DOIT-ON OBEIR AUX LOIS ?
Doit-on obéir aux lois ? Il y a quelques années, ma réponse à
cette question était très indulgente : Si obéir aux lois vous fait
plaisir, si vous avez l’impression que cette soumission favorise votre épanouissement
personnel, il ne faut pas vous priver. Soyez respectueux des lois de votre
pays.
Je dois ajouter qu’en ce qui me concerne, l’obéissance aux lois ne
m’apporte aucune satisfaction. Au contraire. Pour la plupart, les lois de mon
pays et de ceux où j’ai résidé me paraissent arbitraires, stupides,
contradictoires, humiliantes pour ceux auxquels elles s’appliquent et
singulièrement partiales en faveur de ceux qui les font.
Mais enfin, pensais-je à l’époque, s’il y en a à qui ça convient d’être
asservis, qu’ils le soient ; tout ce que je leur demande est de me laisser
tranquille. Aujourd’hui, mon point de vue a changé. La tolérance envers ceux
qui se soumettent aux lois ne me paraît plus une position moralement
défendable. C’est l’évolution de ma réflexion à ce sujet que je voudrais
partager avec vous ce soir.
Dans notre quotidien, nous en faisons tous l’expérience, nous sommes tenus
de nous plier à une série de règles. Je vous suggère de les classer en 4
catégories.
Chacun de ces ensembles de règles remplit une fonction différente.
Une morale est comme notre législation personnelle. Nous effectuons des
choix en fonction de nos valeurs et nous établissons une hiérarchie entre ces
valeurs. Le désir d’argent ou de pouvoir polarise l’activité de certains,
d’autres trouvent leur vocation dans la famille, la culture, la spiritualité…
Nous ne faisons pas l’économie d’une morale, même si elle est souvent lourde
d’exigences, car nous avons conscience que notre existence, à l’instar de tout
système, doit être organisée selon des lois. Sans elles, nous vivrions dans la
dissipation, de même que trop de rigidité dans leur application nous ferait
manquer tout ce que la vie dans son imagination nous offre de chances.
Une longue tradition de sagesses nous est transmise pour nous aider dans
nos choix de vie. Les familles d’abord en sont les vecteurs, mais aussi de
façon plus élaborée, les églises et la philosophie. Aucune de ces traditions,
ne s’est développée en vase clos.[2] Toutes se sont enrichies de la rencontre
avec d’autres sagesses (le christianisme juif avec la philosophie grecque, le
bouddhisme avec les cultures d’Extrême-Orient…), et cette fertilisation croisée
ne cesse de s’accélérer. Une poignée seulement d’européens avaient eu
l’occasion de suivre l’enseignement d’un gourou indien ou de maîtres soufis
avant le 19ème siècle, peu aujourd’hui échappent à l’influence de
sagesses venues d’ailleurs.
Le dialogue avec de multiples traditions nous aide à prendre conscience de
ce que pourrait être la « bonne vie ». Les grecs
l’appelaient eudaimonia et elle
était pour Socrate une existence consciente, réfléchie,
intégrée à la Cité. Les chrétiens, eux, nous parlent d’une toute autre
« bonne vie » que celle idéalisée par les grecs, un pèlerinage
terrestre illuminé par l’amour pour le Christ. Et celle-là même n’est pas non
plus la vie libérée des passions et des entraves terrestres à laquelle aspirent
les bouddhistes, ni celle des humanistes, des objectivistes (et finalement
aucune n’est la course quotidienne des travailleurs/consommateurs endettés et
stressés que mène la majorité de nos contemporains).
Toute grande morale se présente comme la Vraie Voie. Si elle se donnait
d’emblée comme fausse, quelle serait son attrait ? Néanmoins, nos modernes
maîtres à penser soutiennent qu’il ne faut tenir aucune de nos convictions
morales pour vraies, ce serait de l’intolérance. Ce relativisme est logique dans le contexte du paradigme
politique dominant à notre époque. Lorsque tout est politique, c’est-à-dire
lorsque des hommes et des femmes, au nom de quelque institution appelée l’État,
s’arrogent le monopole légal de nouer et dénouer les relations au sein de la
société, lorsque nous avons besoin de leur autorisation pour passer un contrat
d’achat, d’embauche, de location, même de mariage, le contrôle de l’État est un
enjeu vital. La possession de la Vérité devient l’argument de choix pour
légitimer la conquête du pouvoir. Tout se passe alors comme si nos
contemporains craignaient tant la résurgence des atrocités perpétrées au cours
de l’Histoire par les porteurs de Vérité qu’ils en venaient à commettre une
erreur de logique. Car le danger n’est pas, comme ils l’estiment, que certains
se proclament détenteurs de la Vérité, mais que l’organisation politique leur
en confère le monopole et interdise aux autres de vivre dans l’erreur. Posséder
la Vérité m’oblige en conscience à la révéler, rien de plus, et si d’aucuns
préfèrent persister dans l’erreur et en supporter seuls les conséquences, qui
d’autre est lésé, et qui donc serait fondé à s’y opposer et au nom de
quoi ?
Il faut bien qu’il en soit ainsi. Ce ne pourrait pas être notre vie si les
lois qui lui donnent du sens nous étaient imposées de l’extérieur. La recherche
de l’ eudaimonia requiert notre engagement personnel. Celui qui n’agit
pas de son propre chef, mais sous la contrainte d’autrui, c’est-à-dire sans
être responsable de ses actes, ne saurait être récompensé ni condamné. Car ce
n’est pas l’acte qui fait de nous un sujet moral, mais la liberté de le poser.
C’est pourquoi nous ne jugeons pas un otage qui emmène des terroristes dans sa
voiture sous la menace d’une arme ; bien qu’il ait aidé ces criminels, ce
n’était pas son intention. Et de même, le musulman de La Mecque n’est pas
vertueux pour être tempérant. Grand au contraire doit être le mérite aux yeux
d’Allah de celui qui respecte les interdits du Coran en terres infidèles, où la
tentation est permanente. Et on ne reconnaîtra non plus aucune générosité à
l’acte du contribuable qui règle ses impôts. Ainsi les politiques « d’ordre moral » aboutissent
paradoxalement à étouffer la vertu, puisqu’il ne saurait y avoir de vertu sans
la liberté de choisir le vice.
La spécificité des lois morales est de se présenter comme universelles,
mais de ne s’appliquer qu’à ceux qui les désirent. Car les lois morales sont un
don. Elles nous sont proposées, élaborées par une longue tradition de sagesses
pour éclairer notre vie, et comme n’importe quel don, il nous appartient de
nous l’approprier ou de le refuser.
