PECHE ET STRUCTURE DE PECHE
QUELQUES REFLEXIONS A PROPOS DE
L'ENCYCLIQUE
SOLLICITUDO REI SOCIALIS
Le Mal est dans le
monde. Le monde est en désordre et ce désordre nous scandalise. Nous portons
tous en nous la vision d'une société douce et harmonieuse et nous rencontrons
l'incohérence. Mais ce désordre du monde s'exprime généralement en termes
d'économie, de viol des droits de l'homme.. Le Pape nous dit: « Non, c'est
le péché. On n'a pas l'habitude d'appeler cela péché, mais le péché, c'est ça,
c'est la destruction de l'harmonie du monde voulue par Dieu ».
Mais l'ordre du
monde voulu par Dieu, nous ne pouvons pas le connaître. Nous pouvons
appréhender le concept de perfection, mais nous ne savons pas la décrire,
encore moins la réaliser. La première conséquence du péché originel est que
nous ne pouvons pas comprendre par la seule puissance de notre esprit humain le
plan de Dieu.
Parler de la
politique, de l'économie, du développement des peuples, en termes de péché,
comme le propose le Pape dans cette encyclique, m'amène à proposer quatre
idées:
1ère idée : S'il y a du péché dans le monde,
il est en vous, il est en moi, et il est chez les hommes de pouvoir. Est-ce que
tout pouvoir ne sera donc pas nécessairement un jour le pouvoir du péché, le
pouvoir du mal?
2ème
idée : Il y du désordre dans le monde, il y a des souffrances, et pour
certains de ces désordres, certaines de ces souffrances, nous n'y pouvons rien.
Le péché, au contraire, serait de dire : « j'y peux quelque
chose ».
3ème
idée : Il existe aussi du désordre et des souffrances que nous pouvons
éviter en refusant les structures de péché. Et il y a même le bien que
nous pouvons faire. Mais ce n'est pas forcément parce que nous voulons faire le
bien que nous le réalisons.
4ème
idée : Le Pape oppose à la notion de structure de péché deux autres notions
(c'est au N° 36), ce sont les notions d'interdépendance et de solidarité.
Le Pape définit la structure de péché comme le refus de l'interdépendance et
l'oubli de la solidarité. D'une part, je ne peux éviter d'aggraver le
péché du monde qu'en acceptant l'interdépendance,
d'autre part, je ne peux espérer améliorer le monde qu'en pratiquant
moi-même la vertu de solidarité ou de charité.
« Améliorer » n’est pas la même chose qu’ « éviter
d’aggraver ».
1.
Pour partir de ce
problème du pouvoir, et c'est ma première réflexion à propos de cette
encyclique, je dirai que tout pouvoir, même « démocratique », doit
être constamment tenu pour suspect. Car si aucun homme n'est exempt du péché,
celui que nous élisons n'est pas du fait de son élection miraculeusement lavé
du péché. Les pauvres ne sont pas lavés du péché, les experts non plus. Or le
mal que peut causer un simple citoyen est limité : un raciste peut
insulter quelques hommes d'une autre race, un voleur va cambrioler quelques dizaines
de personnes au cours de sa carrière, un assassin performant va commettre une
demi douzaine de meurtres. Mais si le péché individuel se constitue en structure
de péché, c'est-à-dire en pouvoir politique, cet assassin devient un
général, et ce sont des millions d'hommes qu'il envoie à la mort ; ce
voleur devient un ministre, et ce sont des millions de citoyens qu'il peut
voler ; le raciste va construire légalement des camps.
Cependant si nous
pouvons dire que toute structure de pouvoir est potentiellement une structure
de péché, ce n'est pas parce que les hommes politiques sont des salauds.
Beaucoup sont très honnêtes, ils veulent le bien de leurs administrés. Mais ils
ne sont pas omniscients. Et en voulant instaurer par décret l'ordre du monde,
comme ils se trompent nécessairement une fois ou l'autre parce que leur nature
humaine est imparfaite, ils causent par l'effet multiplicateur du pouvoir
qu'ils exercent un désordre encore plus grand. On le constate dans le domaine
du développement, qui est celui de cette encyclique. Les mesures que prennent
les hommes politiques pour combattre la famine, par exemple, ou lutter contre
le chômage, ces mesures contribuent le plus souvent à aggraver la famine et
créer du chômage.
