, demandez à votre conjoint de vous
aider à effectuer cette redistribution. C’est en effet une tâche complexe, vous
en conviendrez. Vous devez doubler les effectifs de votre administration. Pour
financer ce coût additionnel, portez à 30 francs l’impôt sur les gains de votre
fille et diminuez à 8 francs la somme que vous versez à son frère.
Votre fille commence à comprendre le fonctionnement des
administrations. Le risque maintenant est qu’elle invente quelque subterfuge
pour échapper à l’impôt. Si vous la prenez sur le fait, punissez-la avec la
plus implacable sévérité. Car l’évasion fiscale préserve la liberté des
citoyens en asphyxiant le budget de l’État. Ceux qui pratiquent l'évasion
fiscale n’en profitent pas seulement eux-mêmes, ils rendent service à toute la
collectivité en freinant la prolifération des bureaucraties. Le pouvoir
politique que vous incarnez dans ce cours pratique d’éducation civique doit
donc se protéger contre cette réelle menace, qui mettrait simplement fin à
toutes les formes d’oppression partout dans le monde. Voilà une leçon qu’il ne
faut pas rater.
Je suis sûr que ces quelques exercices éclaireront vos
enfants sur la nature de la démocratie, le rôle des hommes de l’État, l’utilité
de leurs interventions et les moyens qu’ils emploient pour les financer. Ne
perdez pas de temps. Commencez ces leçons dès aujourd’hui. Il en va de l’avenir
de vos enfants.
Genève, le 12 juin 1997 (D’après
une idée de Joseph Sobran)