Souvent ceux qui partagent les mêmes convictions souhaitent se relier au
sein d’une association. Elle leur facilite la pratique d’une vie disciplinée au
milieu de gens qui en partagent l’idéal et peuvent s’entraider. Les exemples
caractéristiques de ce type d’associations sont les syndicats, les églises, les
organisations humanitaires et militantes, les entreprises… Mais en fait il est
peu de projets que nous pouvons mener en solitaire, c’est pourquoi il existe
une telle diversité d’associations, depuis la famille jusqu’aux groupes
ethniques, aux cercles culturels et aux clubs de loisirs. Certaines
associations, plus ou moins structurées, peuvent compter des millions de
membres de par le monde, comme celles que forment les grandes religions,
l’internationale socialiste, les diasporas juive et chinoise, et nous en
recenserions bien d’autres si l’organisation forcée des sociétés humaines en
États, et même en États-nations, n’en avait empêché l’émergence.
Chacune de ces associations édicte des règles. Contrairement aux lois
morales, ces règles peuvent être imposées.
Des règles contraignantes sont justifiables en effet au sein d’une
association, puisqu’elles ont été acceptées par tous les membres et dans tous
leurs effets. Adhérer en fin de compte n’est rien d’autre qu’approuver le
règlement. Chaque candidat appose sa signature aux statuts, ou à un bulletin
qui leur fait référence, ou à une lettre d’embauche. [3] Selon l’expression consacrée, une
association est un « nœud de contrats », liant des adultes
consentants entre eux, et liant l’association et le monde extérieur. Il est
bien clair que de tels contrats dûment souscrits sont aussi réels et valides
que le mythique « Contrat social » est bidon.
L’adhésion libre et volontaire à l’association est le critère de légitimité
de son règlement. On peut encore discuter à l’infini de savoir ce qu’est
un consentement « libre et volontaire ». L’amoureux qui dit
« oui » consent-il aux obligations du mariage ou est-il ensorcelé par
la femme qu’il aime ? Disons que le fait de s’engager par écrit pour qui
n’est ni un enfant ni mentalement déficient constitue une preuve suffisante
d’accord, ou alors rien ne saurait l’être.
Le règlement peut prévoir des sanctions en cas de manquement à ses
obligations. Suivant la nature de l’association, un club de bridge n’ayant pas
les mêmes exigences qu’une milice, le candidat à l’adhésion s’assurera
prudemment que les sanctions sont raisonnables. Il les voudra proportionnelles
à la faute commise. Il s’assurera qu’une procédure indépendante et
contradictoire est prévue avant tout jugement. Les journalistes, les juristes,
les syndicats, entre autres observateurs de la société, comptent parmi leurs attributions
de repérer et mettre en garde l’opinion devant les pratiques déraisonnables et
dangereuses de certaines associations.
Le nouvel adhérent accepte les contraintes d’un règlement tout simplement
parce qu’il leur reconnaît une certaine efficacité dans la réalisation de son
projet. La vocation du comédien étant de monter des spectacles, celle du
pompier d’éteindre des incendies, ils se soumettent à la discipline d’apprendre
leur texte et d’entretenir le matériel.
Puisque toute association est constituée volontairement par ses membres
dans le seul but de réaliser leur projet, la contrainte du règlement peut être
levée dans nombre de cas, notamment lorsque le but de l’association est
atteint, ou devient hors de portée, ou lorsqu’un membre déclare qu’il ne veut
plus être soumis au règlement. Ce retrait de l’association est parfois coûteux
moralement et financièrement, à la mesure de la solennité de l’engagement pris.
Un mariage, une entrée en religion, un contrat d’emploi, ne seraient pas la
conséquence de décisions graves et responsabilisantes si les remettre en cause
ne provoquait pas un déchirement. La faculté pour chaque être humain de se
plier à des règlements lorsqu’une association peut faire aboutir son projet, et
de se défaire de ces mêmes règlements pour ne plus connaître que les
disciplines de la morale et du Droit, cette faculté s’appelle tout simplement la
liberté.
3. Le Droit
Surplombant la mise en œuvre des lois morales et des règlements, le Droit
établit le cadre général des relations humaines. En effet, au sein d’une
association, les relations sont limitées à la coopération nécessaire pour faire
aboutir le projet commun. Or notre vie ne se limite pas aux activités
professionnelle et associatives.[4]
Il existe un très grand nombre d’individus
(en fait, quelques 6 milliards) avec lesquels nous n’entrerons jamais en
relation. Nous ne le souhaitons d’ailleurs même pas. Le hasard seul nous les
fera un jour coudoyer. Ce sont les passants, les étrangers, héritiers parfois
des traditions les plus éloignées des nôtres. Aucun règlement ne naîtra d’un
projet avec eux. C’est pourquoi en leur présence nous nous référons à une règle
donnée d’avance, une loi valable pour tous les humains, qui assure au
moins la sécurité de ces rencontres aléatoires.
En la qualifiant d’universelle, nous comprenons que cette règle prévaut
aussi sur les règlements des associations. En effet, que pourrions-nous opposer
au règlement d’une milice qui réclamerait de ses membres qu’ils aillent
tabasser régulièrement quelques allogènes, ou aux diktats d’un État racketteur
et expansionniste ?
Nous appelons cette méta-règle : le Droit, et les caractéristiques du
Droit nous apparaissent alors clairement :
Le Droit dont nous venons de définir les caractéristiques ne se confond
donc nullement avec les chimériques « Droits de l’Homme », tels ceux
proclamés par l’Assemblée Constituante de 1789 et ceux (encore plus
fantaisistes) de l’ONU. Les rédacteurs de ces textes (en tous cas, celui de
1789) avaient pourtant bien vu deux éléments essentiels. Ils avaient compris
que le Droit prévaut sur tous les règlements, y compris sur ceux de ces
organisations particulières qu’on appelle les États. Chacun doit pouvoir
faire appel au Droit contre les lois de son propre pays qui ne s’y
conformeraient pas. Ils avaient correctement perçu en outre que le Droit est déjà
là, il n’est pas l’œuvre d’un juriste inventif ou de quelque assemblée
démocratique, il est « déclaré » à un moment de l’Histoire, mais il
existait de tout temps (comme existent d’autres lois, celles de la physique ou
de l’hérédité, avant qu’elles ne soient reconnues par les scientifiques et
énoncées de plus en plus finement à mesure de l’avancement de leur connaissance
du sujet).
