François Guillaumat
LA POLITIQUE
DU DÉCALOGUE
La norme libérale consiste
à soumettre tous les
membres de la Cité aux quatre articles du Décalogue qui concernent
la politique :
§
tu ne voleras pas,
§
tu ne désireras pas injustement
le bien d'autrui,
cette dernière norme étant
incluse dans
la politique, parce que la plupart des mensonges
violent en fait le droit ou sont nécessaires à l'injustice.
La justice libérale, par conséquent, tout le monde la connaît, et tout le monde s'y soumet dans sa vie de tous les
jours, y compris les politiciens et autres
hommes de l'état, quand
justement ils n'agissent pas en tant qu'hommes de l'état.
Celui qui ne s'y conforme
pas : qui frappe son voisin, agresse
les passants
dans la rue
pour les voler,
tue sa femme, celui-là
se retrouve en prison, à l'hôpital
ou à la morgue.
La définition libérale de la justice est donc
la définition normale des gens normaux. Alors
par quelle aberration
devons-nous subir les pillages et autres brimades
d'un état qui est socialiste comme jamais ?
Et par quelle schizophrénie tant
de clercs, de soi-disant "chrétiens", et
comme les autres
conscients et respectueux de la justice naturelle,
approuvent-ils de sa
part tous ces délits et
crimes ?
La raison est typique des tromperies
du Malin : "tout
le monde est
contre le vol,"
expliquent
les sophistes qui le
servent, "mais le vol
n'existe pas
en soi, c'est
'la loi' qui le définit". Pour être clair, ce seraient les hommes de l'état qui décident ce que c'est
qu'un voleur et qui n'en
est pas un. De même que pour
l'avortement,
ils déterminent
aujourd'hui ce qui est un assassinat et ce qui
n'en est pas. à eux appartiendrait donc la définition du bien et du mal.
C'est en cela que le libéralisme s'oppose
à l'étatisme :
pour lui,
un voleur,
un assassin
ne sont pas ceux qui
ne passent pas par
les procédures étatiques reconnues pour dépouiller leur prochain ou l'expédier ad patres : pour
le libéral, à
l'inverse du démocrate-social qui se fait souvent passer pour lui, le voleur est celui qui s'empare
du bien d'autrui
sans son consentement ; quels que soient l'agresseur, la victime, le motif du vol, la destination
du butin,
les "besoins"
des receleurs, ou
encore le nombre de personnes qui approuvent
ce vol ou nient qu'il en est un. Et selon
les mêmes principes
rationnels de l'objectivité et de l'universalité, est un assassin quiconque tue délibérément un innocent. Point final :
définitions nécessaires et suffisantes. Quant à savoir de quel côté se trouve le Décalogue il
suffit de se demander s'il ordonne : "tu feras comme disent les hommes
de l'état", "tu adoreras la Démocratie"
ou si, au contraire, il répète : "tu ne voleras
pas", "tu n'assassineras
pas", etc.
Autre aspect de l'eritis sicut dei que les clercs ne semblent plus
condamner comme
le libéralisme
le fait :
le refus d'appliquer aux hommes de l'état les prescriptions
universelles
de la morale
et du Droit.
Pour les étatistes,
il existerait apparemment
un chapeau de sorcier, avec marqué dessus
"Homme de l'état", qui transformerait tous les mensonges, tous les pillages, tous les meurtres, en une forme de "justice supérieure" à condition
de le porter. Est-il
vraisemblable, pourtant, que
le Décalogue
ne s'adresse pas
aux hommes de l'état ? Ces interdictions de faire le Mal, faudrait-il les en dispenser parce qu'ils sont ceux
qui peuvent
en faire le plus, étant les seuls à pouvoir
user impunément
de la violence
agressive ?
Ne sont-ils pas
des êtres humains
comme les autres,
et davantage encore portés
à l'erreur et au crime, étant
ceux qui peuvent
forcer les autres
à supporter
ses conséquences à leur
place ? Ne sont-ils pas
suprêmement ceux qui peuvent mentir,
voler, assassiner ?
