I. INÉGALITÉS ET
CHÔMAGE
Question
- Il nous faut maintenant en venir à une grande question : la Justice Sociale.
Réponse - Oui. Et c’est un sujet qu’il faut aborder avec infiniment de
précautions, comme chaque fois qu’on a affaire à des idolâtries ou qu’on va
parler planètes chez Madame Soleil. Le discours dominant a profondément
imprégné les esprits et ces mots de « justice sociale » sont des
grands disjoncteurs de la pensée : « S’il vous plaît, ne choquez pas
notre bonne conscience ».
Je voudrais
bien faire comprendre ceci : premièrement, la « justice sociale » n’a
aucun sens si tu entends par là une distribution des revenus dans la société
plus égalitaire et conforme aux mérites ; deuxièmement, elle est incompatible
par nature avec la liberté.
Dans le moins
mauvais des cas, qui est celui de nos social-démocraties d’Europe Occidentale,
les politiciens se contentent de psalmodier ces deux mots de « justice
sociale ». Pendant ce temps, les groupes de pression, les syndicats, les
organisations professionnelles, y font référence pour consolider leurs
privilèges et légaliser leurs monopoles. On baigne dans une hypocrisie éhontée.
Dans le pire des cas, qui est celui des pays socialistes, les gouvernements
veulent vraiment appliquer la « justice sociale » et pas seulement la
promettre. Et elle est aujourd’hui de morale à un bon nombre de dictatures
parmi les plus implacables. Ainsi, quand elle ne camoufle pas la revendication
des privilèges, elle justifie la domination d’une clique sur l’ensemble du
pays. Entre la liberté, réelle, et les aspirations à la justice sociale,
mythique, il faut choisir. Il n’y a que les illusionnistes qui peuvent
promettre l’une et l’autre, comme ils font croire qu’on peut exercer des
responsabilités et ne pas encourir de sanctions, que l’économie peut être
planifiée et décentralisée. Mon choix est fait.
Q. - Tu
dois quand même convenir qu’il y a des inégalités de situation criantes dans la
société.
R. - Des
inégalités, certainement. Des injustices, c’est à voir. Et pour le voir, il
faut définir de quoi on parle.
Il est visible
qu’il existe entre nous, individus d’une même espèce, des différences. La
diversité de notre patrimoine génétique est cause que nous naissons homme ou
femme et que nous développons des caractères physiques qui peuvent influer
grandement sur notre existence. Avoir la plastique de Cyrano plutôt que de
Christian, de Quasimodo plutôt que de Phébus, n’est pas sans conséquences.
Si nous vivions
dans une société primitive, ce sont surtout ces caractères physiques qui nous
distingueraient : la force, l’endurance, la résistance aux maladies... Lorsque
les membres de la tribu sont tous chasseurs, ou bien tous éleveurs ou tous
pêcheurs, c’est à dire lorsque les activités sont peu diversifiées, le savoir
accumulé par la communauté est facilement partagé.
Notre tribu à
nous est la grande société moderne. Elle connaît quasiment à l’infini la
division du travail et la diversité des positions sociales. Il se trouve que
nous appartenons à une famille et à un milieu. Nous y acquérons des
connaissances et une expérience bien particulières, souvent très éloignées de
celles des autres membres de la société. C’est la somme de ces connaissances et
de ces expériences, donc de nos différences, échangées librement sur le marché,
qui constitue la richesse de nos sociétés modernes.
Mais si nous
classons toutes ces différences selon un critère, nous les appelons inégalités.
Tout dépend du critère choisi. Un hindouiste nous diviserait en castes suivant
un ordre d’origine divine. Le critère d’un doctrinaire du nazisme serait la
plus ou moins grande conformité au type d’une prétendue race aryenne. Dans
notre civilisation marchande, nous pouvons être classés selon notre aptitude à
produire des richesses et les inégalités considérées sont celles de nos
revenus.