Mais ce tâtonnement dans la découverte du Droit que représente la
Déclaration de 1789 trahit encore la confusion des juristes de la Constituante
entre morale, règlement et Droit. Ils ne pouvaient accepter de perdre le
contrôle sur la société. La liberté qu’ils nous proposent n’est pas celle des
hommes et des femmes, mais celle du « peuple », sous la houlette de
ses guides. Il suffit de lire quelques articles de ce texte pour comprendre que
les droidloms [5]
ne remplissent aucunement les critères d’universalité et d’objectivité que nous
attendons :
Il existe donc des lois supérieures à ces « droits » si
solennellement proclamés, puisque ces lois peuvent les rogner, voire les
annuler, selon le bon plaisir du législateur. En termes clairs, cette
majestueuse et universelle Déclaration ressasse à chaque article la définition
pernicieuse de Montesquieu, que n’aurait pas désavouée Staline : « La
liberté consiste à faire tout ce que les lois permettent », [6]
et si elle ne le permettent pas, c’est le même prix.
Quant aux
« droits » énumérés par la Déclaration des Nations Unies de 1948, ils
ont encore plus l’allure d’une lettre au Père Noël et écrite par quelqu’un qui
aurait l’âge mental d’en envoyer. Comment garder son sérieux quand une
assemblée de diplomates, dont la moitié vient de pays où l’on meurt de faim et
où l’on persécute avec enthousiasme les minorités ethniques, affirme « le droit à une nationalité », « le droit à la sécurité
sociale » et autres « droits sociaux », comme l’hilarant
« droit à des congés payés » ?
Il faut donc revenir à la raison d’être du Droit, qui est de garantir à
chaque homme et chaque femme, seul ou en association, la poursuite de ses
projets. Or, pour que chacun puisse poursuivre ses projets, il est au moins
nécessaire qu’autrui ne l’en empêche pas. En d’autres mots, la liberté de
chacun de mener ses projets et sa vie selon sa loi morale est garantie si nul
ne l’agresse physiquement dans sa personne et dans ses biens.
La non-agression par autrui est une condition nécessaire de la « bonne
vie » et de la réalisation de nos projets. Nous savons qu’elle n’est pas
suffisante. Par exemple, en hiérarchisant nos valeurs, nous pouvons nous
tromper. Beaucoup ont ainsi consacré leur existence à la quête du pouvoir et
des plaisirs, en découvrant trop tard leur caractère trompeur. Mais pour nous
qui sommes adultes, serait-ce encore notre vie si quelqu’un dictait nos
actes, même dans l’intention de nous protéger contre nous-mêmes ? Vivre,
n’est-ce pas prendre le risque de vivre ? Il est évident aussi que la
poursuite de nos projets serait facilitée (sans être garantie) par la
mise à disposition de moyens matériels et l’assistance d’autres personnes. Mais
si nous avions le droit d’exiger de tels moyens de ces autres personnes, c’est
nous qui interviendrions dans leur vie, en les empêchant de poursuivre leurs
projets, ou à tout le moins en les gênant. Le critère d’universalité serait
violé puisque certains jouiraient d’une créance sur les ressources d’autrui
qu’autrui n’aurait pas acceptée.[7]
En revanche, le caractère d’universalité est pleinement respecté par une
règle énoncée sur le mode négatif, du type : « Nul ne prendra
l’initiative d’une agression physique contre autrui ou ses biens ». En
effet, il est à la portée de n’importe quel être humain, jouissant de ses
facultés mentales, de ne pas agresser physiquement ses semblables. Ne
pas agresser autrui, contrairement aux droidloms, est une règle simple,
compréhensible par les représentants de toutes les cultures, et qui ne dépend
pas de leur standard de vie.[8]
Formulée ainsi, la règle : « Nul ne prendra l’initiative d’une
agression physique... » reconnaît à l’agressé le droit de légitime
défense. La loi morale de beaucoup de gens ne leur permet pas l’usage de la
violence, même pour se défendre. Mais si nous avons un droit, alors nous
avons aussi la faculté d’y renoncer. Cependant, si nous-mêmes pouvons
renoncer à notre Droit de légitime défense, pouvons-nous accepter sans
intervenir que soit violé celui de personnes qui n’y renoncent pas ou, plus
grave encore, qui ne sont pas en mesure d’en juger, comme les enfants ?
C’est pourquoi le Droit, si fort que nous le souhaitions, ne peut pas prohiber
toute violence physique, mais seulement le premier recours à celle-ci.
La menace d’une violence physique est déjà une violation du Droit.
En effet, si celui qui la profère n’a pas l’intention ou les moyens de la
mettre à exécution, elle ne mérite qu’un haussement d’épaules ; mais comme nous avons généralement lieu de croire
que ceux qui nous menacent ne sont pas dénués de raison, la certitude du
passage à l’acte va nous contraindre à modifier nos projets (si notre intention
était de faire ce qu’exige l’agresseur, la menace eut été inutile). Nous sommes
donc fondés de déclarer illégitimes autant la menace d’une agression physique
que sa réalité.
Le commandement : « Nul ne prendra l’initiative d’une agression
physique... » est une garantie que chaque être humain reçoit de
tous les autres, mais cette formulation sous forme d’interdiction ne constitue
pas à proprement parler un droit. Le juste énoncé, qui est le mode
positif de la non-agression, dirait plutôt : « Chacun peut faire
ce qu’il veut avec ce qui lui appartient, et seulement avec ce qui lui
appartient ».
A la suite de beaucoup de libéraux conséquents, nous venons de déclarer le
seul Droit de l’Homme. Il n’existe fondé en raison qu’un seul Droit de
l’être humain, prévalant universellement, et c’est celui-là : Chacun peut
faire ce qu’il veut avec ce qui lui appartient et seulement avec ce qui lui
appartient. Tous les autres prétendus droits, proclamés ici ou là, dans le
meilleur des cas, ne déclinent que des applications particulières de ce Droit
fondamental, et plus souvent, ne font que le restreindre ou l’invalider.
Nous pouvons tout de suite écarter l’objection que ceux qui ne possèdent
rien ne pourraient rien faire. Car chaque être humain possède au moins une
chose, et c’est la plus précieuse : la capacité de modifier ce qui existe
pour le mettre au service d’autrui (une activité que nous appelons l’économie).
Ainsi ce qui existe prend plus de valeur. Et partout dans le monde les
propriétaires recherchent les hommes et les femmes qui par l’intelligence et le
travail peuvent donner plus de valeur à leurs biens. C’est pourquoi nous
n’agissons pas seulement avec ce que nous possédons mais avec ce qu’on nous a
confié, si bien que ceux qui méritent cette confiance jouissent de plus de
moyens d’action et d’autonomie que bien des propriétaires.
