POURQUOI JE NE SUIS PAS DÉMOCRATE
(je préfère un régime de liberté…)
Pendant la prochaine
demi-heure, je vais expliquer pourquoi la démocratie est le pire des régimes à
l’exception d’aucun autre. En prenant à contre-pied la fameuse formule de
Churchill, j’assume un risque. Car le dogme démocratique aujourd’hui est
intouchable. Vouloir le pourfendre, c’est se condamner à l’excommunication et à
la mort sociale. L’hérétique n’est pas publiable, il n’a pas accès aux micros,
et s’il est un État, sa place est au ban des nations.
La difficulté de
tout examen de la démocratie tient d’abord à sa définition, qui recouvre des
champs différents. L’un est purement procédural. La démocratie est un mode de
gouvernement caractérisé par des élections ; en cela, elle se distingue
d’autres systèmes politiques, la monarchie, la dictature, l’anarchie… Mais
« démocratique » est aussi une exclamation par laquelle on salue tout
ce qui nous fait plaisir en lisant les journaux. Nous appelons démocratiques
les réformes scolaires à notre goût, les parents cool, les loyers bon
marché, les syndicats qui nous défendent, et nous qualifions
d’anti-démocratiques les profs sévères, le pape, les multinationales qui
licencient… Une notion aussi floue permet d’esquiver toutes les critiques qui
lui sont adressées.
La démocratie en
plus occupe tout le champ de notre mental. On nous l’a enseignée à l’école, on
nous la rabâche dans les medias. Sous sa forme de démocratie sociale, elle est
notre « pensée unique ». Mais l’incantation n’est pas la réflexion.
L’adhésion au dogme ne dispense pas de rigueur intellectuelle. Lorsque Rudolf
Rummel et Francis Fukuyama nous rapportent qu’il n’y a jamais eu de guerre
entre démocraties, lorsqu’Amartya Sen nous explique que la démocratie évite la
famine, ils confondent corrélation et causation.[1]
Ce n’est pas la démocratie qui a empêché la guerre après Fachoda. Franco et
Pinochet, qui ne sont pas de ma paroisse, ont plus fait pour l’économie de leur
pays que les parlements de l’Inde et de la Russie aujourd’hui. Car la
prospérité ne tient pas au mode de gouvernement, mais au respect de
l’initiative individuelle, de la propriété privée, et des contrats. Ce régime
juridique n’est pas celui de la démocratie, mais du libéralisme. Et puisque
j’ai vécu en Suisse, et que les organisateurs m’ont demandé d’en parler,
j’ajouterai que la prospérité de ce petit pays n’est pas due à la fréquence des
votations, mais à des lois qui, jusqu’à présent, protégeaient l’épargne et
l’entreprise. Maintenant que les suisses ont décidé de changer ces lois, ils
continueront de voter régulièrement, et ils s’appauvriront. On ne devient pas
sous-développé par déficit de démocratie, mais de libéralisme.[2]
La démocratie
moderne apparaît en Europe occidentale en même temps que le machinisme.
Machinisme et démocratie sont les rejetons de cette grande mutation du 17ème
siècle, lorsque la science renonça à connaître l’essence des choses, pour ne
plus considérer que leurs manifestations extérieures. Seul est connaissable ce
qui est mesurable, disait le paradigme, et réciproquement, ceux qui
prétendaient connaître quelque chose étaient sommés de prouver qu’ils l’avait
quantifiée.
Une telle science
aurait dû limiter son objet aux choses matérielles ; elle aurait dû
exclure de son champ d’investigation, non seulement Dieu, la Beauté, le Bien et
le Mal, mais aussi toutes ces manifestations humaines que personne n’aurait
songé à quantifier auparavant : l’émotion, l’intelligence, la volonté…
C’était sous-estimer l’ambition des scientifiques. Ils ne pouvaient renoncer à
étudier ce qui avait été pour Platon, Aristote, Thomas d’Aquin, à la fois le
fondement et l’objet de toute connaissance. Pour prétendre au label
« scientifique », psychologues, sociologues, économistes,
s’ingénièrent à ramener les élans de l’âme et les créations de l’esprit à des
modèles mathématiques. La science posait ainsi il y a deux siècles les
fondements théoriques de la société matérialiste qui est encore la nôtre,
industrielle, machiniste, fétichiste du nombre et de la quantité, et,
également, démocratique.
Une société
démocratique est celle dont le gouvernement est sanctionné par la volonté du
peuple. Mais comment mesurer la volonté ? que signifie en avoir plus (ou
moins), et par rapport à quoi ? Et si comme échelle de mesure, on se
contente d’additionner les suffrages exprimés par chaque individu à l’occasion
de votations, il faut, pour que l’opération ait un sens, que les opinions
exprimées soient rapportées à des unités homogènes. Le vote est donc une
production d’opinions rigoureusement normalisées, comme des pièces
usinées : une liste ou un candidat pour une élection, un oui ou un non
pour un référendum. Et ces suffrages seront comptés comme des m², sans se soucier que les uns représentent des
triangles, les autres des cercles ou des rectangles. L’équation fondatrice de
nos démocraties, un individu = une voix, crée la fiction d’un peuple
d’électeurs sortis d’un même moule, chacun, à l’instant où il légitime tout
pouvoir dans la société, étant réduit à une unité arbitraire et
interchangeable. Il n’y a pas d’anthropologie de la démocratie. Le citoyen
n’y a pas d’épaisseur, de densité, il est sans qualité. Or, à l’évidence, des
opinions pèsent plus que d’autres, pas seulement parce qu’elles émanent d’êtres
plus sages et mieux informés, mais parce que l’enjeu du suffrage les touche de
plus près. Dans un référendum sur la réforme scolaire, pourquoi mon vote de
père qui n’a plus d’enfant à l’école compterait-il autant que celui d’une mère
de famille ? Pourquoi même devrais-je voter ?
Il existe bien sûr
une myriade d’autres lieux où, pour aboutir à une décision, on compte les
voix : le conclave des cardinaux catholiques, les comités d’association,
les conseils d’administration, les assemblées de copropriétaires d’immeubles …
Ces organisations cependant sont d’une essence différente. Elles ne sont pas
politiques. D’abord, chaque membre, par le fait d’adhérer, a formellement
accepté le principe de prise de décision majoritaire ; mais quels sont les
citoyens qui ont signé la constitution de leur pays ? Ensuite, la
démission, même si elle parfois coûteuse, reste toujours possible aux membres
d’une association ; elle est interdite aux citoyens.[3]
Enfin les membres de
ces organisations le plus souvent se connaissent, et, à la sanction du vote,
ils préfèrent la discussion jusqu’au consensus. Au sein des enceintes les plus
conservatrices, on pratique volontiers la « démocratie du
face-à-face », chère aux anarchistes.[4] Elle est d’autant plus efficace que ces
organisations sont constituées autour d’un but précis, et le débat ne porte que
sur le moyen de l’atteindre. L’exigence d’efficacité ne laisse guère de place
aux élucubrations.
