Christian Michel

 

 

LA LUTTE DES CLASSES N’EST PAS FINIE

 

 

L’écrivain suisse Denis de Rougemont se demandait pourquoi il rencontrait tant de gens qui avaient lu Marx, mais jamais personne qui était en train de lire Marx. Eh bien, il se trouve que je suis en train de lire Marx, ce que je n’avais jamais pris la peine de faire, et l’exercice s’avère extrêmement enrichissant.

 

Étudier Marx peut pourtant paraître une perte de temps. L’histoire n’a-t-elle pas amplement prouvé l’erreur de ses analyses, et même mis en évidence leurs conséquences meurtrières ? En même temps, j’affiche des opinions ultra-libérales ; alors que peut m’apprendre une apologie de la « propriété collective des moyens de production » et de la « dictature du prolétariat » ?

 

Ma curiosité pour l’œuvre de Marx a été éveillée par un article du Professeur Hans-Hermann Hoppe, que j’ai découvert il y a deux ans.[1]  Mon but aujourd’hui est de vous faire partager mes réactions à la lecture de Marx et Engels. Je voudrais souligner en particulier que la philosophie marxiste de l’histoire m’apparaît fondamentalement juste - à l’exception d’un contresens, monumental il est vrai, et que j’expliquerai. J’essaierai ensuite de montrer en quoi le marxisme demeure un outil d’analyse irremplaçable pour faire prendre conscience aux gens de l’exploitation qu’ils subissent dans nos démocraties sociales contemporaines.

 

Le concept de lutte des classes, comme vous savez, est au centre de la lecture que Marx fait de l’histoire. Le Manifeste du Parti Communiste s’ouvre par cette affirmation : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes ».[2]  Marx n’est que le coauteur du Manifeste avec son ami et bailleur de fonds, Friedrich Engels, mais la manière de commencer un livre avec cette affirmation péremptoire est définitivement signée Karl Marx. Marx a du panache, il est un romantique, il est à placer dans un Panthéon de créateurs de mythes, avec ses contemporains Victor Hugo, Tolstoï, Wagner… On ne voit personne de cette trempe aujourd’hui qui a ce culot et ce sens de la grandeur.

 

Marx est aussi un moraliste. L’histoire de l’humanité pour lui n’est pas neutre. Elle n’est pas l’observation détachée du savant penché sur des molécules ou des insectes. L’histoire que Marx met en scène est celle d’une guerre cosmique entre le Bien et le Mal, et le philosophe dénonce les méchants et nous dit qui sont les justes. La violence dans le monde n’est pas gratuite, elle a une raison d’être. L’Histoire a un sens.

 

Laissez-moi vous dire comment je lis l’histoire de cette lutte des classes telle que la raconte Karl Marx.

 

L’État

 

Ayant déclaré d’emblée dans le Manifeste que toute l’histoire est l’histoire de la lutte des classes, Marx ajoute aussitôt dans une note : « ..de l’histoire écrite ».

 

En effet, avant l’invention de l’écriture, les sociétés étaient nomades, organisées en tribus, chaque tribu comptant moins de 100 individus. La division du travail était inconnue, autre que sexuelle. La tribu désignait un chef, et l’ethnologie nous apprend que ce chef détenait des pouvoirs très limités. Sa principale mission était de régler les conflits qui pouvaient survenir entre les membres de la tribu, non pas en qualité de juge (le chef n’avait pas le pouvoir de juger), mais en jouant de son autorité naturelle au cours de longs palabres pour désamorcer le conflit. Son seul réel pouvoir était d’organiser les chasses et, bien sûr, de conduire ses hommes à la guerre. Rien de plus. Dans son étude, L’origine de la propriété de la famille et de l’État, Engels nous décrit l’organisation de ces tribus primitives comme de véritables sociétés anarchiques.[3]

 

L’anthropologie moderne confirme l’analyse d’Engels. Les tribus primitives ne connaissaient rien qui ressemblât à une structure politique, encore moins à un État. Elles n’en avaient pas l’usage. Pierre Clastres, dans un ouvrage fascinant, La société contre l’État,[4] souligne que la seule distinction à opérer entre les sociétés dites « primitives » et les sociétés « modernes » n’est pas l’agriculture et la vie sédentaire, c’est l’institution de l’État. Une société moderne est celle qui est assujettie au pouvoir des hommes de l’État, les sociétés primitives ne le sont pas.

 

Au plan économique, les tribus nomades n’accumulent que peu de richesses. Leur seul capital est ce qui est transportable à dos d’homme ou de bête. Par conséquent, entre tribus, la violence est limitée. Il y a peu à conquérir et à piller. La guerre est perçue plus comme un sport, certes plus brutal que d’autres, manifestant la supériorité morale et physique du vainqueur. Notons ici que tous les hommes participent à la guerre, il n’existe pas dans ces tribus de guerriers professionnels.