Les associations possèdent des biens à leur nom, mais qui sont en réalité
le bien commun de leurs membres. La saine gestion de ce bien commun est en fait
le but de l’association. L’humanité aussi possède un bien commun,
et c’est le Droit. La bonne gestion de ce bien commun produit un certain type
d’ordre que nous appelons indifféremment la Justice ou la Paix.
La Paix exclut la violence physique, certes, mais elle n’est pas l’harmonie
béate du jardin d’Eden. C’est un fait de notre condition humaine, tous les
projets ne sont pas compatibles. Werther aime Charlotte, mais n’a-t-elle pas le
droit d’en épouser un autre, même si Werther en mourra ? Lorsque Octave
Mouret ouvre son grand magasin Au Bonheur des Dames, il gêne les petits
commerces déjà installés, mais pourquoi n’aurait-il pas le droit lui aussi
d’offrir ses idées et ses produits aux clients ? L’innovation et la concurrence, qui font fluctuer les prix,
reflètent que le Droit nous rend propriétaires de choses, mais jamais de leur valeur
(la valeur étant la rencontre des désirs d’un acheteur et d’un vendeur, comment
pourrions-nous être propriétaires de ces désirs ?). L’ordre qu’instaure le
Droit est donc celui de l’humanité vivante et non des choses figées, il est
mouvements, tensions, ouverture à l’imprévu. Le Droit n’est qu’une règle, il
n’est pas un état. Il ne dit pas comment les choses doivent être, mais comment
nous pouvons légitimement les changer. Sa fonction se limite à créer des espaces
où chacun, préservé de la violence,
peut faire l’expérience de ses convictions et de ses relations.
Tout le monde n’est pas pacifique et n’observe pas le Droit. Il existe des
agresseurs et des tricheurs qui doivent réparer. Et même sans qu’il y ait
agression délibérée, des malentendus peuvent se produire, qui doivent être
arbitrés. C’est pourquoi à toute société humaine il faut une instance de
Justice.
La Justice consiste à rendre
« à chacun le sien ». Les romains la définissait déjà ainsi.[9]
La Justice n’est donc pas une vague aspiration à un idéal inaccessible. En
effet, une société est réputée juste lorsque toutes les relations y sont
conformes au Droit. Comme le Droit est fondé sur une règle simple, à la portée
de tous, dont le respect peut être vérifié objectivement (quelqu’un a-t-il
violé le droit de propriété d’autrui sur sa personne et ses biens ?), il
n’est pas déraisonnable de vouloir instaurer une société juste ici et
maintenant. Ainsi qu’à toute institution humaine, il lui manquera
l’infaillibilité. Il pourra se trouver qu’un juge soit trompé par quelque
stratagème. Il pourra arriver que des parties agissent de bonne foi dans un
litige complexe en réclamant ce qu’elles croient leur appartenir. Le Droit n’en
reste pas moins une science fondée sur l’analyse d’éléments objectifs, donc il
est possible d’établir un monde où chacun « aura le sien », où les
structures d’injustice auront été identifiées et abolies.
Le Psalmiste chantait : « Justice et Paix s’embrassent ».[10] Elles sont sœurs, en effet, la Paix n’étant
pas l’absence de conflits, mais l’absence de sources de conflits,
c’est-à-dire que la Justice régnant, personne n’a de grief à faire valoir en
Droit contre autrui.[11]
Une société conforme à la Justice n’est pourtant pas en soi la société
douce et chaleureuse à laquelle nous aspirons. Car le Droit peut nous être
imposé, et rien de ce qui nous est imposé ne saurait causer notre bonheur.
Exercer la Justice consiste à appliquer le Droit dans toute sa rigueur, quels
que soient les sentiments que nous éprouvons. Les pauvres peuvent avoir tort,
les salauds avoir raison, le coupable être mon frère… C’est pourquoi les
morales nous enjoignent la pratique d’autres vertus, telles la compassion et la
générosité, qui tempèrent ce que la Justice a d’inflexible. Il va sans dire que
la pratique volontaire et responsabilisante de ces vertus morales ne se confond
en rien avec une politique de « justice sociale », qui ne saurait
être juste puisqu’elle repose sur l’arbitraire, et ne saurait être morale
puisqu’elle est un racket.
Robinson dans son île a besoin d’une morale, il se pose chaque jour la
questions des valeurs et de leur hiérarchie, à commencer par la question
essentielle : vaut-il la peine de lutter pour sa survie ? Mais aussi,
quel est le sens à donner à la vie dans cette solitude ? Est-ce une épreuve
divine ? Est-il permis de se masturber ? En revanche, Robinson n’a
pas besoin du Droit, le Droit n’a pas de sens pour lui.
Vivre implique d’agir sur la nature, la transformer, la consommer. Ainsi
Robinson établit un lien entre lui et divers éléments de la
nature : les pièces de bois qu’il taille et qu’il assemble, qui vont
former une hutte ; le lopin de terre qu’il va planter… Ce bois, cette terre, ne sont plus
indifférenciés, ils ne sont plus naturels, ils ont été sortis de leur
état d’origine pour recevoir le projet de Robinson. Et ce projet n’aura
pas le même effet sur la nature selon la vie morale de son auteur, s’il est
végétarien, gaspilleur, paresseux, économe… Robinson, comme chacun de nous,
imprime la marque de sa conscience morale dans la nature.
Débarque Vendredi. Dès que deux personnes se rencontrent, le Droit est là,
entre elles. A l’instant où Vendredi pose le pied sur la plage, le Droit
délimite deux espaces dans l’île, celui de Robinson, imprégné de ses projets,
et celui, encore vierge, que Vendredi pourra faire sien. En attendant
l’installation de Vendredi, Robinson peut l’inviter chez lui, partager, lui
offrir ce qu’il a, mais Vendredi n’a aucun droit à aucune des ressources de
Robinson. La faim ne donne aucun droit. Si c’était le cas, Vendredi pourrait
exiger un repas, le jeter à la mer, et ayant toujours aussi faim, exercer son
droit à une nouvelle ration, et ainsi de suite, jusqu’à l’avant-dernière
réserve de Robinson, qu’il pourrait alors dévorer, avant de repartir rassasié,
et en laissant juste assez à son hôte pour qu’il ne puisse pas clamer famine à
son tour. Ce n’est pas parce que les socialistes nous habituent à cette
pratique qu’elle est fondée en Droit.