Sans doute Dieu sait
comment devrait être gouvernée la société juste, ordonnée conformément à Son
plan. Mais notre raison humaine limitée est incapable de le savoir. Et nous ne
devons donc pas essayer d'utiliser la loi positive, la contrainte, le pouvoir
temporel, pour réaliser la société « plus juste ». Ce serait
permettre à un homme ou groupe d'hommes, un parti, d'imposer sa propre
vision du monde, c'est-à-dire son péché. Et c'est en outre une démission de
notre responsabilité d'hommes que de penser que la société juste pourra nous
être apportée d'en haut, sans que nous ayons nous-mêmes à nous convertir.
2.
J’illustrerai ma 2ème
idée par le sujet d'une dissertation qu'avait donné un jour un professeur de
français anticlérical et facétieux: « Vous commenterez, du point de vue du
vers de terre, les alexandrins fameux d'Athalie,
"Aux petits des oiseaux [Dieu] donne
la pâture
"Et Sa bonté s'étend à toute la
nature. »
Nous ne pouvons pas
espérer, nous les humains, depuis que nous avons été expulsés du paradis
terrestre, empêcher totalement le désordre et la violence. Cette constatation
ne justifie absolument pas le fatalisme. Mais il s'agit de déterminer quand
nous pouvons agir sur le péché, et quand cette action est au-dessus de nos
forces humaines, et vouloir agir serait même un péché, ce serait de l'orgueil.
S'accuser, comme d'un péché, d'être responsable du sous-développement au Pérou
ou au Bangladesh, est une forme subtile d'orgueil, l'orgueil de croire que nous
avons ce
pouvoir-là. Quelle
prétention ! Et n'est-ce pas totalement démoralisant pour les peuples en
voie de développement que de leur seriner qu'ils sont incapables de se prendre
en main, que leur destin sera toujours décidé en Europe ou à Washington, qu'ils
sont à jamais des mineurs incapables ?
Paradoxalement, ces
prétendus défenseurs du Tiers Monde tiennent un discours de type colonialiste.
Il y a 100 ans, les « civilisateurs » expliquaient aux nations
colonisées qu'elles étaient incapables de se gouverner, que les Européens
décideraient de leur avenir et que c'était pour leur bien. Aujourd'hui, on
entend les faux amis du Tiers Monde tenir le même discours : les
ex-nations colonisées seraient toujours incapables de se prendre en charge, ce
seraient toujours les Occidentaux qui décideraient de leur avenir, mais cette fois-ci,
ce serait pour leur malheur.
On a l'impression
que ça rassure certains Européens, devant la montée de ces peuples qui ne
partagent pas notre culture, qui sont profondément « autres », de se
dire que nous les contrôlons encore. Des « méchants », certes qu'il
faut dénoncer, mais au moins des méchants « de chez nous »,
tireraient les ficelles, manipuleraient la dette internationale et le cours des
matières premières... Hélas, la réalité a plus d'imagination que n'importe quel
comploteur. Elle déjoue tous les plans humains, même ceux de nous autres,
Occidentaux hyper-développés. Nous sommes loin d'avoir ce pouvoir de manipuler
que nous imaginent les tiers-mondistes (et si nous causons du mal, ce n'est pas
celui dont ils nous accusent). Il faut rester humbles et, pour être efficaces,
commençons par déterminer à quel niveau réel se situe notre responsabilité. Et
commençons par nous poser la question : d'où viennent la violence et le
désordre du monde ?
Car il y a d'abord
le désordre qui n'est causé par aucun homme et dont aucun homme n'est
coupable : l'ouragan, le tremblement de terre ...
Il y a le désordre
causé par l'homme et dont il est coupable, par exemple, si j'empoisonne les
citernes d'eau de la Ville de Genève, je suis coupable d'une agression dont je
dois répondre pénalement.