 

Comment expliquer alors l’émergence de l’État ? Le passage du nomadisme à l’agriculture suppose un processus d’accumulation du capital. Pour pouvoir planter, il faut d’abord déboiser, irriguer, labourer. La construction de greniers est indispensable pour conserver les denrées jusqu’à la récolte suivante. Ces travaux préparatoires demandent des mois, voire des années d’efforts. Les premiers agriculteurs ont tenu alors le raisonnement suivant : « Pourquoi faut-il que nous trimions si durement ? Lorsque nous faisons la guerre, nous prenons des prisonniers. Donnons le travail à faire aux prisonniers. » Ainsi, nous raconte Engels, la société a connu la première division en classes, entre une classe dominante et une classe opprimée, entre exploiteurs et exploités.

 

Évidemment, les premières sociétés agricoles qui accumulent du capital font l’envie de leurs voisins. La guerre n’est plus vécue comme un sport. La guerre devient une affaire rentable, très rentable même lorsque le vainqueur s’approprie des terres déjà préparées pour la culture, irriguées et plantées, avec des greniers pleins. Devant la menace des razzias, les sociétés agricoles mettent sur pied une défense permanente. Chaque société prélève assez de nourriture sur ses réserves pour entretenir un groupe d’hommes dont la seule fonction est de protéger la communauté. Ainsi on voit apparaître pour la première fois des armées formées de guerriers professionnels.

 

Mais maintenant que les chefs des communautés ont une armée à leur disposition, la tentation est irrésistible d’utiliser cette formidable puissance pour consolider leur pouvoir face au peuple. Engels nous explique qu’une nouvelle institution voit le jour, qui a pour objet de maintenir « l’ordre social », c’est-à-dire un état de fait favorable à la classe dominante. C’est cette institution que nous appelons « l’État ».

 

 Voici ce qu’Engels a à dire du fonctionnement de l’État :

 

« Pour maintenir l’autorité de la puissance publique, la contribution financière des citoyens est indispensable : l’impôt. L’impôt était complètement ignoré des sociétés primitives. Nous ne le connaissons que trop bien aujourd’hui ! Avec le développement de la civilisation, les impôts eux-mêmes ne suffisent plus ; l’État hypothèque l’avenir en contractant des emprunts. Notre vieille Europe a beaucoup à dire à ce sujet. »[5]

 

[Engels écrit ces lignes en 1867. Que dirait-il de nos sociétés actuelles, quand les hommes de l’État confisquent plus de la moitié de toute la richesse générée par la société et endettent le pays pour des montants correspondants à des années de production !].

 

« Maîtres de la puissance publique et du droit de lever des impôts, les dirigeants se présentent désormais comme les organes de la société, mais supérieurs à elle… Représentants d’un pouvoir qui les place au-dessus de la société, ils passent des lois qui leur confèrent une espèce de prestige sacré.. »

 

« L’État n’est donc absolument pas un pouvoir imposé à la société de l’extérieur … L’État est plutôt un produit de la société parvenue à un certain stade de son développement. »

 

La première conclusion que nous pouvons faire ici avec Marx et Engels est que l’État est une construction humaine. L’État n’est pas consubstantiel à la société comme l’est la reine à une colonie de termites ou à sa ruche. Au cours de l’histoire, des sociétés humaines se sont passées d’État et il n’existe aucune raison pour qu’une société moderne n’en fasse pas de même. 

 

La deuxième conclusion est que l’État est l’instrument qui permet le contrôle et l’exploitation des masses. Sans appareil d’État, l’exploitation économique d’êtres humains à grande échelle serait tout simplement impossible.

 

Idéologie

 

Cela dit, un mystère demeure : La classe dominante ne représente qu’une fraction de la population, pas plus de 20%, voire même 10% seulement. 10% peuvent-ils exploiter 90% ? Comment cette infime minorité parvient-elle à se maintenir au pouvoir ?

 

Car la mainmise de la classe dominante sur l’appareil d’État n’est pas une explication suffisante. La disposition d’une armée professionnelle pour contenir des citoyens, à qui on interdit d’être armés eux-mêmes, est certes un moyen d’assurer la docilité de la société, mais ne garantit pas le succès. Comme l’histoire en a été souvent le témoin, un soulèvement populaire ou une grève générale peuvent renverser n’importe quel gouvernement, même appuyé par les militaires. C’est pourquoi la classe dominante a toujours usé d’un autre moyen, l’idéologie, pour affermir son pouvoir. Mettre en évidence le fonctionnement de l’idéologie est sans doute la plus grande contribution de Marx à l’étude de l’histoire.