En revanche, si Robinson a promis sa hache contre trois poissons, dès que
Vendredi apparaît chargé de sa pèche, il a droit à la hache. Robinson et
Vendredi ont créé du droit, comme nous le faisons tous, comme il en naît
de chaque contrat et de chaque promesse. Les politiciens français ont une
hantise, celle du « vide juridique ». Les biotechnologies, Internet,
la propriété intellectuelle des logiciels… seraient perdus dans ces limbes du
Droit, d’où il urgerait de les faire sortir. Or, il n’existe jamais de
« vide juridique ». Le Droit est toujours présent. L’îlot de
Robinson, sans démocratie et sans drapeau, est déjà un espace de Droit. Ce que
les politiciens veulent dire est qu’il existe parfois des vides législatifs,
c’est-à-dire des espaces de liberté. Et c’est cela qui est leur hantise.
Le Droit est conforme à la morale, mais c’est une règle morale imparfaite,
incomplète. Le Droit interdit d’agresser, c’est-à-dire de commettre le
Mal ; il ne nous dit pas de faire le Bien. Encore moins comment il
faudrait le faire. C’est pourquoi une société conforme au Droit – une société
d’hommes libres – donne tant le vertige à ceux qui n’ont pas développé une
conscience morale.
Parvenus à ce stade de notre réflexion, nous pouvons récapituler les
caractéristiques de ces trois ensembles de règles : les morales, les
règlements et le Droit.[12]
A la fin de cet inventaire des figures du Droit et des règlements,
constatons une absence : et les lois ? Nous avons posé la question
des lois de chaque pays et de l’obéissance que nous leur devrions en tête de
cette intervention, et voilà que nous ne voyons plus à quoi les appliquer. Car
les règles que nous avons énoncées structurent déjà adéquatement la vie en
société. Le Droit nous apporte la Justice et la Paix ; les morales nous
montrent les gestes à faire avec autrui, les plus démunis, et sur la
nature ; les contrats et les règlements assurent la coopération et
l’efficacité dans la réalisation des projets, qu’ils soient communautaires,
culturels, professionnels… Quelle place reste-t-il donc aux lois ? A quoi servent-elles ?
Alors que les champs d’application du Droit, des règlements et des morales
sont bien délimités, les lois les confondent. Parce qu’elles ne naissent pas
spontanément de la relation de l’homme et de la nature, qui est la source du
Droit et des morales, ou de la volonté même des hommes, qui fonde les
règlements, les lois doivent s’imposer en usurpant la légitimité d’un type de
règles pour faire accepter les contraintes d’un autre type :
Nous repérons les idéologies nauséabondes tapies derrière cette confusion
des lois avec les autres règles de la vie en société. Confondre tout à la fois
les lois avec les règlements et la morale est le totalitarisme.
Confondre les lois avec les règlements, traiter la société humaine comme
une organisation toute entière mobilisée en vue d’un grand dessein, c’est le fascisme. [14]
Confondre les lois et la morale, vouloir réaliser le Bien sur terre par
l’action politique (et non par la conversion des esprits), c’est le fondamentalisme.[15]
Les lois ne sont pas seulement redondantes lorsqu’elles ne font que
décliner le Droit dans ses applications particulières : à quoi sert une
loi pour prescrire « Tu ne tueras pas », « Tu ne voleras
pas » ? (Certes, en usurpant la prérogative de légiférer, les
politiciens peuvent se réserver des exceptions : ne pas tuer, sauf raison
d’État ; ne pas voler, sauf par le fisc…). Les ne sont pas seulement
étouffantes lorsqu’elles nient la volonté des adultes : quel mépris pour
leur capacité de jugement que de leur interdire de se marier, de tester,
d’éduquer leurs enfants, de prendre un emploi, de se soigner, de commercer, de
publier et de lire… autrement que selon la loi ? Les lois exercent en plus une fonction bien précise qui est de
consolider les rapports d’exploitation. Les marxistes ont correctement décelé
comment les lois protègent la classe dominante, aujourd’hui celle des hommes de
l’État.[16] Mais le matérialisme de Marx lui a caché
l’enjeu au-delà de la lutte des classes : les lois sont la
manifestation du Mal dans le monde. Suprême ruse du diable, les lois
institutionnalisent le Mal en lui donnant l’apparence du Bien.
Car il ne saurait exister de bonnes lois. Il a semblé à certains que faute
de pouvoir surpasser Dieu en recréant les lois de la Nature, ils pouvaient au
moins L’égaler en promulguant celles de la société. A l’évidence, il y a des
ratés. Car la seule mission légitime de la puissance publique doit rester
frustrante dans son manque d’ambition. Elle est de faire respecter le Droit.
Gouverner implique de renoncer à faire le Bien et se contenter d’éviter le Mal.
Ne pas agresser, ne pas tuer, ne pas voler. Gouverner consiste à ne pas
faire de lois afin de laisser sa place à ce qui n’est pas la politique, aux
morales, aux contrats et au Droit, c’est-à-dire à la sagesse et à la liberté.
L’affirmation que les lois, dans leur essence même, sont l’expression du
Mal demande une explication. Selon la définition classique, l’État est
l’institution qui détient le monopole de la violence sur un territoire donné.
Pourquoi penser un monopole de la violence (et pas sa prohibition),[17]
et pourquoi en termes de territoire ? L’idée qu’un homme doit obéir à un
gouvernement parce que le hasard l’a fait naître au milieu d’un certain peuple
sur une certaine terre est bonne pour des manants. N’est-il pas temps de sortir
du Moyen-Age ? Notre technologie et notre économie sont planétaires, mais
notre philosophie charrie encore les valeurs du paysan attaché à son champ et
débiteur de son seigneur. Le seul
gouvernement nécessaire est celui d’une association. Peu importe alors la forme
qu’il prend – monarchie héréditaire ou élective, démocratie, tirage au sort des
dirigeants… - puisque ne seront sujets de ses lois que ceux qui le souhaitent.
Si le caprice du pouvoir devient insupportable, la démission y mettra fin.
Ainsi il existe deux moyens de mettre fin à aux excès du pouvoir : soit
les dirigeants se retirent, soit leurs sujets se retirent.
Cette faculté toujours ouverte de dire : « Sans moi ! » [18] transforme les lois en règlement, l’État en
association d’hommes libres, et rend caduque la notion même de politique.
Le gouvernement d’une association la gère en vue d’un objectif extérieur à lui,
qui est le but de l’association (monter des spectacles, éteindre des incendies,
honorer Dieu…), et la mesure de son efficacité est dans la réalisation de cet
objectif. Le gouvernement d’un État exerce le pouvoir pour lui-même, sans autre
objectif (car quel pourrait être l’objectif d’un pays ? De la France, de
la Norvège.. ?). Si efficacité il y a, elle mesure la seule capacité de ce
pouvoir à se projeter partout, à ne laisser personne lui échapper.