Et puis, il existe
le désordre qui est bien causé par les hommes, mais dont ils ne sont pas
coupables. Il découle du fait de vivre dans une société imparfaite, il n'est dû
à aucun péché personnel, mais au péché du monde. Je gare ma voiture et juste derrière
moi, quelqu'un a raté cette place, qui était peut-être encore plus en retard
que moi pour un rendez-vous important. Je ne peux pas le savoir. Je suis
source de dysharmonie sans le savoir, du simple fait d'agir dans le monde, et
je ne peux pourtant pas renoncer à agir. Et même quand je sais que je dérange,
je dois quand même agir. Si j'invente un produit révolutionnaire, qui va
supplanter tous les autres produits dans la même application, je suis conscient
que cette invention va provoquer des faillites et du chômage chez mes
concurrents. Mais ne dois-je pas quand même inventer, car ne pas inventer
causerait aussi un dommage à tous les autres gens qui attendent cette invention
pour faciliter leur vie ? Ainsi chacune des actions d'un homme a des
répercussions sur la vie d'autres hommes et les actions des autres hommes vont
avoir des répercussions sur sa vie. Et ça, c'est le point central de
l'encyclique, c'est ce que le Pape nomme l'interdépendance. Il
développe cette notion d'interdépendance tout au long de l'encyclique, mais
voici une citation, elle est au N°38:
« Il s'agit avant tout du fait de
l'interdépendance ressentie comme un système nécessaire de relations
dans le monde contemporain, avec ses composantes économiques, culturelles,
politiques et religieuses, et élevé au rang de catégorie morale. »
Cette
interdépendance est « élevée au rang de catégorie morale », et
pourtant le Pape sait bien que nous ne sommes pas des êtres parfaits, nos
actions ne vont pas nécessairement être bonnes pour autrui, même si nous le
voulions toujours. Mais il nous faut quand même accepter cette
interdépendance, avec toutes ses conséquences heureuses et malheureuses.
Conséquences heureuses : l'amitié, l'amour, le commerce, la culture...
Conséquences malheureuses : le chagrin d'amour, l'incertitude
économique...
Mais alors comment
distinguer entre les conséquences légitimes de l'interdépendance et celles qui
ne le sont pas. Car je suis dépendant de la Ville de Genève pour mon approvisionnement
en eau, mais je ne vais pas accepter qu'elle soit empoisonnée. C'est pourquoi
nous concevons la notion de Droit. Je
sais que je n'ai pas le droit d'empoisonner l'eau de la Ville. Si le Pape
s'exprimait en termes juridiques, il dirait que l'interdépendance des hommes
est signifiée dans le Droit. Le Droit est identique pour tous les êtres
humains. Le Droit est ce qui rend les hommes légitimement interdépendants. La
structure de péché, au contraire, est ce qui limite l'interdépendance légitime
des hommes. Il y a structure de péché chaque fois que les hommes parviennent à
se faire accorder un privilège légal, qui fait que leur droit n’est plus
identique à celui des autres humains, qui les placent au-dessus du
« système nécessaire de relations économiques, culturelles, politiques,
religieuses ».
Quelle est la
différence entre le maître et l'esclave ? C'est qu'ils n'ont pas le même
droit. Ce qui est permis au maître ne l'est pas à l'esclave. Si le maître
flanque des coups à l'esclave, que ce soit mérité ou pas, l'esclave se couche.
En revanche, si l'esclave bat le maître, avec ou sans raison, il terminera
crucifié. La structure de péché est celle qui permet à des hommes, les maîtres, d'échapper à
l'égalité devant le Droit, c'est-à-dire à l'interdépendance.