Tu peux
prétendre maintenant que les inégalités perçues entre les revenus ne sont pas
fondées. Tu introduis alors un troisième concept qui est celui de
« justice sociale ». Est-il juste de n’avoir qu’à paraître pour
devenir la vedette d’un film ? d’être au chômage ? de travailler avec ardeur et
d’échouer dans un projet ou au contraire de le réussir sans avoir travaillé ?
Quotidiennement nous sommes témoins - et parfois victimes - de telles
situations et notre tentation est grande de les qualifier d’injustes. Nous n’en
avons pas le droit.
Q. - ..
?
R. - Ou, du
moins, il s’agit de bien peser le mot de justice. Je sais que, dans le langage
courant, nous utilisons des phrases telles que « il n’est pas juste de
mourir leucémique à douze ans », ou encore « il n’est pas juste de
souffrir la famine au Sahel ». Mais nous commettons là ce que les
philosophes appellent une erreur de prédicat. Tu ne peux qualifier de juste ou
d’injuste que le résultat intentionnel de l’action humaine. Dans des
circonstances qui n’ont pas été créées délibérément par l’homme, on ne saurait
introduire la notion de justice. Si tu pouvais désigner un responsable de la
leucémie (un criminel qui l’aurait inoculée à sa victime, par exemple), s’il
existait des sorciers qui écartaient la pluie des déserts du Sahel, nous
serions en droit - et même dans l’obligation - de juger leur action. Mais il
n’y a pas de décision personnelle à la racine des faits naturels et de bon
nombre de faits sociaux. Tu ne te trompes évidemment pas en remarquant que les
individus sont traités inégalement par la nature et la société. Ton erreur est
de conclure que ce traitement relève de la catégorie morale du juste et de
l’injuste et que quelqu’un doit en porter la responsabilité. La société, pas
plus que la nature, n’est un agent moral.
Le matérialisme
ambiant conduit à rendre les choses responsables, mais pas les gens. Ce
seraient les armes qui tuent, comme si les balles partaient toutes seules du
canon, ce serait la cigarette qu’il faudrait accuser du cancer comme s’il n’y
avait pas de fumeurs. C’est une forme d’obscurantisme que de prêter
aux objets de la nature des volontés souveraines. Tu as connu des enfants qui
donnent un coup de pied au « méchant » radiateur qui a
« voulu » les brûler. Mais beaucoup d’adultes savants
ne se comportent pas autrement. Ils persistent à voir dans tous les faits
sociaux le résultat d’actes intentionnels. Bien sûr, nous avons une prise sur
notre environnement. Nos actions entraînent des conséquences pour nous-mêmes et
pour les autres. Mais beaucoup de situations dans lesquelles nous nous trouvons
n’ont été voulues par personne, pas même par nous-mêmes. Croire que tout ce qui
nous arrive est de la responsabilité de quelqu’un, postuler une volonté à
l’origine de tout fait social, ressortit du mythe. C’est une attitude animiste.
Ou, si tu
préfères, superstitieuse. Notre époque est terriblement superstitieuse. La
superstition consiste à croire que certaines personnes ou certains actes ont
plus de pouvoirs qu’ils n’en ont en réalité. C’est une illusion efficace pour
calmer la frayeur. Le sorcier va rendre fidèle mon mari volage. Si je touche
cette patte de lapin, l’avion ne s’écrasera pas. Les peuples ne se comportent
pas autrement quand ils demandent l’intervention des chefs d’État dans la vie
économique comme si, pour être rassurés, il fallait qu’ils sentent ce pouvoir
au-dessus d’eux. Il est beaucoup moins angoissant de penser que si des millions
de gens meurent de faim au Sahel, ce n’est pas parce que le monde est
imparfait, mais parce que les multinationales ont décidé de le dépouiller. Ou
que si je suis pauvre, ce n’est pas que le hasard s’est joué de moi ou que j’ai
mal manœuvré mais c’est parce qu’il y a des riches (ou des juifs, ou une
quelconque conspiration).
Q. -
Mais le monde n’est pas agité que de mouvements naturels et peuplé que
d’irresponsables. La justice a bien un domaine, quand même ?