Or, l’unique façon de limiter le pouvoir est de s’y soustraire. Le droit de
sécession, comme tous les autres, n’est pas celui des peuples, mais des
individus. Pour entraver l’absolutisme, la philosophie politique depuis le 17ème
siècle, à l’exception de quelques anarchistes cohérents, n’a su proposer que
des contre-pouvoirs. Mais combat-on le mal par le mal ? Arrêter le pouvoir
par le pouvoir ne mène qu’au conflit. Incapable de s’extraire de cette
conception moniste des relations humaines, la philosophie politique, précisément
parce qu’elle est politique, n’a jamais pu penser ce qui n’était pas
elle : le non-pouvoir.[19]
Le paradigme politique inverse le sens de la relation entre l’être humain
et la société. Au lieu que l’être humain se joigne à une société, dans
un mouvement de confiance, et puisse s’en retirer si cette confiance est
brisée, la société politique s’empare de chaque nouveau-né, en fait un sujet,
et si elle ne l’a pas causée dans quelque aventure guerrière, ne le laisse à sa
mort qu’après l’avoir dépersonnalisé, enrégimenté et taxé.
Ainsi la société politique est un lieu de tragédie, on ne peut pas plus s’y
soustraire qu’aux verdicts des dieux. Parce que la sécession n’est pas permise,
toute question politique se pose nécessairement en termes de vie et de mort, de
vainqueurs et de vaincus, de dominants et de dominés.
L’État, parce que telle est sa nature, ne peut pas éviter l’affrontement
entre socialisme et capitalisme, monarchie et démocratie, fondamentalisme
religieux et laïcité… Chaque option exclut l’autre. Car c’est le but même des
lois que de transformer une association en monopole et d’interdire tout autre
projet de société que le sien. Une société régie par le Droit accueille la
coexistence des modes de vie, toutes les fins y sont acceptables pourvu
qu’elles respectent le moyen, qui exclut la violence. La société politique
n’admet qu’une seule fin et ne connaît pour y parvenir qu’un seul moyen, la
violence policière ou la menace de cette violence. Ainsi la guerre n’est pas
« la continuation de la politique par d’autres moyens », comme le
notait Clausewitz dans une formule célèbre.[20] Les moyens de la politique sont déjà ceux de
la guerre ; lorsqu’elle n’éclate pas, c’est seulement que l’un des
adversaires a déposé les armes avant de combattre. Mettre la violence
hors-la-loi passe par l’abandon de la res publica, la dissolution de la
« chose publique » dans la sphère privée.
Faire des lois est donc l’activité la plus malfaisante au sein de la
société, puisqu’elle est toute entière recherche du pouvoir à exercer sur
autrui, sans autre contrepartie que de dire : « Si ce n’est pas moi
qui prend le pouvoir sur lui, ce sera lui sur moi ». A ce stade de
l’évolution de l’humanité, n’est-il pas temps de dépasser cette conception
primaire des rapports humains ? Pourquoi imposerais-je mes lois à ceux qui
souhaitent vivre autrement ? [21] Je leur demande seulement de ne pas
m’infliger les leurs. Ce qu’aujourd’hui, ils ne feront pas, évidemment, ce
serait insupportable. La souffrance d’avoir fait le choix de la servitude
serait trop douloureux si d’autres avaient le droit de vivre libres.
Citoyenneté
La production de lois participe d’une pédagogie de la citoyenneté. Le
citoyen n’est pas l’homme du dialogue, mais du militantisme. Son intégration à
la société n’est pas celle, horizontale, du marché, où clients et fournisseurs
traitent entre eux, sans autre médiation que le Droit. La société du citoyen
est verticale, hiérarchique. Elle n’est pas structurée par des accords, mais
des ordres. Chaque citoyen y apprend à faire appel au législateur (« il
faut des lois contre ça… »), et à ne pas négocier lui-même avec ses pairs
la résolution des problèmes. La paix sociale ne passe que par la soumission.
Ainsi se consolide le pouvoir des hommes de l’État.
Il est certes plus facile quand on est une bande d’hommes armés face à des
citoyens désarmés de commander plutôt que de négocier. Il est plus
spectaculaire d’imposer une unique solution, surtout lorsqu’on y trouve un
intérêt personnel, que d’en laisser plusieurs en concurrence. D’où cette
fonction des lois : elles ne doivent pas laisser apparaître qu’une autre
solution que celle imposée par les hommes de l’État était meilleure. Plus le
champ politique est élargi, par exemple à travers la coordination de
législations entre États, moins la possibilité existe pour le public de
comparer les décisions de ses politiciens avec celles prises dans d’autres
lieux. Par son ampleur même, la « Politique agricole commune »,
première expérience de législation paneuropéenne, est une calamité économique
et écologique, qui préfigure celle à venir de la « Charte sociale ».
Une raison de l’attrait des sociétés politiques sur les esprits sans
scrupules est de faire partager par tous le coût de leurs préférences.[22] Le mécanisme est
patent dans le cas des paiements directs. Fonctionnaires, agriculteurs, nombre
d’industriels et d’intellectuels subventionnés, vivent sans honte d’argent
volé. Il est plus subtil lorsqu’il s’agit de déresponsabiliser, c’est-à-dire
d’effacer la différence entre le bien et le mal. Donner aux pauvres me coûte
l’argent que je donne. Il peut y avoir deux raisons de le faire. Soit je suis
vertueux, et je m’enrichis de la joie de donner, et il m’est assez égal que les
radins ne connaissent pas cette joie. Soit je donne aux pauvres par devoir, ce
qui veut dire que je n’ai aucun plaisir à aider les pauvres, et il est
insupportable que je sois seul à me sacrifier et que les autres utilisent leur
argent pour partir en vacances. Je réclame donc un impôt. Ainsi, tout le monde
étant obligé de donner, il n’existe plus de généreux ni d’avares.
Le processus véritablement satanique par lequel les lois brouillent la
perception du bien et du mal se repère dans celles contrôlant l’immigration.
Elle est le thème de votre conférence, que je n’ai pas encore traité, mais je
l’aborderai ici, car il est exemplaire de mon propos sur les lois.
L’idée reçue est qu’en l’absence d’un pouvoir d’État, les pays les plus
prospères seraient envahis par tout ce que le globe compte de traîne-misère.
C’est d’ailleurs une incohérence que ses détracteurs croient repérer dans le
libéralisme : nous mondialisons en accordant moins d’égards aux humains
qu’aux marchandises.[23]
Mais les anti-mondialistes n’ont
compris ni la loi de l’inertie des corps, ni le Droit. Car les marchandises ne
viennent pas se poser toutes seules dans les magasins d’Oslo et de Paris. Pour
qu’elles fassent le voyage, il a fallu qu’elles soient désirées. Un importateur
ou un client a pris la peine de les acheter, de les transporter, de les
installer. Et de même, pour que moi, l’étranger, je pose mon sac chez
quelqu’un, c’est que l’amitié, le travail, le talent peut-être, m’ont valu
cette invitation.