 

Une idéologie est l’ensemble des idées, des valeurs, même des sentiments, à travers lesquels les individus font l’expérience de leur société. Une idéologie présente les croyances et les valeurs de la classe dominante comme étant universelles. Par exemple, l’idéologie dominante aujourd’hui, celle des « droits de l’homme », présente la démocratie parlementaire comme le seul régime politique admissible (de même, nos ancêtres croyaient le régime monarchique indépassable). Comme les individus pensent en faisant appel aux concepts, au vocabulaire et aux références généralement en usage, le fonctionnement réel de la société leur est incompré­hensible ; ils ne peuvent pas se représenter une société sans État, et ils ne se doutent pas des intérêts économiques que cachent les régimes politiques. Des penseurs marxistes comme Gramsci, Lukacs, Althusser, ont développé ce concept d’idéologie, qui va plus loin que celui d’Ayn Rand de « consentement de la victime ».[6]  Pour Marx, et surtout pour Gramsci, je dirais que l’idéologie réalise le crime parfait. Un crime parfait n’est pas celui dont on ne retrouve jamais l’auteur, c’est celui que personne ne soupçonne être un crime, quand le décès est déclaré purement accidentel. Pour Marx, les victimes n’ont même pas besoin de consentir à quoi que ce soit, puisqu’elles ne se perçoivent pas comme des victimes. Au contraire, elles disent : « Le maître est bon, il me nourrit tous les jours, il ne me bat pas plus souvent que je ne l’ai mérité ».

 

Armée d’outils aussi performants que la police et la production d’idéologie, la classe dominante n’abandonne jamais le pouvoir de son plein gré. Pourquoi le ferait-elle ? Elle semble avoir les moyens d’exploiter les masses pour toujours. Pourtant nous savons que des révolutions ont eu lieu. Marx identifie deux complets renversements des classes dominantes, lors du passage des sociétés esclavagistes à la féodalité, puis de la féodalité au capitalisme.

 

Révolutions

 

Quelle est la cause de ces bouleversements de l’ordre social ? Marx nous dit qu’elle est à chercher dans le progrès technique. On accuse Marx de « déterminisme technologique » en faisant référence à des formules qu’il a utilisées, telles que : « Le moulin à vent vous donne la société féodale ; la machine à vapeur, la société avec l’industriel capitaliste ». La réalité est évidemment un peu plus complexe. Force est de constater cependant que le fondement du pouvoir de la classe dominante est bien le contrôle de certaines sources de richesses que sa mainmise sur l’appareil d’État lui permet de monopoliser. Mais la classe dominante ne peut pas prévoir, et encore moins contrôler, la naissance de technologies nouvelles. Quand une mutation technologique survient, elle peut être maîtrisée par des groupes qui ne font pas partie de la classe dominante. Et soudain ces pionniers sont à la base d’une transformation du mode de production et de la façon dont la société est organisée, de la façon dont elle se pense, car, nous dit Marx, notre mode de production, ce que nous faisons, influence qui nous sommes. Et le nombre croissant de gens qui utilisent la technologie nouvelle perçoivent la société avec un regard neuf, ils commencent à poser la question de savoir si l’ordre politique ancien est légitime.

 

De telles mutations ont bien eu lieu au cours de l’histoire. Par exemple, les progrès technolo­giques du 18ème siècle, notamment l’invention de la machine à vapeur, furent à la fois une cause et une conséquence de la philosophie des Lumières, qui dénonçait l’arbitraire du « droit divin » des rois et par conséquent les privilèges de l’aristocratie, et qui accoucha des révolutions politiques américaine et française.

 

Il est difficile de contester la pertinence de cette lecture de l’histoire que pratiquent Marx et Engels - jusqu’à la révolution des Lumières. Avant l’âge des Lumières, il est bien évident que l’esclave est exploité, il est dépossédé de ses droits, son corps même ne lui appartient pas. Le serf féodal n’est guère mieux traité que l’esclave. Il est un « manant », vendu avec la terre de son seigneur comme une tête de bétail.

 

Mais lorsque Marx avance l’idée que les ouvriers sous le régime capitaliste sont dépossédés de leurs droits autant que l’esclave antique, nous ne pouvons plus le suivre. Marx prétend encore que la nouvelle classe dominante issue de la révolution industrielle est celle des propriétaires d’outils de production, la bourgeoisie. Mais cette analyse est absolument fausse. Marx commet ici une erreur de raisonnement.

 

Liberté

 

Cette erreur de logique que commet Marx est de croire que si deux événements se déroulent simultanément, l’un est nécessairement la conséquence de l’autre. Cette logique me rappelle une anecdote qu’aimait raconter le philosophe Husserl. Un homme boit du whisky et soda, il s’enivre, et se réveille avec la gueule de bois. La fois suivante, il prend du gin et soda, il s’enivre et se réveille avec la gueule de bois. Alors, il se met à boire de la vodka et soda, et comme il a encore la gueule de bois, il en conclut que le soda le rend malade. Je ne me permettrai pas de dénigrer l’intelligence exceptionnelle de Karl Marx, mais il nous raconte que les propriétaires d’esclaves détenaient le pouvoir politique, ils exploitaient leurs esclaves et s’enrichissaient. Les seigneurs féodaux détenaient le pouvoir politique, ils exploitaient leurs serfs et ils s’enrichissaient. Les capitalistes sont riches, donc ils doivent exploiter leurs ouvriers, non ? Une seconde. Les capitalistes n’exercent aucun pouvoir politique. C’est une différence avec l’ancien régime qu’on ne peut quand même pas ignorer. A l’opposé des propriétaires d’esclaves et des seigneurs féodaux, la capitaliste ne peut obliger personne à travailler pour lui, ni à consommer ses produits ni à financer ses projets. Marx feint d’ignorer que la révolution industrielle a été accompagnée d’une autre révolution qui a redistribué le pouvoir politique au sein de la société. Cette révolution  libérale au 18ème siècle a modifié radicalement l’environnement politique et juridique. Depuis ce moment historique, les êtres humains sont libres de travailler où ils veulent dans leur pays, et pour qui ils veulent.