R. -
Absolument. Mais la justice s’applique à la conduite des individus, pas aux
conséquences économiques de leurs actions. Elle est affaire de règles, pas de
résultat. Dans une société libre, c’est seulement les décisions des acteurs que
nous avons le droit de juger. Si un avantage est acquis par la tromperie ou la
violation d’une loi justement applicable à tous, nous le déclarons injuste.
Mais si quelqu’un n’a bénéficié d’aucune entorse pour obtenir le même avantage,
il n’y a aucune raison d’être critique à son égard. Lorsque tu participes à un
jeu, tu ne demandes pas à l’arbitre de déclarer vainqueur le joueur le plus
méritant. Il importe seulement que la partie soit jouée loyalement, que les
règles soient respectées. Si c’est le cas, nous ne pouvons qu’enregistrer le
score, bien que, au fond de nous-mêmes, nous aurions peut-être préféré un autre
résultat.
Q. -
Pourtant, même acquis légalement, il y a des bénéfices exagérés.
R. - Si tu
m’expliques ce qu’est une perte exagérée, je comprendrais peut-être ce que veut
dire un bénéfice exagéré.
Q. -
J’admets qu’un bon salaire récompense un travail assidu ou un talent
exceptionnel. Mais les hommes ne sont pas différents au point que certains
soient un milliard de fois plus doués que d’autres. Or il y a des milliardaires
et des gens qui n’ont rien. Donc il y a bien des bénéfices exagérés.
R. - Tu aurais
raison si le profit représentait, comme tu l’imagines, une récompense. Les bons
élèves reçoivent la croix, les autres vont au piquet. Mais regarde autour de
toi. Des gens qui prospèrent possèdent souvent de belles qualités de travail,
de perspicacité, d’invention. Cependant ces qualités se retrouvent aussi chez
certains qui échouent. C’est que la société, pas plus que la nature, n’est un
professeur de vertu. Il lui est indifférent que la réussite sourie aux plus
« méritants ». La réussite économique n’est pas la rétribution des
individus pour ce qu’ils ont fait. Sa fonction est de leur indiquer ce qu’ils
devraient faire.
Il serait
évidemment intolérable que le riche salaire d’un informaticien soit interprété
comme la récompense de ses qualités de travail et d’intelligence, car il
faudrait en conclure qu’un sidérurgiste est dépourvu de ces mêmes qualités s’il
se trouve au chômage. En fait, la différence de traitement entre eux n’est rien
d’autre qu’un signal ; elle nous informe que nos contemporains, pour poursuivre
leurs multiples activités, ont plus besoin d’informaticiens que de
sidérurgistes.
Q. -
Pourquoi nous serait-il interdit de mettre un peu de justice dans ces signaux ?
R. - Personne
ne saurait dire à quel critère de mérite une telle prétendue
« justice » pourrait être mesurée. En effet, la société n’est pas une
organisation. Cette distinction que l’on oublie trop souvent est fondamentale.
Une organisation est une réunion de personnes en fonction de buts communs. Une
firme industrielle, une troupe de théâtre, une équipe de football, une
compagnie de sapeurs-pompiers, sont autant d’exemples de personnes ayant
accepté de collaborer sur un projet : manufacturer des produits, jouer des
matches, etc. La réalisation de ce but exige une discipline : les acteurs
doivent savoir leur texte, les pompes à incendie doivent être entretenues. Mais
c’est volontairement que les membres de ces organisations se soumettent à ces
contraintes et ils peuvent s’en libérer aux termes de l’accord de coopération
qu’ils ont passé avec l’organisation. Il en va tout autrement de la Grande
Société. Elle n’est pas composée d’un nombre restreint d’associés volontaires
partageant un intérêt commun, elle est la réunion de tout un peuple. Elle doit
s’interdire d’imposer des objectifs. Car lorsqu’elle le fait, il se trouve des
individus en désaccord qui n’ont que l’alternative de se soumettre à la force
ou de se résigner à l’exil.