La démocratie repose
donc sur cette idée que le peuple est souverain. Au « bon plaisir »
du monarque absolu, les disciples de Rousseau ont opposé, comme dans un miroir,
une « volonté générale », dépositaire de toute autorité. En Suisse,
patrie de Jean-Jacques et démocratie modèle, le vocabulaire politique de tous
les jours porte l’empreinte de cette passation de pouvoir du monarque vers le
peuple. Un référendum est-il prévu, les journaux annoncent : « le
Souverain se prononcera » ; le soir d’une élection, ils
titrent : « le Souverain a tranché ».
Dans ce miroir, la démocratie
révèle son vrai visage. Elle n’a pas pour objet la limitation du pouvoir, mais
la désignation de celui qui l’exerce. Dans les pays où la coutume tenait pour
suspectes les prérogatives monarchiques, comme l’Angleterre et l’Amérique des
Pères Fondateurs, les démocrates enfermèrent le pouvoir populaire dans un cadre
juridique strict. En revanche, là où un contre-pouvoir ne s’était jamais
affirmé face au monarque, les démocrates ne virent aucune raison d’en dresser
un devant le peuple. C’est d’ailleurs pourquoi la République française
rencontra un échec immédiat, dès 1792, suivi d’une succession de crises de
régime, incapable qu’elle fut de se déterminer entre démocratie directe et
dictature majoritaire.[5]
Ainsi, contrairement
à notre libéralisme, la démocratie n’apporte pas une réponse originale à la
question du vivre-ensemble. Elle ne marque pas une rupture avec la logique
millénaire du pouvoir. Le corps social reste organisé en fonction de quelques
objectifs censés traduire la « volonté générale », et comme aucun
objectif à ce niveau ne saurait recueillir l’unanimité, la logique du système
implique l’usage de la force contre les récalcitrants.
Peu importe
d’ailleurs quels sont ces objectifs (projeter sa puissance vers l’étranger,
augmenter le niveau de vie des citoyens, propager un modèle culturel….).
L’idéologie démocratique, comme la science moderne, se veut wertfrei,
c’est-à-dire affranchie de toute référence à des valeurs. Le peuple exprime sa
volonté, et il n’y a point à en juger. Qui le ferait d’ailleurs, car si la
volonté est générale, la critiquer ne serait-ce pas se contredire
soi-même ?
La démocratie, en
fait, est bien une proposition inepte. L’idée d’un peuple souverain qui se
donnerait à lui même ses lois est intenable. Tout pouvoir puise sa légitimité
ailleurs qu’en lui-même, il est conféré par Dieu, ou inscrit dans la Nature, et
le socialisme lui-même procédait d’une sorte de droit naturel, puisqu’il se
voulait « scientifique ». Le projet même de « contrat
social » suppose l’existence d’une règle antérieure, pacta sunt
servanda, les engagements doivent être tenus ; car si l’on n’était
pas certain qu’autrui honore ses contrats, quel sens cela aurait-il de lui en
proposer un ? Et cette règle antérieure doit elle-même reposer sur une
plus fondamentale (pourquoi doit-on tenir ses engagements ?), et ainsi de
suite dans une régression infinie. D’ailleurs nul ne nous démontre que la
légitimité ne vient pas du peuple avec plus de conviction que nos intellectuels
et artistes français. Ils n’hésitent pas à agir dans l’illégalité au nom de
principes supérieurs, comme de petites Antigones excitées, lorsque le
gouvernement démocratiquement élu ne suit pas leurs avis.[6]
C’est pourquoi la
démocratie ne se présente jamais seule. Un adjectif accolé à son nom révèle
quelle autre idéologie lui sert de régulateur des égarements et des
emportements populaires.
Dans une démocratie
islamique, le peuple souverain peut voter tout ce qu’il veut, à condition de ne
pas remettre en cause les préceptes du Coran. Dans une démocratie populaire, la
vulgate socialiste est son cadre de référence, de même que les droidloms
dans les démocraties dites libérales. Or ces idéologies ne sortent pas des
urnes. Véritables hérésies du dogme démocratique, elles se présentent explicitement
comme des freins et des limites à la souveraineté populaire.
La passion
d’intervenir dans la vie des autres, propre aux démocrates, a été contenue tant
bien que mal par ces idéologies, et principalement par l’individualisme
libéral. L’empreinte libérale, si faible qu’elle soit sur notre droit
occidental, constitue notre meilleure défense contre une dictature de la
majorité. Si le peuple devait s’affranchir de cette contrainte du Droit, nous
aurions réalisé la démocratie authentique, et du même coup, c’en serait fait de
nos libertés.
La soif du
pouvoir
Civiliser consiste à
faire échec au pouvoir politique. Depuis qu’il y a de l’humanité, la tentation
a toujours existé de s’emparer par la force de ce qui ne nous appartient pas,
un champ, un pays, des esclaves… La fonction de la politique n’est pas
d’éliminer cette violence. Les seuls qui proposent de mettre la violence
hors-la-loi sont les libertariens, et c’est pourquoi le projet libertarien est
aujourd’hui le plus avancé dans l’évolution de la civilisation.
La politique se
contente de restreindre la guerre de tous contre tous en établissant deux
classes dans la société, celle qui aura le droit d’exercer la violence, et
celle qui en sera victime. L’innovation de la démocratie dans l’ordre politique
est de permettre aux victimes une participation symbolique au pouvoir des
dominants. La démocratie est un exutoire collectif de la libido dominandi.
C’est la source de son succès universel. Que signifie en effet déposer un
bulletin dans l’urne, sinon proclamer « Voici comment je veux que les
autres vivent » ? Ce bulletin ne compterait-il que pour
1/100.000.000ème du résultat final, il est emblématique. Chaque enfant y
découvre que lui aussi pourra participer à un grand mouvement d’asservissement
de ses petits camarades, il aura la chance un jour de leur imposer son chef et
ses lois.