Que nos clercs ne se récrient pas trop vite devant
le "simplisme"
de cette "caricature". Car c'est bien aussi
ce qu'implique
leur propre invocation du "bien commun" à l'encontre du libéralisme.
Elle ne fait
qu'ajouter une formule
rituelle comme condition
d'efficacité du chapeau, mais
l'inconséquence magique
est la même :
oui, disent-ils en substance, les hommes de l'état ont le "droit" de disposer du bien d'autrui
contre son gré,
à condition
de prétexter
une destination particulière
du butin. Mais la
destination est indéfinissable
et le prétexte absurde,
puisque le principe
libéral de non agression, comme l'ont découvert les derniers Scolastiques, est justement la solution de ce programme
de recherche qu'est la question
du "bien commun".
La non agression est la seule définition de l'acte juste qui soit constatable par tous : définissant
comme propriété légitime
tout ce qu'on n'a pas
objectivement volé, c'est-à-dire acquis par violence et tromperie, ce principe est universel
et exclusif
de tout autre.
En l'admettant "mais
dans certaines limites",
parce qu'ils prétendent
le faire dépendre
d'autres normes
prétendument "supérieures", comme
le "bien commun",
le "droit à la vie" et autres
"destination universelle
des biens",
les clercs
ne jettent
pas seulement
la logique
par-dessus bord : en la rejetant, c'est
toute l'objectivité
du Juste
qu'ils abandonnent.
Ils livrent à
l'arbitraire l'ensemble des règles politiques
et sociales et de ce
fait, qu'ils en aient
conscience ou non, embrassent
non seulement
le subjectivisme, mais l'utilitarisme qu'ils prétendent par ailleurs abhorrer. Car
pour définir la justice au-delà
des critères
du Décalogue, il leur
faudrait pouvoir sonder les reins et les cœurs. Et,
bien entendu, qui veut faire
l'ange fait la bête. Voilà
à quoi conduit
de trouver plus raisonnable, moins extrémiste,
de dire suivant la formule du Cardinal de Lubac, que deux et deux
feraient quatre et demi.
L'antilibéralisme de nos clercs leur offre bien d'autres
occasions de renier les principes et les valeurs
du christianisme :
confondant la morale avec la justice, ils invoquent ses recommandations
contre le Droit
des autres, oubliant — ou feignant d'oublier — que ce Droit-là de choisir est une condition nécessaire de l'acte moral, et prennent pour de la charité cette prétendue "solidarité" qui n'est, pour reprendre
un mot de saint Augustin, qu'un brigandage étatique. voler les autres soi-disant
au profit
des pauvres,
est-ce vraiment
ce que le Christ
demandait aux puissants ? Et comment croire qu'ils l'admettent par souci concret d'aider les nécessiteux, alors que leur "réalisme"
consiste surtout
à gober
toutes les pieuses déclarations des hommes de l'état, comme si la redistribution politique
ne consistait pas par définition en ce que les forts volent les faibles, les pauvres en étant donc toujours les principales victimes[1] ?
Traitant par le mépris l'obligation de servir autrui
pour se servir
soi-même
qui caractérise
les relations par définition volontaires
de la société libérale,
accablant de quolibets
la "mythique main invisible", ils encensent les hommes
de l'état qui détruisent cette nécessité réelle du service rendu à autrui au milieu
de discours
sur le prétendu "service public", institution
qui,, par nature et par vocation, en est effectivement dispensée par leur violence
subventionneuse
et monopolistique : non serviam ! Accusant
d'"idolâtrer
le marché"
ceux qui ne font
que prendre
au sérieux les prescriptions
politiques du Décalogue, ils rejettent sa définition
de l'acte juste
au profit d'utopies
de "justice sociale" impliquant que les hommes de l'état seraient
Omnipotents, Omniscients et Infiniment Bons et se retrouvent à patauger dans leur matérialisme pratique, car ce sont eux qui raisonnent sérieusement à partir de prétendues "mesures" des projets humains
avec des sommes d'argent, ayant perdu toute conscience
de l'abîme moral
qui sépare l'argent honnête de celui qu'ils ont volé.