 

Marx dénigre les conquêtes de cette révolution politique. Il n’a pas de critique assez dure pour ce qu’il appelle les « libertés formelles », en particulier dans Le Capital : Nous disons que le travailleur « est d’accord » de travailler pour le capitaliste, dans la mesure où aucun policier ne l’embarque de force chez lui pour l’amener à l’usine, mais c’est faire fi des « conditions sociales ». Dans son traité Misère de la philosophie, Marx écrit : « Certes, l’individu considère comme sa propre liberté le mouvement qui n’est plus entravé par les liens de la dépendance et ceux qui l’attachent à un autre homme, mais ce mouvement n’est que celui des éléments de la vie aliénée, tels la propriété, l’emploi, la religion.. », et Marx ajoute : « En réalité, ceci n’est que la perfection de l’esclavage auquel il est soumis et de son inhumanité ». De telles analyses témoignent de la misère philosophique de Karl Marx. Car la liberté est « le mouvement sans entrave », la liberté est la liberté d’être propriétaire, d’entreprendre, de pratiquer sa religion. Il n’en est point d’autre. Supprimez cette liberté, et vous avez le stalinisme.

 

La richesse des rois, des propriétaires d’esclaves, des seigneurs féodaux et de leurs courtisans, fut acquise par l’exercice de la violence, par l’impôt et la confiscation, par des conquêtes militaires et la colonisation... Mais pas la richesse des capitalistes opérant sur un marché libre. Les capitalistes gagnent de l’argent, et pour certains d’entre eux ce gain se chiffre en milliards, néanmoins le capitaliste n’est pas un exploiteur. La propriété des moyens de production en soi ne constitue pas un instrument d’exploitation. Voilà l’erreur de Marx. Gagner de l’argent dans une transaction entre deux parties qui sont consentantes ne peut pas constituer l’exploitation de l’une par l’autre, comment serait-ce possible ?

 

Travail

 

Marx est un défenseur des droits de propriété. C’est parce que le travail est la propriété de l’ouvrier que Marx peut en déduire que l’ouvrier est privé de sa juste rémunération. Mais le matérialisme de Marx l’empêche de voir que ce n’est pas le travail qui est rémunéré. Ce qui est rémunéré dans un marché libre est le service qui est rendu à quelqu’un, et à quelqu’un qui apprécie suffisamment la valeur de ce service pour le payer. Le travail en soi est destructeur de valeur. La Bible nous dit depuis 4.000 ans que le travail est une malédiction. Paradoxa­lement, l’expérience des pays marxistes en est la meilleure illustration. Des armées de vaillants stakhanovistes se sont échinés pendant des dizaines d’années à extraire du cuivre et du pétrole d’excellente qualité pour en faire des fils électriques et des plastiques inutilisables. Des économistes ont calculé que si tous les habitants de l’Union Soviétique avaient cessé de travailler et s’étaient contentés de vendre les matières premières du pays sans les transformer, leur niveau de vie eut été plus élevé. Le travail n’a aucune valeur en soi. La valeur est dans le service, et c’est celui qui reçoit le service qui est le seul juge de cette valeur. Le fait est que dans la plupart des cas, nous ne pouvons pas rendre un service sans effectuer un minimum de travail, mais Marx confond les moyens et la fin. Si quelqu’un pouvait m’apporter des clients en dormant, je paierais cette personne pour qu’elle dorme.

 

Il existe des gens qui sont capables de rendre un grand service à beaucoup de monde, et ces gens gagnent beaucoup d’argent. Il existe aussi d’autres gens qui n’ont pas encore trouvé le moyen de manifester comment ils pourraient rendre service, avec pour conséquence une grande disparité de revenus au sein de la société. Mais le capitaliste rémunère tous les services qu’il reçoit au juste prix ; s’il ne le faisait pas, l’employé, dans une société libre, rechercherait immédiatement un autre employeur qui le paierait mieux pour le même service, et si cet autre employeur ne peut pas être trouvé, la preuve est faite que la rémunération présente de l’employé correspond bien à la juste valeur du service rendu.

 

Mais si le capitaliste paie un juste salaire, et si les travailleurs ne sont pas exploités par leur employeur, qui sont donc les exploiteurs ? Qui compose la classe dominante aujourd’hui ? La réponse à cette question est évidente si nous gardons à l’esprit qu’il y a deux moyens de faire circuler les biens dans la société : par l’usage de la violence, ce qui est le moyen politique ; par l’échange et par le don, ce qui est le moyen économique. Le capitalisme se caractérise tout simplement par l’usage de l’échange et du don, et le refus de la politique, pour faire circuler les biens dans la société. Tous les autres régimes ont recours à la violence. Marx et Engels soulignent eux-mêmes cet aspect. La féodalité et l’esclavage sont fondés sur la capacité de contrainte de l’État. La valeur de la production du travailleur est brutalement confisquée par la classe dominante, et si le travailleur se rebelle ou essaie de s’enfuir, la police d’État le ramènera à son maître. Or, n’existe-t-il pas aujourd’hui une classe sociale qui dispose du pouvoir de la police et de l’armée pour confisquer la valeur de ce que nous produisons ? N’existe-t-il pas une classe sociale aujourd’hui qui use des moyens politiques pour assurer son train de vie ?