Mais le raciste ne tolère pas que l’étranger soit invité par d’autres. Il
ne veut pas l’employer dans son magasin, ni même le servir, encore moins que sa
fille l’épouse… Mais perdre des clients, faire le malheur de sa fille, a un
coût. La haine a un coût. Tout ce qui est en conflit avec la nature et avec
autrui cause des pertes d’énergie. Les animaux connaissent d’instinct le
rapport juste à la nature, les humains le découvrent à travers un
apprentissage, que les économistes appellent le marché, et qui est tout
simplement la vie selon le Droit. Subir un coût élevé est la tape sur les
doigts que nous flanque la nature pour nous signifier que nous ne sommes pas
dans un rapport juste avec elle. Mais le raciste ne veut pas subir seul le coût
de sa haine. Les politiquement puissants ne veulent pas subir seuls le coût de
leur injustice. Ensemble, ils réclament des lois qui répartiront les
conséquences de la haine et de l’injustice sur toute la société.
Alors, doit-on obéir aux lois ? Elles ne sont pas seulement inutiles,
puisque le Droit, les morales, les règlements, ordonnancent déjà la
société ; elles ne sont pas seulement, dans le cas de « mauvaises
lois » et de « mauvais régimes », le surgissement de violences
pathologiques (et il n’est pas fortuit que tant de psychopathes se lancent en
politique) ; elles sont la nouvelle ruse du Mal dans le monde. En feignant
de satisfaire des aspirations légitimes, la défense des droits humains, des
pauvres, de la culture, les lois institutionnalisent la violence pure et
l’hypocrisie. Quand on a vu la vraie figure de cette violence, on ne peut plus
répondre : « Obéir aux lois, pourquoi pas, si ça vous
plaît ? ».
De même qu’il n’existe pas une seule voie vers l’accomplissement du Bien,
notre engagement dans la lutte contre le Mal peut prendre plusieurs formes.
Elle sera pour chacun celle que lui souffle sa conscience. Appelés à la
résistance, jusqu’à quel point sommes-nous prêts à mettre en jeu notre
situation personnelle et celle de notre famille pour vivre honnêtement et
hors-la-loi ? Sommés de collaborer avec le Mal, jusqu’où acceptons-nous de
chercher le pouvoir sur autrui dans le jeu démocratique ? De bénéficier du
produit de la violence en étant receveur net d’argent volé ? De faire
porter par d’autres le coût de notre injustice et notre imprévoyance ?
Certains actes de dissidence ne réclament pas d’héroïsme, et ils
maintiennent l’exigence de vigilance : refuser les fonctions citoyennes,
ne pas voter, ne pas être complice du pouvoir, tromper le fisc à la première
occasion... Le devoir moral pour nous qui avons compris le mécanisme de la
violence légale est de le dénoncer. C’est à cette seule exigence qu’est tenu le
Rebelle.
Car que pourrait la violence contre la violence ? On ne la combat pas
sur les barricades, mais là où elle règne, dans les consciences. C’est par la
prise de conscience de tout ce qui est violence dans notre relation aux autres
et à la nature que l’humanité devient plus humaine.
Emporter la victoire contre le Mal, c’est d’abord le démasquer.
Texte adapté d’une conférence donnée à Oslo, dans le cadre d’un séminaire
organisé par les FRIdemokratene et Libertarian International, le 1er
octobre 2000
Texte disponible sur www.liberalia.com
[1] J’utilise le mot association ici dans le
sens qu’Hayek donne à celui d’organisation. Friedrich
Hayek, Droit, Législation et Liberté,
Trad. de Raoul Audouin, PUF, 1983.
[2] Sauf peut-être celles, inassimilables par
d’autres, de quelques tribus primitives.
[3] Certaines communautés aux contours
flous sont identifiées clairement par des signes d’appartenance, bien qu’elles
ne fassent pas l’objet d’un contrat d’adhésion. Citons une communauté
linguistique, telle la francophonie, ou bien la « bonne société »,
dans laquelle on est admis par ses alliances, son éducation, la fréquentation
de certains cercles… Mais si ces communautés existent réellement même sans
adhésion formelle, elles ne lient pas non plus leurs membres par des
obligations exécutables en droit. Les usages en vigueur dans le monde des
Guermantes ne sauraient prévenir le mariage de Swann avec Odette de Crécy, et
si la sanction de cette mésalliance est de lui fermer les salons du Faubourg
Saint Germain, la règle applicable à ce cas est moins le règlement, tout
virtuel, de cette aristocratie que le droit bien réel qu’a chacun de recevoir
ou ne pas recevoir quelqu’un sous son toit.
[4] La convivialité occupe une part importante
dans notre vie, mais on pourrait soutenir que les relations entre amis
constituent une sorte de règlement souple d’association, fixant la fréquence et
la nature des rencontres, les échanges de cadeaux, les interdits (on ne pique
pas la copine d’un copain !), etc.
[5] J’ai noté l’expression chez François
Guillaumat.
[6] Montesquieu, De l’esprit des lois,
in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, 1964.
[7] Bien
différente donc est la situation où Pierre accepte d’aider Paul à charge de
réciprocité, ou parce que Pierre est tout simplement bon, car il s’agit là d’un
accord entre eux, en d’autres termes, d’une association, même informelle et
transitoire, à deux. Pour que ceux qui ne peuvent pas les produire ni les
acheter aient accès à certains biens et services, il faut que d’autres aient la
générosité de les leur fournir ou soient contraints de le faire par la
puissance publique. Dans les deux cas, cette mise à disposition n’est pas
garantie. On peut même constater que lorsque la contrainte est trop sévère,
elle décourage la production au détriment des plus démunis.
[8] Contrairement
à d’autres formes d’agression, comme l’injure verbale, l’atteinte à l’intégrité
physique est objective et vérifiable. Certes, d’aucuns soutiennent que
« le mot peut tuer ». On entend proférer cette ineptie par les
censeurs des associations anti-racistes et autres gardiens de la rectitude
politique. J’insiste sur cette grave confusion qu’ils entretiennent en
prétendant que l’injure, le blasphème, le récit historique, même le plus
délirant, la littérature, le cinéma… peuvent tuer. Car
si : « les mots = les balles », celui qui a été injurié
serait en état de légitime défense en répondant aux mots par des balles. On
verrait alors, mais un peu tard, lequel du stylo ou du fusil est mortel. Encore
une fois, il n’y a d’agression que le Droit peut connaître que l’agression
physique.