Et le Pape spécifie
bien que cet isolationnisme, en langage économique : ce protectionnisme,
ce privilège qui ferait que nous ne serions plus dépendants des autres hommes,
est une atteinte à la morale. Pour prendre un exemple qui ne peut laisser indifférents
vous qui, au BIT, travaillez sur les problèmes d'emploi et de chômage,
lorsqu'une loi garantit un emploi à vie à certaines catégories de personnes,
comme les fonctionnaires de l'État dans beaucoup de pays, ou confère à
certaines autres personnes un monopole avec un statut vis-à-vis de l'emploi,
qui est une préoccupation importante aujourd'hui, ces personnes sont protégées
par une loi qui ne protège pas tout le monde. Il n'y a plus d'interdépendance.
Les différentes décisions que vont prendre les consommateurs et les
producteurs dans le domaine économique vont affecter tout le monde, sauf ces
personnes que la loi privilégie.
Autre exemple. Les
plus pauvres paysans du monde ne peuvent pas vendre leurs produits à nous, qui
sommes les consommateurs les plus riches. Ce n'est pas que leurs produits
soient de mauvaise qualité, ou trop chers, ou pas adaptés à notre goût. Ils ne
peuvent pas vendre parce que la loi leur interdit de vendre (la loi du Marché
Commun Agricole, ou du Japon, ou des Etats Unis). Il faut bien voir cela. Si
les Maliens (ou les Argentins) ne peuvent pas écouler leur viande parce que
vous et moi sommes végétariens, ou que nous n'aimons pas la viande malienne,
les éleveurs maliens vont rester pauvres. Cela est une conséquence de l'interdépendance
des hommes qui veut que nous ne puissions prospérer sur cette Terre qu'en
rendant service à quelqu'un. Mais dans la réalité, les éleveurs maliens restent
pauvres, non pas parce que leurs produits ne sont pas acceptés, mais parce
qu'une loi leur interdit de proposer ces produits.
Et c'est précisément
cela la structure de péché. C'est une structure sociale à l'intérieur de
laquelle personne ne peut agir pour le bien, même s'il le veut. Car les
fonctionnaires du Marché Commun ne sont pas plus « moraux » pour
entretenir par des barrières douanières la misère des Maliens ; les
consommateurs européens ne sont pas plus « moraux » pour se voir
interdire des importations moins chères et peut-être de meilleure
qualité ; les agriculteurs européens ne sont pas plus « moraux »
non plus pour profiter du produit de cette véritable agression contre les plus
pauvres. Donc tout le monde se retrouve prisonnier d'une structure qui, en
rompant l'interdépendance, interdit aux gens d'agir selon leurs valeurs.
Je cite souvent cet
exemple parce que lorsqu'on évoque une « structure de péché », on
voit se dresser l'Afrique du Sud, les dictatures socialistes, Pinochet... Mais
nous avons à notre porte, avec le Marché Commun, des situations plus feutrées,
mais peccamineuses quand même. Et l'on pourrait ajouter dans la même veine et
dans les domaines qui sont les vôtres au BIT, les lois qui restreignent
l'immigration, celles qui font obligation de prendre sa retraite à un âge
donné, le salaire minimum fixé par la loi, etc.
3.
Et j'en viens à ma 3ème
idée : J'ai entendu mentionner récemment que l'homme le plus riche du
monde était un Américain qui fournissait des frites à MacDonald. Il est donc
fabuleusement riche, il gagne peut-être en 5 minutes ce qu'un paysan du Tiers Monde
ne gagne pas en une vie. Mais où est la structure de péché ? Cet homme
vend des frites. Ceux qui vont consommer chez MacDonald ne peuvent pas lui
reprocher de s'enrichir puisque eux-mêmes de leur plein gré ont fait cette
fortune. Et ceux qui ne mettent jamais les pieds dans un MacDo ne peuvent rien
lui reprocher non plus : ce n'est pas de leur argent qu'il s'est enrichi.