 

Ceux qui ont recours à la violence aujourd’hui pour assurer leur revenu, à l’instar des seigneurs féodaux, sont les employés du secteur public. Ces fonctionnaires ne gagnent pas leur salaire en fournissant un service que les gens désirent suffisamment pour vouloir le payer. Les employés de l’État se servent tout simplement, en usant de la contrainte, du racket, des impôts, de la confiscation (tous ces mots étant ici synonymes). Ce sont eux la nouvelle classe dominante. Nous sommes les exploités. Il est bien clair, mes amis, que la lutte des classes n’est pas finie. Nous sommes toujours face à nos exploiteurs, classe contre classe.

 

Le mystère est pourquoi l’exploitation par la classe dominante des employés de l’État et de leurs « laquais » n’apparaît pas évidente aux yeux de tous. Comment cette exploitation perdure-t-elle ? Comment se fait-il que la vaste majorité de la population ne prenne pas conscience de l’exploitation à laquelle elle est soumise ?

 

Car il est vrai que la plupart des gens en Europe ne comprennent pas que l’impôt est du vol et que les interventions des hommes de l’État dans la vie économique et notre vie privée sont des violences illégitimes. Il existe des gens aujourd’hui qui n’hésiteraient pas à prendre un fusil et à abattre froidement un jeune qui chaparde leur autoradio, et ces mêmes gens acceptent qu’un percepteur vole 50% de ce qu’ils gagnent, chaque année, pendant leur vie entière. Et de plus, quand vous calculez combien le fisc vous extorque, il ne faut pas s’arrêter aux versements que vous avez effectués. Il faut prendre en compte que vous auriez épargné cet argent qui vous a été volé, il aurait produit des intérêts pendant des années, ou aurait réduit vos dettes. Il faut ajouter tous les projets que vous n’avez pas pu réaliser parce que le fisc vous a privés des moyens nécessaires. Faîtes l’addition depuis la première TVA que vous avez payée sur votre premier achat jusqu’à votre dernier tiers provisionnel, et vous serez effarés.

 

La classe dominante

 

Une première réponse à la question de savoir pourquoi nous ne sommes pas conscients de notre exploitation est que la classe dominante ne semble pas être la plus prospère dans la société. Et c’est effectivement le cas. Alors comment cette classe peut-elle être accusée d’exploiter le peuple si ses représentants ne gagnent pas plus que nous ?

 

Beaucoup d’agents de l’État ne sont pas plus riches, c’est vrai, mais les seigneurs féodaux vivaient souvent plus modestement que bien des roturiers enrichis dans le commerce. Le critère d’appartenance à la classe dominante n’est pas le niveau de fortune, mais la façon dont cette fortune a été acquise. Est-ce que vos revenus vous viennent de moyens politiques ou d’échanges économiques ? Madonna gagne 1.000 plus qu’une employée du secteur public, mais personne n’est obligé d’acheter un disque de Madonna. Chaque centime que gagne Madonna lui est apporté, souvent avec enthousiasme, par ses fans. Chaque centime que gagne une employée du secteur public est extorqué aux contribuables.

 

Nous sommes d’accord que certains employés de l’État rendent de précieux services même si leurs revenus ne sont pas payés par ceux qui reçoivent ces services, mais sont le produit de la contrainte fiscale. Il existe, par exemple, des professeurs passionnants dans les lycées, un personnel compétent et dévoué dans les hôpitaux d’État… Les seigneurs féodaux aussi se rendaient utiles à leurs serfs, ils assuraient les fonctions de police et de justice, l’église dispensait l’instruction... Le problème est qu’il n’existe pas de moyen de connaître la valeur des services rendus par le personnel de l’État. Comme nous ne sommes pas libres de le payer ou pas, il n’existe pas un moyen de savoir si ce service est nécessaire et en quelle quantité il doit être fourni. Mais ce qui est encore plus important, la fin ne justifie pas les moyens. Camus écrit quelque part « un assassinat politique n’est pas un acte politique, c’est un assassinat », on peut dire en le parodiant : « voler les riches pour aider les pauvres n’est pas de l’aide, c’est du vol ».