Je range
l’objectif de « justice sociale » sous le même titre que celui du
Reich de Mille Ans, du Grand Bond en Avant ou de la Société sans Classes : car
personne n’a pu en donner une définition dont quelqu’un d’autre ne se sente pas
exclu, ou par laquelle il ne se considère pas lésé. La société ne peut donc pas
se transformer en organisation qui aurait pour vocation de fabriquer de la
« justice sociale » puisque cela conduirait à l’oppression
institutionnalisée d’une fraction du peuple par une autre.
Dans une
organisation, il est facile de déterminer les rémunérations. Celui qui réalise
le plus de ce qui est le but de l’organisation reçoit le plus. Dans la Grande
Société, qui n’impose pas aux individus un idéal unique mais respecte leurs
projets individuels, il est impossible d’établir un barème commun des
rémunérations.
Dans la Grande
Société, la formation des prix, des salaires et des profits n’obéit à aucune
conception préétablie de la justice distributive. Ce qui peut être juste ou
injuste, c’est seulement la façon dont la concurrence y est pratiquée, pas ses
résultats.
Q. - Si
je t’ai bien suivi, lorsqu’une activité humaine est loyale, le résultat est
toujours juste ?
R. - Il n’est
ni juste ni injuste. Est-ce que tu peux dire qu’une automobile ou une récolte
de tomates sont morales ? Ça n’a aucun sens. Tu peux qualifier de morales ou
d’immorales les décisions personnelles du paysan, mais pas ses tomates. Ni le
bénéfice ni la perte qu’il en retire, puisqu’ils sont dus au climat, à la
situation de la concurrence, à la demande des consommateurs, à des nombreux
paramètres sur lesquels le producteur n’a aucune prise. Du résultat lui-même,
il ne peut jamais être entièrement responsable. Si nous pouvons porter un
jugement, c’est sur la manière dont il l’a acquis.
Q. -
Donc un paysan peut s’échiner toute l’année sur son lopin de terre, faire
preuve de la compétence nécessaire, manifester une scrupuleuse honnêteté, bref,
cumuler tous les mérites, et se trouver ruiné par les pluies, la sécheresse,
l’effondrement des cours...
R. - Mais qui
es-tu pour vouloir juger du mérite des gens ? Un Esprit Universel, le Bon Dieu
? Eux, peut-être, sont capables de comparer la peine de ce paysan à celle de
millions d’autres, de donner à chacun au centime près selon son mérite, et
recommencer l’opération des milliers de fois pour chaque profession. Toi, moi,
aucun humain ne le peut. Bien au contraire, tu devrais t’estimer heureux que
les consommateurs ne considèrent que la prestation offerte et ne jugent pas la
valeur de celui qui la fournit.
Figure-toi le
Pouvoir à qui nous oserions donner licence de sonder les reins et les cœurs, et
de déclarer le succès plus méritoire pour celui-ci que pour celui-là. En dehors
de refuser le principe d’une telle inquisition, il faut admettre que, dans la
réalité, elle conduirait nécessairement à un jugement arbitraire. En effet,
pour apprécier le mérite d’une personne, il faudrait distinguer entre ses dons
innés, qui ne lui ont demandé que la peine de naître, et les qualités acquises
au cours de sa vie. Il faudrait déterminer la part de chaque facteur. Lourde
tâche. Ensuite, il faudrait apprécier les efforts fournis pendant le travail.
Un supérieur hiérarchique, impartial, et qui connaît bien la personne, est
habilité à porter une telle appréciation. Quotidiennement, des dirigeants
décident des rémunérations de leurs employés, mais c’est à l’intérieur d’une
organisation, en fonction du but qu’elle s’est assigné. Nous n’avons pas les
bases pour comparer les salaires entre plusieurs organisations. Car l’avantage
que nous reconnaissons à la division du travail est précisément de laisser à
d’autres ce que nous ne savons pas faire nous-mêmes. Tu ne pourrais donc pas
juger le mérite de quelqu’un à s’acquitter d’une fonction dont tu ne connais
pas la complexité, dont souvent tu ignores tout.
En admettant
qu’il soit un jour possible de traiter chaque personne selon son mérite, je ne
crois pas que nos concitoyens s’en porteraient mieux, ni que la collectivité y gagnerait.