Continuation de la
guerre civile par d’autres moyens, la démocratie ne peut éviter le vocabulaire
des armées : les candidats entrent en campagne électorale, ils
poursuivent le combat jusqu’à la défaite de leur adversaire, et
ils célèbrent la victoire dans leur quartier général.
Personnellement je ne vote pas. Je ne peux m’empêcher de voir dans l’acte de
voter une volonté de prise de pouvoir sur ses semblables, qui me déplaît profondément.
Les sources
psychologiques de la démocratie sont celles d’êtres humains encore incapables
d’imaginer une société sans pouvoir. Le citoyen démocratique n’a pas dépassé la
mentalité d’esclave, et il n’a chassé son maître royal que pour faire du peuple
un maître collectif. La société démocratique est celle d’esclaves qui cachent
leur besoin de maître, la société libertarienne est celle de maîtres qui ne
veulent pas d’esclaves. Pour nous, libertariens, le refus de tout pouvoir est
la voie vers l’émancipation. La seule maîtrise que nous désirons est la
maîtrise de soi.
Cette opposition
illustre deux manifestation divergentes de la puissance : celle de la
masse, et l’émancipation individuelle. Pour générer l’effet de masse propre aux
troupeaux, aux foules et aux armées, la démocratie doit supprimer au moins
nominalement les distinctions qualitatives. En tant que tel, le citoyen n’a
pas de titre, de famille, de religion, d’appartenance quelconque. Chacun doit
être indiscernable des autres pour se fondre dans une société impersonnelle et
statistique, niveleuse du terrain où peut s’édifier une société de consommation
matérialiste.
En réaction, nous
voyons, d’une part, nos contemporains chercher désespérément à échapper à cette
indifférenciation pour exister enfin, individuellement, avec la richesse de
leurs multiples appartenances. L’âge de la mondialisation paradoxalement
devient celui des revendications ethniques, sexuelles et régionalistes, chacun
se réappropriant une identité niée par la citoyenneté démocratique : homo,
métis, femme, ou basque… Mais, d’autre part, de toutes ces différenciations,
celle qui compte le plus dans nos pays est la fortune, véritable obsession des
démocrates, parce qu’elle correspond à leur vision toute superficielle et quantitative
du monde.[7] Même ceux qui vitupèrent la ploutocratie ne
peuvent finalement rien proposer d’autre que différents modèles de répartition
de richesses ; ils sont prisonniers du matérialisme de la pensée
démocratique.
L’émancipation de
l’individu est l’autre manifestation possible de la puissance. Non plus celle
de la masse, mais celle de l’esprit. Elle est la puissance de la création.
Fondement de la philosophie libertarienne, l’émancipation personnelle vise, en
même temps que la prospérité, une société de responsabilité et de sagesse.
La démocratie
est sous-tendue par deux idéologies, le nationalisme et le socialisme. Le
socialisme est inscrit dans l’ADN de la démocratie. Un économiste écossais, Alexander
Fraser Tyler, émettait ce jugement déjà en 1776 : « Un régime
démocratique ne peut pas perdurer. Il subsiste jusqu’au moment où les électeurs
découvrent qu’ils peuvent se voter des largesses aux dépens du trésor public.
Dès ce moment, la majorité élit toujours les candidats qui promettent le plus
de cadeaux aux frais du trésor public, avec pour conséquence que la démocratie
croule sous le poids d’une politique fiscale immodérée… ».[8] C’est bien en pensant à l’État démocratique
que notre grand Frédéric Bastiat écrivait qu’il est la «fiction à travers
laquelle tout le monde espère vivre aux dépens de tout le monde ».[9]
Si l’on demande aux
gens ce qu’ils considèrent important dans leur vie, ils répondront l’amour, une
vie de famille comblée, une vocation réalisée, la santé… Rien de ce que la
politique peut leur apporter. Les hommes de l’État ne peuvent pas faire notre
bonheur. Ils ne peuvent même plus dans le monde d’aujourd’hui galvaniser nos
énergies au travers d’une grande épopée civilisatrice. Ils n’ont d’autre
fonction que la légalisation du vol. Tout l’appareil de propagande de l’État
démocratique doit donc convaincre les électeurs que l’argent est la seule
valeur désirable, puisque c’est la seule qu’il peut dispenser. On comprend
l’envie et la haine dont ceux qui possèdent de l’argent sont l’objet de la part
de ceux qui en sont dépourvus.
Comme le note
Hans-Hermann Hoppe, un monarque et une aristocratie héréditaires ont une
stratégie différente des dirigeants démocratiquement élus.[10] Le monarque peut œuvrer dans la longue
durée. N’étant pas sujet à élection, il n’est pas tenu comme le délégué du
peuple de produire des résultats flatteurs en 3 ou 4 ans, quelles que soient
les conséquences futures de cette précipitation. L’électeur aussi veut des
résultats immédiats. Il ne peut pas faire confiance au long terme, puisque
toute promesse politique pourrait être reniée par une nouvelle majorité. La
démocratie place donc chacun dans une situation de locataire pressé de jouir du
bien confié, et peu soucieux d’investir au bénéfice du locataire suivant. Cette
préférence temporelle, normale chez les gérants de biens qui ne leur
appartiennent pas, a coulé nombre de projets autogestionnaires et d’économie
sociale. En revanche, le propriétaire dans un régime de liberté, tout comme le
souverain héréditaire, s’ils peuvent se tromper autant que n’importe quel
gestionnaire, ont au moins cette incitation de laisser à leurs héritiers un
bien sans hypothèque.
On aurait pu éviter
les débordements annoncés de la démocratie. Le bi-caméralisme, par exemple,
aurait pu comprendre une assemblée élue au suffrage censitaire, chaque millier
de francs d’impôts donnant droit à une voix.[11] Cette chambre aurait voté seule le budget de
l’État, puisque ses électeurs l’auraient financé. L’autre chambre aurait
légiféré sur les questions de droit civil et pénal, le mariage, l’adoption, la
sanction des peines et des délits, qui n’ont pas d’impact budgétaire direct, et
elle aurait été élue au suffrage universel.[12] Mais une telle démocratie n’aurait pas évité
la question fondamentale : « Qu’est-ce qui me permet de voter
pour imposer aux autres mes préférences ? ».