Sans doute le Pape,
dans une encyclique consacrée au développement, n'insiste-t-il pas assez
sur un point qui est que la richesse est créée. Car il existe des gens
aujourd'hui qui n'arrivent toujours pas à comprendre cela et qui s'imaginent
que si quelqu'un s'enrichit quelque part, c'est que nécessairement quelqu'un
d'autre ailleurs s'appauvrit. Comme si nous étions tous des voleurs ! Or,
la richesse est comme le bonheur, la santé, le talent, de beaux enfants… Je
peux en avoir sans en priver personne. Je peux être heureux sans pour cela
causer le malheur d'autrui, et au contraire : le bonheur est souvent
communicatif. Et de même, je peux m'enrichir sans appauvrir quiconque, et la
richesse aussi est communicative.
Le péché par
conséquent n'est pas dans le fait de s'enrichir dans le cadre de
l'interdépendance, c'est-à-dire sur un marché libre, c'est-à-dire encore,
conformément au Droit. Le péché peut consister éventuellement dans l'usage que
nous faisons de nos richesses. Peut-être que cet Américain qui vend des frites
ne trouve pas son épanouissement dans la possession de sa fortune. Cela est une
affaire entre sa conscience et lui. Cette affaire ne nous regarde pas.
Cela ne nous regarde
pas, et il existe une conception normative de la distribution des richesses que
l'on peut éclairer en utilisant les notions de péché et de structure de péché.
Si un homme a volé son voisin et que les gendarmes viennent récupérer son butin
pour le rendre au légitime propriétaire, on ne dira pas que cet homme est bon
et généreux de se séparer de ses biens. Il a volé, il doit restituer. Mais si
cet homme a vendu des frites, ou des fils à couper le beurre, au point de
s'enrichir fabuleusement, il n'a volé personne. Les gens ont acheté ses
produits parce que, parmi tous les produits disponibles, ils étaient ceux qui
leur convenaient le mieux. Mais alors si cet homme n'a pas volé, à qui est-il
tenu de restituer de l'argent ?
Quelle est sa faute, en quoi consiste son péché ? Pourquoi va-t-on
vouloir par la contrainte, par l'impôt, faire payer un innocent ?
4
C'est ici que l'on
introduit la notion de solidarité, entendue comme « générosité », et
c'est la 4ème idée que j'énonçais tout à l'heure.
Le Pape écrit ceci à
propos de la solidarité pour l'opposer à l'interdépendance:
« Quand l'interdépendance est ainsi reconnue
[comme système nécessaire de relations dans le monde contemporain], la réponse
correspondante, comme attitude morale et sociale et comme vertu, est la
solidarité ».
La solidarité
entendue ici n'a pas le sens de dépendance automatique, comme on dit de pièces
d'un système mécanique qu'elles sont « solidaires » ; la
solidarité ici n'est pas la dépendance mutuelle que nous connaissons sur le
marché capitaliste et généralement dans les relations de droit, ce n’est pas
cette relation-là, puisque le Pape introduit cette notion de solidarité
précisément en l'opposant à l'interdépendance. Il s'agit ici de la
solidarité comprise comme « attitude morale », comme
« vertu » ; c'est la solidarité que nous appelons aussi
« générosité » ou « charité ».
Ainsi le Pape marque
les deux étapes de la lutte contre le mal. Si l'interdépendance - le respect du
droit, le marché libre - était universelle, nous aurions dissous les structures
de péché et nous aurions réparé les torts que nous aurions nous-mêmes causés.
Mais même dans cette situation rêvée, nous n'aurions pas encore réalisé une
société harmonieuse. Il existerait encore le mal dont nous ne sommes pas
coupables, donc le mal que le Droit ne peut pas nous obliger à réparer,
et qui est le mal que nous évoquions tout à l'heure, que subissent les victimes
des catastrophes naturelles, des aléas économiques... C'est la vertu de
solidarité, la générosité, qui va nous appeler à soulager ces souffrances. Mais
comme toute vertu, elle n'est pas imposable. Elle ne saurait être inscrite dans
aucune législation.
Et j'en reviens à ce
que je proposais en commençant cette intervention. Le Droit ne peut que nous
éviter d'aggraver la violence et le mal dans le monde, le Droit ne peut pas à
lui tout seul accomplir le bien. Si tous, sans exception, nous vivions
scrupuleusement selon le droit, et que nous nous limitions à cela, nous ne
causerions aucun mal - mais aucun d'entre nous ne serait vertueux.