En effet, pour beaucoup de nos semblables, c’est une consolation efficace que
d’attribuer leurs échecs aux « injustices » de la société. S’il était
scientifiquement démontré que leur absence de réussite était due à leur absence
de qualités, ils perdraient une illusion qui les aide à vivre. Et la société
elle-même veut de l’efficacité, pas du mérite. Il est très courageux d’élever
un barrage à mains nues, mais ceux là-bas qui attendent l’électricité,
préférent qu’on utilise un bulldozer. La société désire de nous des produits
fiables à un coût qui intègre le minimum d’effort et de travail, donc
finalement le minimum de mérite.
Une façon
radicale de trancher le problème serait de décréter que toutes les personnes au
travail doivent recevoir la même rémunération, de la cuisinière au chef de
l’État. Ainsi, tu n’aurais pas besoin de prendre en compte la compétence,
l’investissement personnel fait dans les études et l’apprentissage,
l’enthousiasme, et tant d’autres données. L’expérience n’a jamais été poussée
jusqu’à l’égalité absolue des revenus (elle ne ferait d’ailleurs qu’entraîner
l’adoption d’autres critères de distinction, tout aussi frustrants : le lignage
comme autrefois, ou le quotient intellectuel, ou la performance sexuelle), mais
dans certains pays, elle a été menée assez loin pour permettre d’imaginer les
conséquences : une démobilisation des entrepreneurs, l’instauration de
rémunérations occultes pour motiver les meilleurs éléments, et, surtout, une
sclérose de l’économie due à l’absence d’informations et de modèles. S’il n’y a
plus de hausses de profit pour indiquer aux entreprises et aux particuliers où
concentrer leurs efforts, ou de pertes pour signaler les erreurs à éviter, ils
seront bien en peine pour orienter leurs activités. Sans la critique
continuelle du marché, il n’y a pas d’amélioration possible de nos productions.
Encore une
fois, il est inévitable que la liberté engendre des inégalités. Je dirais même
qu’elle est là pour ça. Le principal bénéfice qu’un peuple peut retirer de la
liberté est qu’elle creuse entre les individus des inégalités qui sont autant
de signaux qu’envoient nos contemporains pour manifester ce qu’ils attendent de
nous.
Q. -
Ces contemporains étant ce qu’ils sont, si tu leur laisses la possibilité de
déterminer par leurs achats les profits et les rémunérations des producteurs,
tu vas favoriser des situations nuisibles. Certains individus vont s’enrichir
alors qu’ils offrent des prestations finalement inutiles à la société et,
inversement, des produits et des services indispensables ne vont rien rapporter
à leurs auteurs. Comment admettrais-je qu’une petite jeune fille que j’entends
chantonner des sottises à la radio gagne dix fois plus qu’une infirmière ?
Vas-tu me soutenir qu’elle est dix fois plus utile ?
R. - Voilà à
nouveau ressurgie la même conception anthropomorphique de la société. On dirait
que tu parles d’un être unique qui éprouverait un unique besoin que tu serais
seul à deviner. Quand tu parles de la société, moi j’entends des millions
d’hommes et de femmes, des vieillards, des enfants, des intellectuels, des
malades, des naïfs, des montagnards, des ecclésiastiques, des familles qui
habitent dans des tours et d’autres dans des fermes, et, à chaque instant, il y
a autant de millions de désirs et de besoins qui s’expriment. Je suis incapable
de savoir ce qui est bon pour ces personnes-là. C’est à chacune d’entre elles
de décider ce qu’elle veut recevoir et ce qu’elle est disposée à payer pour
l’obtenir.
Qui dit justice
dit juge. Quel pourrait être le tribunal en matière économique, sinon celui que
forment les consommateurs à travers la société toute entière ? As-tu remarqué
que leur verdict n’est jamais ouvertement contesté ? Quand l’éleveur de porcs
ou le mineur de charbon souffre d’une mévente, il va se plaindre à l’État,
protester contre la concurrence, mais jamais accuser ce jury de millions de
citoyens qui ont décidé de ne plus acheter ses produits. C’est la règle de la
démocratie économique que le public représente l’instance suprême. Si tu
confiais à n’importe quelle autre autorité le soin de fixer l’échelle des
rémunérations en fonction d’une
« valeur sociale », d’une utilité de chaque profession
« pour la société », il faudrait qu’elle s’explique sur un critère
acceptable par tous qui permettre de déterminer cette valeur sociale. Sinon il
se trouvera toujours des gens pour estimer que cette autorité les sous-paye.