Si le peuple est
souverain, il faut définir qui est le peuple. La démocratie, fille du machinisme,
ne fonctionne qu’avec un peuple unifié, uniformisé, et univoque.[13] Lorsque tous les efforts de normalisation
ont échoué, et qu’on se retrouve avec des citoyens de qualités différentes, il
faut les grouper par séries homogènes dans de petites démocraties subsidiaires,
ce qui est la forme politiquement correcte du nettoyage ethnique. En Suisse,
qui est l’archétype de ce modèle constitutionnel, on appelle ces filiales de
l’État des cantons.
Des hommes libres
n’ont pas besoin d’être ainsi parqués dans des enclos politiques. Cette
pratique tribale est une conséquence de la démocratie. Sous les autres régimes,
soit le peuple ne contrôle pas les dirigeants, ce qui est le cas des monarchies
et des régimes autoritaires, soit les dirigeants ne contrôlent pas le peuple,
comme en régime libéral. Dans les deux cas, peu importe à quelle ethnie ou
religion ils appartiennent. En revanche, lorsque les gouvernants ont une
allégeance à une partie des électeurs, et que celle-ci se veut différente
ethniquement ou culturellement, et que les institutions confèrent à ces
dirigeants le droit d’intervenir dans la vie des gens et l’éducation de leurs
enfants, le droit de leur imposer l’usage d’une langue ou d’interdire une
pratique religieuse, alors il devient vital pour chaque citoyen que ces
dirigeants soient de leur bord.
Car les gens
changent souvent d’opinions politiques, mais plus rarement de religion, et
presque jamais d’ethnie. Ceux qui sont ethniquement ou religieusement
minoritaires ne renverseront pas démocratiquement la majorité ; ils ont
peu de chances de se faire entendre (quel serait le sens de la démocratie si la
minorité gouvernait ?). Leur avenir se profile donc entre la résignation
propre aux citoyens de seconde zone, et la sécession. Le Liban, Israël, la
Yougoslavie, le Caucase, illustrent l’incapacité de la démocratie à faire vivre
ensemble des individus qui ne sont pas du même modèle, sans les
« cantonner » au sens propre du terme.
Même lorsque les
citoyens sont tous normalisés ethniquement, culturellement et religieusement,
la parenté entre le socialisme et le nationalisme se repère encore. En effet,
lorsqu’un système accorde à une partie de la population le droit de voler
l’autre, il est important pour les voleurs de restreindre leur nombre, et de
taxer le maximum de victimes. Une large majorité est donc inutile et improbable
en démocratie sociale. Elle pèserait trop lourdement sur une minorité réduite.
Et de fait, la légitimité de nos gouvernements aujourd’hui repose sur seulement
51, 52 ou 53% des votants, ce qui ne représente même pas la majorité des
électeurs. Or ce chiffre des électeurs est lui-même trompeur, puisque des
étrangers en nombre croissant s’installent dans nos pays et perçoivent les
bénéfices de l’État providence, entamant la part qui revient aux nationaux. Il
faut bien voir dans cet élargissement de la redistribution aux immigrés, sinon
une cause du racisme, du moins une rationalisation de son expression.
L’étranger « mange notre pain ». C’est indéniable. Lorsque la
citoyenneté est une activité subventionnée, et le fameux « lien
social » du parasitisme, plus il y a de parasites, moins chacun touche. La
démocratie sociale ne peut éviter de creuser le fossé navrant et dangereux
entre « eux » et « nous ».[14]
Ces deux monstres
idéologiques jumeaux, le nationalisme et le socialisme, sur lesquels repose la
démocratie, sont dépassés dans l’évolution de l’humanité. Si le nationalisme
est une conséquence inévitable du socialisme, leur cohabitation à terme est
intenable. En Suisse, où les sentiments xénophobes donnent lieu à des
référendums tous les dix ans visant à limiter l’immigration, l’argument pour
les contrer est de dire que les étrangers paieront la retraite des autochtones.
Mais qui paiera celle des étrangers, lorsqu’ils atteindront à leur tour l’âge
de la retraite, à moins de faire venir de nouveaux immigrés ? Des mesures
autoritaires, comme la retraite par répartition, causent des effets pervers,
que d’autres mesures arbitraires doivent corriger, et ainsi de suite. Le seul
système stable et juste est celui qui fait appel à la conscience de chacun,
indépendamment de considérations artificielles, telles la citoyenneté…. Si
autochtones et étrangers gagnaient leur vie en rendant service à autrui, et
s’assuraient sans faire appel à la violence de l’État, la xénophobie perdrait
toute rationalité, et dévoilerait son vilain visage.
La politique de
« préférence nationale », prônée à gauche comme à droite, rend la
démocratie totalement incompatible avec l’intégration technologique et
économique de l’humanité. Trois pays seulement ont une authentique culture
démocratique : l’Angleterre, littéralement isolée ; la Suisse,
protégée au fond de ses vallées ; les États Unis, au-delà d’un océan. Dans
ces pays, ce que décidait le citoyen arrivait. Les vicissitudes du monde ne
déraillaient pas l’application des programmes électoraux. Plus maintenant. Il
n’existe plus de sanctuaire. Les suisses n’élisent pas le président des États
Unis, mais il a malheureusement plus d’influence sur leur avenir que leur
propre Conseil fédéral. Et personne ne vote les percées technologiques, les
préférences des consommateurs, les cours des bourses, la croissance économique,
la révolution des mœurs… Elles sont bien voulues par des gens, mais en dehors
de la politique. Comme le note Jean Guéhenno : « La relation des
citoyens au corps politique est concurrencée par l’infinité des connexions qui
s’établissent en dehors de lui, de sorte que la politique, loin d’être le
principe organisateur de la vie des hommes en société, apparaît comme une
activité secondaire, une construction artificielle historique, inadaptée à la
solution des problèmes pratiques ».[15]
Les medias se
félicitent parfois que tel ou tel pays soit « en marche vers la démocratie ».
On s’en fiche complètement. Ce qui compte est que chacun des habitants acquière
plus d’autonomie. Ce qui importe n’est pas la nature du gouvernement, mais les
limites de son pouvoir. Un empereur de droit divin, qui respecte la sécurité
des personnes et des biens et leurs initiatives, assure mieux la paix et la
justice qu’une majorité élue, raciste et rapace.
Un avatar récent de
l’idéologie démocratique, qu’on présente comme un progrès des libertés, est la
« démocratie participative ». La ville de Porto Alegre, au Brésil,
lui sert de vitrine. Selon cette nouvelle vulgate, chaque projet municipal est
transmis à des comités de citoyens, qui débattent, suggèrent des amendements,
et recommandent des choix. Un édile de Genève voudrait qu’on soumette à un test
de démocratie participative l’aménagement des anciennes halles de la ville. On
demanderait aux habitants leurs préférences pour la réaffectation des
bâtiments. Les habitants, cependant, n’ignorent pas que le site est disponible.