 

Vous pouvez mesurer l’utilité d’une profession à la façon dont vous voulez voir travailler ceux qui la pratiquent. Nous voulons qu’un coiffeur, un pilote d’avion, un cuisinier, un avocat, une prostituée… soit zélé, enthousiaste, inventif dans son travail. Maintenant, considérez les douaniers. S’il faut absolument les payer, payons les à ne rien faire, c’est lorsqu’ils ne font rien qu’ils font le moins de mal. C’est dire combien ces exploiteurs sont utiles à la société.[7]

 

Il n’est pas toujours facile de prendre la mesure de toute l’exploitation dont la classe dominante nous rend victimes. Par exemple, dans la plupart des pays européens, les employés de l’État ont un emploi à vie. C’est le statut de la fonction publique en France. Chaque fois qu’un jeune diplômé d’université intègre la fonction publique, la société française se retrouve liée par un engagement financier de 30 à 50 millions de francs en faveur de cet employé. Voilà ce que coûtera à la société l’activité inutile de ce fonctionnaire, entre son premier salaire et le dernier paiement de sa retraite. Ces 30 à 50 millions constituent le capital que les travailleurs de ce pays sont légalement tenus de verser à chaque employé de la fonction publique. Il n’existe pas beaucoup de fils de famille qui peuvent compter sur un tel héritage. En France, cette classe de capitalistes de la fonction publique compte 5 millions de membres, soit 20% de la population active.[8]

 

L’inflation du nombre des prédateurs

 

Ce chiffre de 20% de la population active n’est pas fortuit. Il correspond à la proportion maximale de la population totale atteinte par l’aristocratie et le clergé à l’époque féodale. Tout se passe comme si une loi naturelle empêchait la classe dominante de croître au-delà d’une proportion de 20% de la population. L’écologie nous offre bien des exemples de ces ratios constants entre exploiteurs et exploités, entre une population de prédateurs et leurs proies. Les loups dans le Grand Nord, par exemple, chassent les caribous. Quand la population de loups augmente, elle tue trop de caribous ; la chasse est de moins en moins productive, les loups les plus faibles souffrent de la faim et meurent sans se reproduire, et la population de prédateurs finit par retrouver son point d’équilibre en proportion du nombre des proies.

 

Cette analogie nous rappelle qu’il n’existe aucune différence de nature entre le socialisme et la démocratie sociale. Si différence il y a, elle est de degrés seulement. En URSS, à Cuba, et ailleurs dans le monde socialiste, les prédateurs ont exterminé leurs proies ou elles se sont enfuies. Les prédateurs se sont donc retrouvés affamés. En revanche, les classes dominantes de nos régimes démocrates-sociaux ont eu la lucidité de ne pas exterminer leurs proies ni de les faire fuir complètement afin que l’exploitation d’une classe de producteurs reste possible.

 

Mais voici que le monde change. Les économies de nos démocraties sociales ne connaissent plus la croissance artificielle de ces dernières décennies. Rejoindre les rangs de la classe dominante protégée et privilégiée est perçu comme le moyen de s’assurer au moins un emploi garanti. Alors que les familles espèrent placer leurs enfants dans l’administration, les paysans réclament des subventions, les industriels des protections douanières, les retraités exigent une revalorisation de leurs retraites…

 

Toutes les classes dominantes ont connu cette pression d’individus extérieurs à la classe et qui voulaient l’intégrer pour participer aux avantages. Au début les exploiteurs se dotent de lois strictes pour restreindre l’entrée dans leurs rangs. Par exemple, la participation à l’aristocratie féodale ne s’acquéraient que par la naissance. Mais un jour ou l’autre, la classe dominante dut céder à la pression. Athènes dut intégrer ses métèques ; les colonisés devinrent citoyens romains (pensez à l’apôtre Paul) ; en France dès la fin du règne de Louis XIV, pour renflouer les caisses de l’État, la monarchie se mit à vendre aux enchères des charges anoblissantes.

 

La classe dominante actuelle est encore plus vulnérable. Elle ne peut pas facilement restreindre le nombre de prédateurs puisque l’entrée dans la fonction publique se fait selon le critère de la compétence. Cette méthode de sélection est la fierté des gouvernements républicains depuis la Révolution : « La carrière ouverte aux talents.. ». Ce ne sont plus les rejetons des nobles familles mais les citoyens ayant manifesté un certain nombre de connaissances, quelle que soit leur extraction sociale, qui forment le corps administratif du pays. Bien entendu, ces nouveaux maîtres, puisqu’ils gèrent le système éducatif, prennent soin de le rendre aussi favorable que possible à la promotion de leurs propres enfants, au détriment des enfants des classes exploitées. On ne voit pas souvent le fils d’un ambassadeur travailler à la chaîne dans une usine, ni le fils d’un ouvrier devenir ambassadeur. Toute classe dominante cherche à se perpétuer à travers les générations. Le problème de la classe dominante actuelle cependant, comme Marx l’avait prédit, est encore une fois le progrès de la technique. La transition de l’âge industriel à l’âge de l’information fait appel à toujours plus de personnel hautement qualifié. Ce type de personnel, contrairement aux travailleurs manuels, a les compétences pour franchir toutes les barrières mises à l’accès à la classe dominante. Le nombre de prédateurs enfle donc démesurément. C’est la « contradiction interne » de la fonction publique comme classe dominante.