Mais quel pourrait être ce critère universel du juste salaire ? Un jockey
est-il plus important qu’un chef d’orchestre, et combien de fois plus
important, pour fixer un écart de rémunération entre eux ? Tu vois bien que la
réponse à cette question, ce sont les parieurs du tiercé et les mélomanes qui
la détiennent, et ils l’expriment en se rendant plus ou moins nombreux aux
courses et aux concerts.
Q. - Je
trouve choquante une autre inégalité de l’économie libérale. En période de
crise, comme maintenant, des hommes et des femmes, sincèrement désireux de
travailler, sont rejetés par le système, avec pour eux mêmes des conséquences
économiques et morales graves. Est-ce juste selon toi ?
R. -
Certainement pas. Car le chômage et les crises économiques ne sont pas dus à la
fatalité. Nous pouvons en désigner les responsables : les hommes de l’État, qui
par leurs politiques d’intervention ont faussé les marchés. Le chômage était
très faible et de courte durée à l’époque où les salaires et les prix
s’établissaient librement. Nous savons aujourd’hui que la crise des années 30 a
été décuplée par les mesures ineptes des banques centrales de l’époque et le
protectionnisme. D’ailleurs qui, sinon les gouvernements, peuvent provoquer des
crises à cette échelle ? En outre, on avait d’autant moins de chances de rester
au chômage qu’on était plus pauvre et moins qualifié. Le salaire minimum, les
entraves à la liberté du travail, interdisent aujourd’hui un emploi à des
millions d’entre nous, surtout les plus jeunes.
D’ailleurs, une
société où le chômage serait « interdit » serait-elle une société
juste ? Tu es d’accord avec moi qu’une économie ne peut supporter longtemps
de gaspiller ses ressources à fabriquer ce qui ne se vend pas. Donc le
gouvernement qui se sera engagé à fournir à tous un travail, en contrepartie
exigera d’attribuer lui-même les emplois pour ajuster l’offre de main d’œuvre
aux besoins de la société (et il définira lu-même ces
« besoins » ; c’est le numerus clausus général. Il fixera
les rémunérations. Il choisira qui sera douanier sur la Côte d’Azur et qui
descendra au fond des mines de Lorraine.
Mais si une
agence d’État détient la charge d’attribuer les emplois disponibles, quelle
garantie ai-je que cet énorme pouvoir sur le destin de chacun d’entre nous ne
sera jamais corrompu ? Les ambitieux, tous ceux qui dans une société libérale
poursuivent le succès auprès d’innombrables partenaires économiques, vont
déployer leurs manœuvres et leurs intrigues au sein de l’administration.
D’aucuns réussiront. Ils se feront donner des prébendes, des protections, des
privilèges. Ils ne seront certainement pas meilleurs que les capitalistes. Leur
promotion sera question de chance, de capacités, de soumission au Parti, de
copinage ; mais qui prétendra: de justice ?
Ce qui manque
au chômeur, ce n’est pas le travail, mais la rémunération du travail. De
l’ouvrage, il y en a. Il suffit pour s’en convaincre de chercher une femme de
ménage, de traverser nos banlieues lépreuses à reconstruire, d’entrer dans
n’importe quel magasin où s’entassent ces produits que nous savons fabriquer
mais que nous achetons à d’autres. Le marché offre toujours du travail à tout
le monde et si quelqu’un, dans une société libre, se trouve inactif, ce ne peut
être que par choix ou pendant le temps nécessaire à collecter les informations
sur les emplois disponibles. Si c’est un choix, la société n’a rien à en dire.