Une société horlogère a déjà souhaité y installer ses ateliers. Quelques
associations ont suggéré des projets culturels non-lucratifs. Ces initiatives
viennent de gens qui ont pris la peine d’analyser les besoins du public, et ils
s’engagent personnellement dans la réalisation. Si l’on préfère convoquer des
assemblées de quartier, les gentils citoyens lanceront des idées sympathiques,
d’autant plus facilement qu’ils n’auront pas à les mettre en pratique. La
municipalité en revanche, forte de ces suggestions à l’emporte-pièce, se dotera
d’un budget financé par l’impôt, et se substituera à l’initiative des gens
eux-mêmes, que ce soit, par exemple, celles de cette entreprise horlogère ou de
ces associations.
Et c’est bien là le
but des hommes de l’État. Car la puissance naît de l’action, pas du discours.
La démocratie participative encourage les citoyens à palabrer, et ensuite à
laisser agir les hommes de l’État. Quel contraste avec le libéralisme, dont
l’affranchissante devise est :
« Laissez
faire » !
L’objection classique à l’émancipation de
l’individu est que certains ne seraient pas assez responsable pour se prendre
en charge. Ils ne donneraient pas d’éducation à leurs enfants, ils
n’assureraient pas leur retraite, consommeraient des produits dangereux pour
leur santé… Mais venant des démocrates, cette objection n’est pas recevable. Si
les gens sont assez réfléchis pour décider comment les autres doivent vivre, ne
le seraient-ils pas suffisamment pour mener leur propre vie ?
On reconnaît
couramment deux vertus à la démocratie. D’abord, elle rabattrait la superbe des
gouvernants, requis de solliciter le suffrage des citoyens, y compris des
indifférents, des séniles, et des illettrés ; tous ont une valeur égale
pour être élu. Coriolan se refusait à cette humiliation. Qui voudrait faire
reconnaître sa compétence par ceux qui en savent moins que lui ? Si les
élèves devaient juger leur professeur, ce ne serait pas sur le critère des
connaissances, qu’ils sont incapables d’évaluer, mais sur celui de la personnalité.
Est-il chaleureux, captivant, indulgent… ? Enseignerait-il que la somme
des angles d’un triangle n’est pas égal à deux droits que les élèves ne s’en
apercevraient pas, ou seulement bien plus tard (mais « bien plus
tard » en politique signifie qu’un tort est déjà causé à des millions de
personnes).
On comprend alors
que le métier de politicien cousine avec celui de comédien. Partout dans le
monde, on passe de l’un à l’autre ; des vedettes du show-biz
s’engagent en politique. Car si un problème est trop complexe pour être
expliqué à une population, le seul moyen d’obtenir son soutien est de faire
appel à ses sentiments ; or les comédiens ne sont-ils pas les
professionnels de l’illusion et de la manipulation des émotions ? Platon
déplorait déjà la « théâtrocratie ». Il avait bien vu que l’émotion
et les passions faussaient le jugement, et que l’une des vulgaires et
irrésistibles tentations des politiciens était de les utiliser pour paralyser
la réflexion. Car penser, c’est déjà résister.[16]
La seconde vertu de
la démocratie, soulignée par Hayek, serait son côté pédagogique. L’obligation
de solliciter les suffrages entraîne pour le politicien celle de rendre compte
de sa gestion et informer l’électeur de ses intentions. Mais un bilan
politique, comme un programme électoral, incluent des actions dans de multiples
domaines. Les propositions et promesses des politiciens ne concernent pas tout
le monde. L’électeur se prononce à partir de deux ou trois d’entre elles, alors
que son vote comptera pour les imposer toutes au pays, y compris celles que cet
électeur ne soutenait pas particulièrement, qui lui étaient même indifférentes.
C’est pourquoi
quelques pays usent du référendum pour consulter la population sur un seul
sujet à la fois. Chaque citoyen suisse, par exemple, est invité à se prononcer
sur une trentaine de sujets par an, dont la plupart bien sûr ne le regardent
pas. L’abstention à juste titre est massive. Seuls se rendent aux urnes les
tyranneaux frustrés et les râleurs, tous zélés démocrates, qui ne peuvent
s’empêcher d’intervenir dans la vie de ceux qui ne leur demandent rien.
Pour illustrer d’un
seul cas l’illogisme de ces référendums, je
rappellerai celui qui demandait aux électeurs genevois d’approuver le principe
d’un tunnel routier sous la rade qui divise la ville. Il devait épargner
d’interminables bouchons aux très nombreux banlieusards de France et du canton
de Vaud. Mais ceux-ci ne votent pas à Genève. En revanche, une brigade
d’électeurs barbus et en anorak, qui affirmaient ne circuler qu’à vélo, et
habitaient pour la plupart trop loin du tunnel pour en être incommodés,
réussirent après une campagne vigoureuse à faire interdire sa construction.
La solution
libérale, c’est-à-dire conforme à la justice, eut été de demander aux usagers
s’ils étaient d’accord de payer des infrastructures pour faciliter leurs
mouvements automobiles et dédommager éventuellement les riverains importunés.
Qui d’autre que les usagers et les riverains pouvaient légitimement dire oui ou
non à ce projet ?
Et l’on pourrait
reprendre ainsi les dizaines de référendums organisés chaque année, par exemple
sur les horaires d’ouverture des magasins, sur l’autorisation à une nouvelle
compagnie de taxis d’opérer en ville, ou à l’Église catholique d’établir un
évêché, comme si ces questions ne devaient pas être réglées par les intéressés
eux-mêmes, les patrons et employés des magasins, les propriétaires et
chauffeurs de taxis, et le Vatican.
Au moins
l’organisation d’une votation dans le monde tangible prend-elle un certain
temps, que les citoyens peuvent mettre à profit pour s’informer. Que penser en revanche de ces référendums
« en ligne », où les électeurs se prononceraient sur tout, à tout
moment, dans un processus de « démocratie continue » ? Après un
crime affreux, on pourra compter sur le rétablissement de la peine de mort, et
après la découverte d’une erreur judiciaire, sur son abolition, et ainsi de
suite au gré des sautes d’humeur et des billevesées.