 

Le gros mensonge

 

L’idéologie de la classe dominante avait pourtant bien rempli sa fonction. Elle avait réussi à nous faire croire que sans l’État les routes ne seraient pas construites, les pauvres mourraient dans les rues, les hôpitaux seraient à court de moyens et plus personne n’écrirait de pièces de théâtre… Dans les médias, dans les écoles, dans les églises, partout, on répète que la démocratie est le seul régime possible, que la « justice sociale » est notre bien commun, qu’il est légitime d’asservir des personnes humaines si c’est pour le bien de la collectivité, que la fin justifie les moyens, que les gouvernements sont composés d’experts bienveillants qui savent mieux que nous ce qui est bon pour nous et qui réaliseraient notre bonheur si seulement nous les laissions faire…

 

Les penseurs de droite affirment que la lutte des classes est finie (si même elle a jamais eu lieu), que nous faisons désormais tous partie de la classe moyenne. Les socialistes croient encore au concept économique d’exploitation, mais cette exploitation, soutiennent-ils, est le fait des multinationales, des financiers de Wall Street, des banquiers suisses… Personne jamais ne relève l’évidence, que la seule exploitation est nécessairement celle à laquelle se livrent les hommes de l’État et leurs laquais : le complexe militaro-industriel, les agriculteurs et les industriels subventionnés, tous ceux qui vivent des fonds volés aux classes productives.

 

Cet aveuglement est sidérant. Visualisez ceci : A ma gauche, voici une classe de gens qui a la mainmise sur l’armée, la police et les tribunaux ; ils contrôlent les médias par l’octroi de licences et par les ciseaux de la censure ; absolument tous les moyens dont ils disposent leur viennent de l’impôt, vos revenus et votre épargne confisqués sous la menace des armes.[9] 

 

A ma droite, vous avez des multinationales et des petits entrepreneurs, des artistes et des commerçants, producteurs et créateurs ; ils vous fournissent tous les biens que vous trouvez dans les magasins, ils construisent votre maison, connectent votre téléphone, ils fabriquent votre automobile et votre ordinateur. Ils ont tellement peur que vous n’achetiez pas leurs produits, ce que vous pouvez faire à tout moment, qu’ils dépensent des milliards en publicité…

 

Alors, qui sont les exploiteurs ? Ceux à ma gauche, les gens qui ont des fusils,  ceux qui ne vous proposent rien que vous souhaitiez avoir, sinon ils n’auraient pas besoin de confisquer votre argent par l’impôt, vous le leur donneriez volontiers ; ce sont eux les exploiteurs, pas vrai ? Tout faux. Les exploiteurs sont les capitalistes ! N’est-ce pas un trait de génie des idéologues que de nous faire croire que les exploiteurs sont les créateurs et les producteurs de tous ces biens que nous avons plaisir à nous procurer ?

 

Plus le mensonge est énorme, mieux il est accepté. Dans un film de François Truffaut, un écolier arrive très en retard en classe. Il sait que les excuses habituelles des retards du train en panne ou de l’accident de bus ne seront pas prises en considération. C’est pourquoi le jeune garçon prend un air affligé et annonce : « Ma mère est morte ». Toute l’école s’apitoie ; qui peut mettre en doute une telle excuse ? Qui peut croire que les employés du service public ne sont pas à notre service ?

 

L’avant-garde de la classe exploitée

 

Sommes-nous condamnés à subir toujours l’exploitation ? Marx nous apprend que les classes dominantes perdent le pouvoir quand les classes productives deviennent conscientes de leur exploitation en tant que classes. La conscience de classe peut être éveillée par une avant-garde, par le travail d’éducation que consentent ceux qui ont pris conscience eux-mêmes du mécanisme d’exploitation et qui acceptent de s’engager dans un mouvement de libération. Marx ajoute que les conditions de cette libération sont réunies si au même moment une révolution technologique sape le pouvoir de la classe dominante dans son fondement économique.

 

Je n’ai pas besoin de dire à des gens « câblés » comme vous l’êtes tous qu’une révolution technologique est en cours. L’âge de l’information supplante l’âge de la machine et pour la plupart des observateurs, cette mutation marque sans doute la fin de l’organisation politique fondée sur l’État-nation. Notons au passage que se vérifie la prédiction de Lénine, les classes dominantes collaborent inconsciemment à leur propre renversement, et nos maîtres socialistes le font aujourd’hui en encourageant le multiculturalisme, la globalisation, Internet…

 

Cela dit, n’imaginez que des individus qui ont goûté au pouvoir sur autrui, qui ont choisi la profession de surveiller la vie des autres, de contrôler leurs consommations et l’éducation de leurs enfants, de réglementer leurs loisirs, de censurer leurs lectures et les spectacles qui leur sont offerts, de taxer leurs revenus.. n’imaginez pas que ces individus vont gentiment cesser de nuire. Attendez-vous à ce qu’ils se défendent. Sauvagement.[10]

 

Militer pour la liberté par conséquent, pourrait bien devenir une occupation dangereuse. Le risque pourtant vaut d’être couru. Notre vocation de libertariens est de faire cesser l’exploitation de l’homme par l’homme. Notre mission libératrice est d’être l’avant-garde de la classe opprimée des créateurs de richesses et de beauté. Nous pouvons nous engager dans ce combat avec confiance. Les hommes de l’État se battront pour conserver leur pouvoir, mais nos sociétés sont devenues trop complexes pour être organisées autrement que sous forme de sociétés autogérées. L’économie et les arts veulent des créateurs, pas des administrés. Nous avons besoin de « la libre et égale association de producteurs » mettant en commun leurs idées et échangeant leurs services, sans l’ingérence de la violence politique. Alors, pourquoi l’État ? Tout nous indique que voici venue l’heure du Grand Soir. Les signes sont là. La société sans classe et sans État est désormais possible et son avènement est proche.