Mais, certainement, celui qui préfère ne pas travailler ne peut pas imposer aux
autres de financer son oisiveté (s’il trouve de bonne âmes pour le faire, tant
mieux pour eux tous). Dans le cas d’un licenciement, je ne peux pas exiger de
la collectivité qu’elle me crée un emploi au moins aussi avantageux que celui
que je viens de perdre. Le contraire du chômage n’est pas la garantie d’un job
bien payé, près de chez soi et pour toute la vie. A moins d’exercer une
contrainte sur mes semblables, de les obliger à me payer pour un travail qui ne
leur sert à rien, je ne serai jamais assuré de conserver le même métier de
l’adolescence à la retraite dans un monde qui depuis des milliers d’années, et
aujourd’hui plus profondément encore, n’arrête pas de se bouleverser,
c’est-à-dire de vivre une histoire.
Il te paraît
choquant qu’une personne qui possède de grandes compétences dans un certain
domaine, qui est prête à travailler dur, ne trouve pas le poste auquel elle
prétend. C’est simplement oublier qu’il faut bien que quelqu’un accepte de
payer ses services. Nous vivons en société et parce que notre travail est une
façon pour nous de communier avec cette société et avec la nature, il n’a pas
de valeur par lui-même, mais seulement dans la mesure où il est attendu,
désiré, par les autres. Ce qui est bien normal. Car de tout ce que les hommes
ont produit, je n’ai choisi de consommer que ce qui me convenait. A moi
maintenant de produire ce que souhaitent les autres. Ainsi la société crée des
emplois non pas à partir des désirs de ceux qui vont les remplir mais à partir
des besoins de ses membres. (Elle ne pourrait d’ailleurs autrement survivre
car, comme il y a beaucoup de travaux que peu de gens veulent faire mais qui
sont quand même indispensables, la société où on voudrait ne se soucier que des
goûts de chaque demandeur d’emploi s’écroulerait rapidement). En ce sens que
nous ne devons pas produire selon nos caprices, mais seulement en réponse à une
attente, la division du travail scelle notre communauté. Elle repose sur la
confiance : je n’ai pas besoin de produire tout ce dont j’ai besoin, je peux
compter que d’autres me le fourniront. Et, en revanche, je leur apporterai de
ce qui leur manque. Je dis bien : ce qui leur manque, et non pas ce que
j’imagine qui leur manque. Une erreur répandue est de croire qu’un produit
qui intègre beaucoup de compétence et de travail devrait par cela même être
très recherché. Or, ce n’est pas n’importe quel savoir-faire que les gens
achètent, mais seulement celui qui résout leur problème. Il ne faut donc pas
s’étonner que le meilleur fabricant de fil à couper le beurre, qui en connaît
plus dans ce domaine que n’importe qui, maintenant que le beurre ne se détaille
plus en mottes, puisse se retrouver au chômage.
En payant cher
un produit, la société ne rémunère donc pas le travail qui y est inclus, comme
le pensait Marx, mais elle indique la quantité de travail qu’elle voudrait y
voir mettre. Elle informe les fabricants - et ceux qui aspirent à le devenir -
qu’ils peuvent investir et embaucher pour fournir plus de ce produit. Et,
inversement, en laissant les prix tomber, elle nous dit « cherchez donc à
faire autre chose car ce que vous me proposez là, je n’en veux plus ».
Mais ce message ne peut pas passer si le gouvernement intervient pour fixer les
salaires et contraindre les entreprises à garder des emplois non désirés. Cette
réglementation prétendument sociale est la cause principale du chômage
prolongé. En effet, en décrétant que personne n’a le droit de travailler s’il
ne vaut pas un certain salaire (qu’en France on appelle le SMIC), le
gouvernement envoie littéralement ses gendarmes interdire l’emploi à un très
grand nombre de travailleurs non qualifiés et de jeunes qui n’ont pas une
expérience justifiant de recevoir ce salaire.