Hayek a raison. La
démocratie est bien une pédagogie. Mais la leçon qu’elle enseigne est qu’on
peut obtenir ce qu’on souhaite par la violence de l’État. La civilisation
a-t-elle besoin de cette leçon-là ?
St Augustin écrit
quelque part que tout le monde aime la vérité, même les menteurs, puisqu’ils
voudraient que leurs mensonges soient la vérité. La démocratie est un mensonge
qu’on aime. Nous voudrions tous qu’il soit vrai que ceux qui votent exercent le
pouvoir, que leurs délégués défendent l’intérêt général, que les lois qu’ils
promulguent délimitent les sphères du permis et de l’interdit.
Mais même les
sommités de l’État et de l’intelligentsia ne peuvent plus nous faire accroire
ce qui est si évidemment contraire au jugement et à l’expérience. Deux siècles
de révolutions autour de la planète nous confirment, sans aucune exception, que
les délégués du peuple confisquent le pouvoir et ne le rendent pas. L’intérêt
général se confond vite avec le leur. Leur législation ne trace pas la
frontière entre le permis et l’interdit – cette distinction est déjà opérée par
les prescriptions de la morale et du Droit - mais entre ceux qui à qui ce
sera permis et ceux à qui ce sera
interdit. La loi des démocrates ne dit pas : « Tu ne tueras
pas », elle désigne certaines personnes qui ont le droit de tuer, les
militaires et les flics. La loi des démocrates n’ordonne pas : « Tu
ne voleras pas », elle dit que certaines personnes seulement ont le droit
de voler, les agents du fisc et des douanes… Modeste souverain assurément que
ce peuple qui jouit de moins de droits que ses supposés serviteurs.
Certains êtres
humains sont porteurs d’une mission. Ils sont inspirés par un grand dessein et
ils appellent les peuples à les suivre. Alexandre, Saint Louis, De Gaulle… sont
quelques noms qui viennent à l’esprit. L’aristocratie européenne, d’où les
souverains étaient issus, était éduquée dans cette conviction que ses membres
étaient des élus, non pas de ceux en dessous d’eux, mais d’une autorité
supérieure. Même si beaucoup ne se montrèrent pas à la hauteur de cette
vocation, ils formaient collectivement la dimension verticale des nations.
Tocqueville a bien
montré que sans cet appel vers le haut, la démocratie n’est qu’une masse avachie, « un troupeau d'animaux timides et
industrieux, dont le gouvernement est le berger ». Aucun pays du monde ne
correspond mieux à ce célèbre tableau de Tocqueville que celui où la démocratie
est la plus accomplie, la Suisse. Depuis un demi-siècle, elle est la patrie
rêvée des gens sans rêve, toute propre, bien pensante, sans passion ni conflit,
où la soumission est une vertu, la délation un devoir, le journalisme une
propagande.[17]
Comme on ne saurait
supposer que les helvètes soient génétiquement différents du reste des humains,
et comme la population se répartit en quatre langues et cultures, il faut
accepter ce qu’ils disent d’eux-mêmes, que la seule institution qui les unit
est la démocratie. Si ces montagnards ont les idées plates, c’est donc à la
démocratie qu’ils le doivent. Ce qui est logique après tout. Avec des
référendums toutes les trois semaines pour permettre ou interdire aux gens de
faire ce qu’ils souhaitent, comment prendre son essor ? comment être
excentrique, inspiré, novateur ? Pour ne prendre qu’un exemple, beaucoup
de visiteurs se demandent pourquoi Genève, une des villes les plus riches du
monde, siège d’une pléiade de banques et d’institutions internationales, ne
peut s’enorgueillir d’aucune grande réalisation architecturale. Mais lorsque
pour construire sur son propre terrain avec ses propres fonds, il faut dix
autorisations de gratte-papiers, et être approuvé par un référendum de
béotiens, on a une architecture de gratte-papiers béotiens.
Le conflit entre la
démocratie et la création ne se limite pas évidemment au seul domaine de l’art.
Il s’étend à tout ce qui affecte notre vie : la science, le commerce, le
droit… La démocratie s’est substituée à ces autres forces qui entravaient la
créativité de nos ancêtres : le poids de la tradition, les tabous religieux,
les interdictions d’entreprendre faites aux femmes et aux castes inférieures…
Or l’intérêt pour chacun de vivre en société est que nous bénéficions de
l’invention et des initiatives des autres, même si nous ne les comprenons pas,
et si nous ne savons pas comment elles fonctionnent. Le respect du droit de
propriété suffit à protéger des conséquences de ces entreprises ceux qui les
jugent néfastes. En revanche, précisément parce que nous sommes incapables de
saisir la portée de certaines innovations, qu’elles soient artistiques,
économiques ou technologiques, laisser à la masse des citoyens le droit de les
censurer revient à ramener la civilisation au plus petit commun dénominateur de
l’entendement humain. Au moins, l’aristocratie formait-elle une élite lettrée,
audacieuse, qui s’avéra capable de grandes réalisations, parce qu’elle n’était
pas tenue de sacrifier au culte démocratique de la médiocrité.[18]
Tous les comploteurs
le savent, ceux qui ont à connaître de l’opération doivent être « mouillés ».
Leur implication est le gage qu’ils ne pourront pas dénoncer le forfait et s’en
déclarer innocents. La démocratie ne supporte pas l’innocence. Si le
gouvernement incarne la volonté du peuple, comment le peuple ne serait-il pas
responsable des exactions du gouvernement ? Même ceux qui ont voté contre
sont complices puisqu’en jouant le jeu, ils ont légitimé le système qui permet
l’arbitraire juridique, les violences policières, le mobbing fiscal,
l’agression militaire et douanière contre l’étranger… Les serfs, les
colonisés, les femmes, les juifs, lorsqu’ils n’étaient pas directement victimes
du pouvoir, pouvaient au moins se proclamer innocents de ses crimes. En
devenant citoyens électeurs d’un État, ils s’en rendent complices. Il est
impossible de garder son intégrité morale, et de participer en même temps à la
légitimation du pouvoir politique.
Celui qui s’assied à
une table de jeu ne doit pas se plaindre lorsque le sort lui est contraire. Si
des partis nauséabonds de droite ou de gauche viennent à gagner des élections
en Europe, ou des fondamentalistes religieux en Afrique, et des expériences
récentes montrent que c’est possible, que peuvent dire les démocrates qui ont
accepté d’avance le verdict des urnes[19] ? Eux aussi auraient imposé leurs lois s’ils
avaient gagné. Un fusil peut être utilisé défensivement ; un bulletin de
vote est toujours une arme offensive. Au lieu de cette archaïque guerre
démocratique, qui ne laisse que des vainqueurs provisoires et des vaincus
revanchards, pourquoi chacun ne serait-il pas libre de vivre selon ses valeurs,
islamistes, communistes, capitalistes…, au sein de communautés auxquelles il ou
elle se sent appartenir ?