Par la loi, par
l'exercice du pouvoir, on ne rend pas les gens vertueux, on ne fait éclore
aucune solidarité, aucune générosité, puisque l'exercice même du pouvoir nie
la solidarité et la générosité. Confier au pouvoir le soin de réaliser la
« société solidaire et généreuse » qu'attendent ceux dont la
sensibilité est « à gauche », c'est rééditer le péché des
Pharisiens, de ceux qui ne croient qu'à la loi (et ne font pas confiance à la
vertu, à l'amour).
Péché double :
d'une part, l'homme de gouvernement qui oblige ses concitoyens à agir de telle
ou telle façon, à aider le Tiers Monde, par exemple, comme il n'est pas
omniscient, il ne peut absolument pas savoir si cette action qu'il commande va
être pour le bien. Il est peut-être en train de causer du mal à ceux qu'il
entend aider, et pas seulement de causer lui-même du mal, mais de forcer ses
concitoyens à en causer aussi, alors même qu'ils voudraient, eux, agir autrement,
et que leur décision serait peut-être la bonne. C'est-à-dire que cet homme de
gouvernement est en train de constituer
une structure de péché. Et d'autre part, même si cet homme de
gouvernement a pris la bonne décision - aider le Tiers Monde de la façon qu'il
dit -, parce qu'il contraint ses concitoyens à le faire, il leur retire
la possibilité d'agir par vertu.
Dans ce domaine de
l'aide au Tiers Monde comme dans tous les domaines, nous pouvons nous tromper,
les ministres comme les autres. Mais si nous nous plaçons sur le terrain de
l'éthique, erreur ou pas, pour qu'il y ait mérite, il faut que l'engagement
soit le nôtre. Je dois prendre mes responsabilités moi-même, ou au sein
d'associations auxquelles j'adhère de plein gré. Personne ne saurait moralement
décider à ma place qui je dois aider, ni même si je dois aider.
Pour conclure d'une
façon provocante, je reprendrai l'intervention de la personne tout à l'heure
qui me disait : « Votre conception du droit, c'est le Code de la
Route ». Absolument. Le Code de la Route ne prescrit pas que je dois faire
du bien aux autres. Il signale seulement comment éviter de leur faire du mal.
Leur faire du bien, c'est le rôle de la générosité et de l'amour, il n'y a pas
de code pour ça. Le Code est une liste d'obstacles : je dois m'arrêter au
feu rouge sinon j'encours une punition, et c'est pourquoi les feux rouges nous
irritent. Mais être généreux, aimer, ne peut jamais être une punition, ou alors
ce n'est plus de l'amour; nous ne pouvons pas être irrités d'être généreux, ou
on ne parle plus de générosité. Maintenant si l'on me dit : « Vous
n'avez pas le droit de faire ceci ou cela, et on vous en empêchera, même
par la force, parce qu'il faut aider les pauvres » ; si l’on
décrète : « Vous avez l'ordre de verser aux pauvres tant de pour-cent
de ce que vous gagnez », alors ceux qui prétendent parler au nom des
pauvres font des pauvres un obstacle - ils ne soulignent pas une
obligation morale faisant appel à notre conscience, ils créent une obligation
légale, sanctionnée par la police armée. Si aider les pauvres passe par l'impôt
et les gendarmes, c'est une punition, ce ne peut plus être de la solidarité, de
la générosité ni de l'amour. Et je crois que la société où l'on présente les
déshérités comme un obstacle, la solidarité avec les plus démunis comme une
punition et une obligation policière, cette société est une société perverse,
elle est une structure de péché.
C'est le danger que
courent nos sociétés modernes si nous ne reconnaissons pas que les relations
sociales ont une dimension morale, et ne constituent pas uniquement des enjeux
politiques, des rapports de force, et c'est contre ce danger que le Pape
nous met en garde.
(Transcription
d’une intervention au cours d'une conférence organisée
sous l’égide du
Bureau International du Travail, Genève, 24/11/1988)
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