En refusant
toute flexibilité aux rémunérations directes et indirectes (les
« avantages acquis »), il oblige aux licenciements des sociétés qui
auraient pu garder ce personnel, mais à un coût moindre. Du même coup, il prive
les partenaires de l’entreprise de leur droit de décider. En effet, aux premières
difficultés, si les rémunérations sont ajustables à la baisse comme elles
l’avaient été à la hausse, négociées sans contrainte légale, ou bien les
salariés accepteront un blocage, voire une réduction, de certains salaires en
échange du maintien de l’emploi, ou bien ils les refuseront et des
licenciements auront lieu. (C’est bien dans un cas comme celui-là que la
solidarité peut être vécue. Il ne s’agit pas de « partager l’emploi »
au niveau national et anonyme, mais de poser très concrètement le problème dans
chaque entreprise menacée : « Nous sommes dix dans cet atelier ou ce
service ; si nous acceptons chacun de. réduire notre rémunération directe et
indirecte de 10 %, nous restons tous employés et nous donnons sa chance à
l’entreprise de passer un cap difficile ; si nous refusons, l’un d’entre nous
devra partir ; et cette décision nous appartient ». Elle leur appartient
en effet, les pouvoirs publics n’ont pas à voler la responsabilité de ceux qui
peuvent seuls juger des circonstances et dont c’est le propre avenir qui est en
cause).
Enfin, en niant
le droit de licencier, le gouvernement précipite à la faillite des firmes,
faute de les avoir laissées ajuster à temps leur main-d’œuvre au carnet de
commandes et, pour l’illusion de garder à quelques-uns leur emploi, finit par
le faire perdre à tous. Le débauchage n’est jamais que le signe de la mauvaise
santé d’une entreprise, et le patron qui s’y résout a sans doute de bonnes
raisons. Au XIXe siècle, aucune loi ne restreignait le droit de licencier. Pourtant
chaque localité de notre pays connaissait ces bonnes maisons où l’on passait
sans crainte toute sa vie professionnelle, où l’on se succédait même de père en
fils, de mère en fille. Aujourd’hui encore, bien des grandes compagnies,
symboles mêmes du capitalisme, offrent des emplois à vie : on peut quitter IBM,
Toyota ou une banque suisse, mais elles ne se séparent jamais de vous.
Cependant, telle est la nature du marché que la firme la mieux établie,
invulnérable pour toujours, semble-t-il, aux crises et à la concurrence, peut
se trouver exsangue un beau matin. (N’est-ce pas l’histoire édifiante de ces
dynasties de maîtres de forges lorrains, de Peugeot, du Creusot, de
l’horlogerie suisse ?). Le fonctionnaire qui interdit à ces entreprises des
licenciements, à moins de démontrer au conseil d’administration comment mieux
gérer son affaire, ne fait rien qu’exercer un pouvoir démagogique et, de toute
façon, irresponsable.
Le chômage est
un phénomène inévitable, mais temporaire, de la vie d’une société. Mais toute
vie est changements, passages. Notre société n’existe que dans la relation
entretenue avec les autres groupes humains et avec la nature. Nous devons donc
être prêts pour maintenir cette relation à modifier nos façons de faire. Il
surgit dans notre vie de l’imprévisible, et c’est pourquoi il existe des
problèmes économiques. Nous ne pourrons jamais les éliminer, il faudrait pour
cela tout planifier, tout contrôler, que rien ne se passe qui n’ait été
programmé. Aussi longtemps que des hommes auront le droit d’inventer, d’exercer
leur initiative, d’agir spontanément, ils seront cause, sans le vouloir, sans
même en être conscients, que d’autres hommes perdent leur emploi. Nous épuisons
des ressources, nous en découvrons de nouvelles - et nous devons déménager les
lieux de notre activité et adopter d’autres fabrications. De nouveaux
producteurs surviennent - et la division du travail se modifie. Réclamer que
chaque personne ait l’assurance de travailler dans sa profession et dans sa
localité, à un salaire qui ne soit pas inférieur à celui des autres métiers
plus en demande, c’est vouloir pétrifier la vie.
Voir la deuxième partie de ce texte Inégalité des
chances et héritage.
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1 Ce texte faisait partie à
l’origine d’un chapitre de mon livre La liberté, deux ou trois choses que je
sais d’elle…
paru aux Editions de l’Institut économique de Paris en 1986.