 

Donnons à Engels le dernier mot :

 

« L’État n’a pas existé de toute éternité. Il y a eu des sociétés qui s’en sont fort bien passé, qui n’ont jamais eu la notion de l’État ou du pouvoir d’État… La société qui réorganisera la production sur la base de l’association libre et égale des producteurs reléguera tout l’appareil d’État à la place qui est la sienne - au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze. »[11]

 

 

Adaptation réalisée à partir de l’enregistrement

d’une conférence prononcée en anglais au

Congrès des Libertariens européens, tenu

à Copenhague, le 28 mars 1998.                                               

 

www.liberalia.com                                                                          cmichel@cmichel.com

 



[1]   Cet article a été publié à l’origine dans Journal Of Libertarian Studies, vol. IX, N°2, Automne 1990. Hans Hermann Hoppe, un ancien assistant de Murray Rothbard, a repris ce texte pour former le chap. IV de son The Economics And Ethics Of Private Property, (Boston, Kluwer Academic Publishers). J’ai lu l’article du Professeur Hoppe dans la traduction qu’en a faite François Guillaumat, L’analyse de classe selon Marx et selon l’école autrichienne, publiée dans Le Journal des économistes, et sur Internet à http://myweb.worldnet.fr/ˆgirodou/libres.htm

 

[2]  Karl Marx, Manifeste du Parti communiste, coll 10/18. Une version digitale en français existe à http://cedric.cnam.fr/cgi.bin/ABU/donner/manifest2

 

[3] J’ai lu le texte d’Engels dans sa traduction anglaise à http://csf.Colorado.EDU/psn/marx/Archive/1884/Family

 

[4]   Pierre Clastres, La Société contre l’Etat, Paris 1974

 

[5]  La croissance cancéreuse de la classe dominante nous renvoie à la querelle entre libéraux classiques et libertariens anarchistes. Les libéraux sont utopiques, les libertariens anarchistes sont réalistes. Les libéraux prêchent le retrait de l’Etat, mais pas sa disparition ; ils croient que la violence des hommes de l’Etat peut être contenue. Les libertariens ont retenu les leçons de l’histoire et ils savent que la violence, une fois légitimée et institutionnalisée, ne peut pas être limitée. D’ailleurs pourquoi accepterait-on même « un minimum de violence » de la part des hommes de l’Etat ? Les libertariens anarchistes ne sont pas seulement réalistes, ils sont moraux.

 

[6]  La production de l’idéologie est la fonction assignée par la classe dominante aux intellectuels. Jusqu’au siècle dernier, cette fonction était celle du clergé. Vous connaissez la célèbre définition de la religion donnée par Marx : « l’opium du peuple ». C’est la distribution d’un autre opium, mais aux mêmes vertus sédatives, qui est le métier des intellectuels aujourd’hui. Les intellectuels sont presque tous employés des hommes de l’Etat, salariés par les universités et les instituts de recherche, et leurs intérêts sont complètement confondus avec ceux des gouvernants. 

 

[7] Le socialisme divise la société en deux castes inégales : les voleurs et les exploités.  Le moyen d'accéder à la caste des maîtres, des voleurs, est de ne pas produire.  En effet, plus on est productif et efficace, plus on doit être exploité.  Moins on est productif, plus on s'attire des aides et des subventions. 

 

[8]   La bureaucratie française ne connaît d’autre loi que celle qu’elle se donne. Par son arrogance et son impunité, elle se comporte moins comme une classe dominante que comme une armée d’occupation.

 

[9]  Si vous trouvez exagéré de prétendre que l’impôt est du vol à main armée, cessez de payer les vôtres et attendez de voir ce qui se passe.

 

[10]   Le démocrate russe Alexandre Herzen (1812-1870) anticipait déjà que la bureaucratie socialiste se transformerait en une nouvelle classe d’exploiteurs : « Le socialisme ira se développant dans toutes ses phases jusqu'à ce qu'il atteigne ses extrêmes et ses absurdités. Alors s'échappera de nouveau du sein titanesque de la minorité en révolte un cri de refus, et la lutte à mort recommencera, où le socialisme prendra la place du conservatisme actuel et sera vaincu par la Révolution à venir, que nous ne connaissons pas encore. »

 

[11]   Friedrich Engels, Origine de la propriété, de la famille et de l’Etat. J’ai lu cet ouvrage dans sa traduction anglaise, que l’on peut trouver à http://csf.Colorado.EDU/psn/marx/Archive/1884/Family