Et si le règlement
d’une de ces communautés stipule que les décisions sont prises à la majorité
des membres, cette règle acquiert une authentique légitimité, puisque ceux qui
l’acceptent l’ont formellement approuvée et ont la faculté de faire cesser le
pouvoir de la communauté sur eux en démissionnant. Arguer que la constitution
s’impose à ceux qui n’en veulent pas est énoncer une contradiction interne de
la démocratie, puisque c’est reconnaître que la légitimité du pouvoir ne dépend
pas de l’assentiment de ceux sur lesquels il s’exerce. Si le pouvoir
démocratique peut contraindre ceux qui le rejettent, la démocratie n’a plus
d’argument contre les tyrans de toutes espèces.
En commençant cette
intervention, je rappelais les liens vieux de 300 ans entre la science moderne
quantitative et la démocratie. Mais la méthode scientifique, fondée sur la
logique rationnelle cognitive, ne s’est pas substituée aussitôt à toutes les
autres formes de connaissance. Par exemple, nous rencontrons encore
quotidiennement autour de nous des pratiques magiques. Elles ne sont pas
délirantes. La magie n’est pas la représentation hallucinée d’une réalité qui
serait autrement évidente. Comme l’écrit Ken Wilber, la magie est plutôt la
perception souvent approximative d’un niveau primitif de réalité, centré sur
l’émotion et la sexualité.[20] La politique, qui fait appel aux sentiments
primitifs de prédation et de pouvoir sur autrui, a mis plus longtemps que nos
autres conceptions du monde pour passer au stade rationnel. Nous adorons ses
idoles. Car il est rassurant de croire que des éléments que nous contrôlons,
comme des amulettes et des grigris, ont plus de pouvoirs qu’ils n’en déploient
réellement.
L’institution de
l’État est un exemple remarquable d’idolâtrie moderne. Par la célébration
rituelle des élections présentées comme une grande messe sociale, elle nous
permet de participer au culte qui influencera l’idole en notre faveur. Si nous
lui faisons l’offrande du bon bulletin de vote, elle nous apportera la
sécurité, l’emploi à vie, une retraite confortable, des soins médicaux
gratuits, la protection de l’environnement, une bonne école pour nos enfants…
Toutes ces grâces pleuvront par miracle. Nous n’aurons rien à faire nous-mêmes
pour gagner ces bienfaits. Qu’y a-t-il de plus magique que cette
croyance-là ?
Certaines illusions
sont si douces qu’il faut du temps pour s’en déprendre. L’illusion démocratique
nous leurre plus longtemps que d’autres, pas seulement en flattant notre
névrose de pouvoir, mais aussi en présentant comme siennes les réussites des
autres : celles du libéralisme, qui attache des droits à chaque personne
humaine, celles du capitalisme, génératrices de prospérité. A travers cette
construction symbolique fondatrice de l’ordre social, le clergé des hommes de
l’État et ses protégés peuvent pérenniser leur exploitation. Le plus sûr moyen de
se protéger de leur violence, et surtout de protéger son âme, est de refuser
leur logique du pouvoir. Le déligitimer. Ne pas voter. Refuser d’être complice.
Il émergera de ce refus de la compromission politique un appel aux consciences
individuelles. La société juste ne se construira pas par le haut, par la magie
d’un bon gouvernement, mais par le bas, par l’émancipation de chacun,
conscience après conscience.
Vivre ensemble
implique des normes. Pour nous, libertariens, la norme universelle est simple, elle
est le respect de chaque être humain, de ses croyances, et des biens matériels
auxquels il est attaché. Les libertariens ne vivent pas dans leur trou,
oublieux des autres. La société que nous construisons, inédite dans l’Histoire,
est une société sans pouvoir, à la fois très modeste, car elle renonce aux
grandes épopées des princes et des États, et très ambitieuse, car elle demande
l’engagement de chacun au quotidien. C’est une société qui abandonne la
politique pour la politesse, la citoyenneté et le civisme pour la civilité.
D’après
la transcription d’une conférence donnée en anglais
au
Congrès mondial d’ISIL et de Libertarian International,
tenu
à Dax, du 1er au 5 juillet 2001, en célébration du
bicentenaire
de la naissance de Frédéric Bastiat.
www.liberalia.com cmichel@cmichel.com
[1] Rudolph Rummel, Understanding Conflict
& War, Sage Publications, 1975
Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, London,
Penguin Books, 1992
Amartya K. Sen, Poverty & Famine, An Essay On Entitlement And
Deprivation, Oxford University Press, 1984
[2] Un ouvrage récent et bien documenté
illustrant cette thèse est celui d’Hernando de Soto, The Mystery of Capital,
Why Capitalism Triumphs In The West And Fails Everywhere Else, Basic Books,
2000
[3]
Paradoxalement, c’est dans les pays les moins démocratiques où la
constitution est d’adoption récente qu’on peut dire qu’une partie au moins de
la population l’a approuvée en la ratifiant par référendum. Dans les pays de
démocratie plus ancienne, le citoyen n’a a adhéré à rien. Il est donc logique
que, juridiquement, il ne puisse
démissionner d’une organisation à laquelle il n’appartient pas. Ainsi, le lien
politique n’est rien d’autre que celui que les plus forts et les plus nombreux
imposent aux minorités et aux faibles.
[4] Voir en particulier Murray Bookchin, The
Ecology of Freedom, Cheshire Books, 1982.
[5]
Cette conception de la souveraineté populaire faisant fi du Droit trouva
une parfaite illustration à l’Assemblée nationale française il y a quelques
années lorsque l’opposition reprocha au gouvernement de violer la loi. Elle
s’attira la riposte cinglante : « Vous avez juridiquement tort, parce
que vous êtes politiquement minoritaires ». Version démocratique de
« L’État, c’est moi ! ».
[6] Par
exemple, dans des cas de censure, d’attribution de subventions, ou d’expulsion
de sans-papiers.
[7]
Voir René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps,
NRF-Gallimard, 1945.