[9] « Suum cuique tribuere ».
D’aucuns usent la formule « à chacun son dû », qui est ambiguë. En
effet, soit ce qui est « dû » à quelqu’un est déjà « le
sien » : lorsque Sganarelle réclame ses gages à Dom Juan, cet argent
est toujours en possession de Dom Juan, mais il n’est plus sa propriété,
il appartient déjà à Sganarelle ; soit on entend par « dû »
l’évaluation de quelque mérite ou titre moral. Ainsi Don Diègue s’emportant
contre le Comte : « .. la faveur du Roi / Vous élève en un rang qui
n’était dû qu’à moi ». Mais voilà l’intéressé qui juge ses propres
mérites ! N’ayant rien promis, le Roi ne doit rien. Qui calculera que
l’étudiant issu d’un milieu social déshérité, mais naturellement doué, a plus
ou moins de mérite à réussir un examen que le fils de famille moins
intelligent, mais travailleur ? Le professeur, lui, se contentera de noter
les copies.
[10] Psaumes, 85/11-12. L’Église
catholique romaine a institué des commissions sous le nom de « Justice et
Paix » pour la conseiller sur les problèmes économiques. Dans la plupart
des pays, ces commissions se signalent par l’incompétence de leurs membres en
matière économique.
[11] D’autres
violences peuvent surgir entre les humains, ainsi les crimes passionnels et
pathologiques... Ils n’entrent pas dans
notre propos (nous pouvons nous borner à constater qu’ils n’ont jamais
représenté qu’une infime proportion des violences dans l’histoire
humaine ; aucun serial killer ne tuera autant qu’un général, aucune
mafia ne volera autant que le fisc).
[12] Ceux qui sont familiers avec les travaux
de Georges Dumézil sur les trois fonctions qu’il repère dans toutes les
sociétés indo-européennes les retrouveront dans la classification des règles
sociales que je viens de donner. La fonction spirituelle des prêtres et des
sages est d’approfondir et enseigner les lois morales ; la fonction
martiale des guerriers consiste à faire respecter le Droit ; la fonction
des producteurs s’exerce au travers des obligations et des droits nés des
contrats et des règlements. (Pour une présentation de l’œuvre de Georges
Dumézil, voir son Mythes et Dieux indo-européens, Champs-Flammarion,
1992). Ajoutons ceci : tous les enfants savent que les seuls guerriers qui
s’acquittent honorablement de leur fonction – et c’est pourquoi ils sont si populaires
dans notre imaginaire – sont les chevaliers errants et les héros de bandes
dessinées, Tintin, Superman, Lucky Luke… Ils se contentent de faire respecter
le Droit. Dès que les guerriers ne sont plus solitaires, mais se constituent en
armée et en État, la tentation est irrésistible de racketter ceux qu’ils ont
pour fonction de défendre.
[13] Les règles morales se disent à la
première personne du singulier, sur le mode du « je ». Les contrats et règlements utilisent le
« nous ». Le Droit, qui fait « acception des personnes »,
prend donc la forme du « il » impersonnelle.
[14] Mais quel
pourrait être ce Grand Dessein ?
Les désabusés répètent à l’envi : « Mon idéal de société est une
société sans idéal ». Toute société dense, frémissante, est toujours
tendue vers un idéal, autour duquel ses membres se rassemblent et que ses
règlements facilitent. C’est exactement pourquoi les êtres humains forment des
associations. Mais comment un pays, n’importe lequel, pourrait-il viser un
objectif que ne rejetteraient pas nombre de ses habitants, et quelle
justification pourrait avoir la puissance publique de les y contraindre ?
[15] Les ayatollahs n’ont pas l’exclusivité du
fondamentalisme. Soljenitsyne nous explique que la légitimité du droit est dans
« la tentative de l’homme pour fixer dans les lois cette réalité morale
qui nous transcende ». Alexandre Soljenitsine, Discours américains,
Le Seuil, 1981.
[16] Voir mon texte : La lutte des
classes n’est pas finie, disponible sur
www.liberalia.com
[17] A tout le moins, la prohibition du premier
recours à la violence.
[18] La seule relation entre le démissionnaire et
l’association n’est plus que celle des obligations consenties qui courent
encore, le démissionnaire doit-il de l’argent à l’association ? S’est-il
engagé à peindre les volets de la co-propriété ?
[19] Il existe au
sein de la société d’autres formes de pouvoir, notamment le pouvoir de rendre
service. Mon banquier et la femme que j’aime exercent tous deux sur moi un pouvoir
considérable, mais seulement dans la mesure où j’attends leurs faveurs. Le
moment où je ne désire plus ce qu’ils peuvent m’offrir, leur pouvoir
s’évanouit. En revanche, je n’ai absolument pas besoin des hommes de l’État, et
pourtant leur pouvoir ne cesse pas. Car le pouvoir des hommes de l’État est
celui des armes, et sa limite est la mort de ses victimes ; le pouvoir
économique est celui de rendre service, et sa limite est notre désir pour ce
service.
[20] « La guerre est seulement la
continuation de la politique par d’autres moyens ». Cette citation bien
connue forme le titre du §24 du chapitre introductif « Qu’est-ce que la guerre ? » in Carl von Clausewitz, De la
guerre, Editions de Minuit, coll. Arguments.
[21] Ma philosophie est la plus haute
incarnation du Bien et du Vrai, n’est-ce pas, sinon pourquoi
l’adopterais-je ? Mais si les autres préfèrent vivre dans l’erreur, par
exemple dans le socialisme ou l’islam, pourquoi devraient-ils en être
privés ?
[22] cf. Frédéric Bastiat : « L'État,
c'est la grande fiction à travers la quelle tout le monde s'efforce de
vivre aux dépens de tout le monde ».
(L’État, composition parue au Journal des Débats, numéro du 25
septembre 1848, disponible sur l’excellent site consacré au plus grand
économiste français : www.bastiat.org )
[23] Remarquons toutefois qu’à l’époque du
premier libéralisme, au 19ème siècle, la situation était inverse. Le
protectionnisme fermait les frontières aux marchandises, mais les gens étaient
libres de les traverser sans contrôle et de s’installer où ils voulaient. (Le
seul pays à exiger un passeport était la Russie, et Balzac, en apprenant qu’il
devait en faire établir un s’il voulait y retrouver Madame Hanska, ne se prive pas d’écrire à l’ambassadeur à Paris
en termes virils ce qu’il pense des méthodes policières du régime tsariste).