[8] “A democracy cannot exist as a permanent
form of government. It can only exist until the voters discover that they can
vote themselves largesses from the public treasury. From that moment on, the
majority always votes for the candidates promising them the most benefits from
the public treasury, with the result that a democracy always collapses over a
loose fiscal policy, always followed by a dictatorship. The average age of the
world's great civilizations has been 200 years. These nations have progressed
through this sequence:
From bondage to spiritual faith; From spiritual faith to great courage;
From courage to liberty; From liberty to abundance;
From abundance to selfishness; From selfishness to complacency;
From complacency to apathy; From apathy to dependence;
From dependence back into bondage.”
Alexander
Fraser Tyler, cité par Doug Newman, sur
le site www.geocities.com/fountoftruth
[9] L’État,
composition parue au Journal des Débats, numéro du 25 septembre 1848,
disponible sur l’excellent site consacré au grand économiste français : www.bastiat.org
[10] Voir Hans-Hermann Hoppe, The
Political Economy Of Monarchy And Democracy And The Idea Of A Natural Order,
ainsi que son Les élites naturelles, les intellectuels et l'État (trad.
François Guillaumat), deux textes publiés sur le site de Liberalia ( www.liberalia.com )
[11] La
démocratie s’honorerait de ne lever qu’un impôt unique, celui sur les personnes
physiques, et, soit de le rendre universel comme le suffrage (en France, la
moitié des ménages ne paient pas d’impôt sur le revenu), soit de le rendre
volontaire, la contrepartie de payer l’impôt étant d’en décider l’affectation.
Dans les deux cas, le nombre de voix serait proportionnel aux contributions
versées ; ceux qui sous-estimeraient
leur déclaration d’impôt perdraient des voix, ce qui est logique. Chaque
citoyen assumerait ainsi la responsabilité financière de ses préférences
politiques. Mais on comprend que le berger veuille cacher au mouton les ciseaux
qui vont le tondre. Les droits de douane, la TVA, les taxes et droits divers,
sont bien plus faciles à prélever, parce qu’ils semblent indolores. Ils ont
aussi l’avantage de pénaliser plus lourdement les pauvres, qui sont moins
vigilants, et qui exercent moins d’influence sur les hommes de l’État.
[12]
Dans une logique « citoyenne », les étrangers payant des impôts auraient été naturellement
électeurs de la première de ces assemblées et éligibles ; pas
nécessairement de la seconde.
[13] Là
encore, la comparaison avec le régime monarchique est éclairante. Le monarque
régnait sur des peuples de mœurs et de coutumes différents, sans allégeance à
aucun d’entre eux. L’armée était souvent composée de mercenaires, et personne
ne trouvait incongru qu’un Cardinal italien fût premier ministre de la France,
qu’un Maréchal de Saxe commandât ses armées, ou qu’un Duc de La Rochefoucauld
fût gouverneur d’Odessa (c’est même ce gouverneur-là qui fit construire les
fameux escaliers du port, immortalisés dans Le Cuirassé Potemkine).
[14] L’idéologie citoyenne, en fait, ne comprend qu’une alternative :
avec moi ou contre moi. La Patrie ou la mort. Si tu es contre elle, tu n’as pas
le droit de vivre. Il n’y a que la citoyenneté qui compte. Peu me chaut que tu
sois musicien, bon père de famille, jardinier ou banquier. Les jacobins
donneront vite cette interprétation de la citoyenneté : « Sois mon
frère, ou meurs ». La gentille communauté des citoyens, on la voit bien
dans les manifestations obscènes de joie à l’annonce des résultats d’élections,
surtout dans le pays qui a inscrit la fraternité dans sa devise. (Au football
aussi, les gagnants font la fête, mais l’enjeu n’est pas le même, n’est-ce pas,
l’équipe malheureuse ne va pas subir des années durant le pouvoir, les lois,
les impôts, la censure des vainqueurs).
[15] Jean Guéhenno, The End Of Nation-State,
transl. Victoria Pesce Elliott, University of Minnesota Press, 1995.
[16] Ma
génération est la dernière qui a connu des héros en politique. Mes camarades de
lycée épinglaient des posters de Mao, Trotsky ou Che Guevara sur leurs murs.
Des canailles, certainement, mais des canailles magnifiques. Constatons en
notre temps l’arrivée au pouvoir des bouffons, signe infaillible que nous
sommes bien en démocratie.
[17] La
loi suisse impose désormais aux
banquiers de dénoncer à la police toute transaction financière inhabituelle de
leurs clients. Il suffit de parcourir la presse et d’écouter quelques émissions
de radio et de télévision pour apprécier l’empressement des journalistes
suisses à soutenir toutes les propositions liberticides de leurs politiciens.
Inversement, les créateurs sont superbement ignorés ou crucifiés.
[18] On voudrait aussitôt opposer la belle
profession d’indépendance d’esprit de Romain Rolland dans l’introduction de Clérambault :
« Le développement universel des démocraties, mâtinées d’une survivance
fossile : la monstrueuse raison d’État, a conduit les esprits d’Europe à
cet article de foi, que l’homme n’a pas de plus haut idéal que de se faire le
serviteur de la communauté. Et cette communauté, on la définit : État… De
libres âmes, de fermes caractères, c’est ce dont le monde manque le plus
aujourd’hui. Par tous les chemins divers : soumission cadavérique des
Églises, intolérance étouffante des patries, unitarisme abêtissant des
socialismes, nous retournons à la vie grégaire… Allons, ressaisissez-vous, vous
qui ne croyez pas que le cycle de l’homme soit révolu ! Osez-vous détacher
du troupeau qui vous entraîne ! Tout homme qui est un vrai homme doit
apprendre à rester seul au milieu de tous, à penser seul pour tous, et au besoin
contre tous. » (cité par Charles Baudouin, dans La Force en nous,
Delachaux&Niestlé, 1950).
[19]
Wendy McElroy a raison en déclarant qu’elle n’aurait pas voté aux
élections allemandes de 1932 et 1933, qui ont porté les nationaux-socialistes
au pouvoir, même si son vote avait compté pour leur barrer la route de la
Chancellerie. Car son vote servait précisément à légitimer le système qui
donnait le droit à de telles brutes de s’installer au pouvoir. Wendy McElroy, Why I Would Not Vote Against
Hitler, article paru dans Liberty, Mai 1996, republié par The
Voluntaryist, N° 85, Avril 1997, disponible sur http://user.aol.com/vlntryst
[20] Ken
Wilber, Sex, Ecology And Spirituality, Shambala Publications, 1995