Et pour parler de "marché" qui donc, sinon eux-mêmes n'a que ce mot-là à la bouche ? La règle de vie qu'ils voudraient disqualifier étant
le simple principe
de non agression,
intimement connu
et reconnu
par tout le monde,
comment en faire un monstre, s'ils ne l'affublent pas
d'un nom
que personne
ne comprend,
à commencer
par eux-mêmes ?
Cependant, les valeurs chrétiennes les plus spectaculairement reniées par l'antilibéralisme clérical
sont
les principales :
l'amour, et notamment l'amour
de la vérité. Le libéralisme est d'abord l'objet
de falsifications.
La plus grave,
hélas, fut commise au siècle dernier par notre Sainte Mère l'église qui,
au lieu
de reconnaître
dans le libéralisme
son enfant légitime,
l'a pris pour
le contraire de ce qu'il
est : pour un "subjectivisme" parce que,
quand il disait que ceux qui se trompent ont des Droits, elle croyait entendre que l'erreur en aurait. Pourtant, après
deux siècles de mises
au point par tant de libéraux expressément
ou implicitement partisans du droit naturel (à la suite
de Locke), que penser de descriptions
qui le confondent encore
— ou font semblant —
avec
un absurde rejet
de toute norme et
de toute contrainte, avec
les misérables rationalisations
de l'anomisme libertaire,
refusant toujours de faire
aux libéraux la charité de les considérer comme capables de penser la norme politique ? Ou qui appellent "libéraux" des précurseurs de l'étatisme
totalitaire comme Hobbes
ou Rousseau, des pseudo-conservateurs ploutocratiques comme Guizot
et même — cela s'est vu ! autoritaires comme Bismarck ? Ou encore qui voient
du"néo-libéralisme"
dans le vol de leurs terres aux paysans, la collusion
des monopoles d'état
en des supermonopoles
supranationaux
ou l'accaparement personnel
par les hommes
au pouvoir
des richesses volées
au peuple par leurs prédécesseurs socialo-communistes ?
Est-ce pour cela
que les auteurs
de commentaires
se voulant savants ne font qu'interpréter de travers
les quelques publicistes
dont on leur a dit
qu'ils étaient libéraux
parce qu'ils sont
des économistes compétents,
comme Friedman ou Hayek ? Comment
écarter l'hypothèse d'un refus
de savoir, chez ceux qui "jugent le
libéralisme" sans avoir lu une ligne de Mises, Rand, Jasay, Rothbard et Hoppe, ses plus grands penseurs en ce siècle ? Comment prendre au sérieux
ces "penseurs sociaux", diplômés voire
professeurs de "philosophie politique", qui discutent gravement des politiques et des institutions sans seulement connaître
leurs conséquences réelles,
n'ayant jamais appris
la théorie économique ?
Qui passent leur temps à accuser la liberté naturelle
de causer chômage, pauvreté,
analphabétisme, drogue, Sida, délinquance, alors que
ces pannes de la régulation sociale ne sont dues qu'à l'irresponsabilité et
à l'impuissance institutionnelles que les hommes de l'état
nous imposent
par leurs usurpations massives et permanentes ? Comment
ne pas douter
de la santé mentale de ceux
qui taxent
d'"ultralibéralisme"
notre société
alors que ces hommes
de l'état y bafouent toujours davantage
notre Droit de décider des affaires qui sont
les nôtres, volant, pour redistribuer à leurs conditions, bien plus de la moitié
de ce que
nous produisons ? Et
surtout, comment croire que ces gens-là auraient sincèrement recherché la Vérité ?
C'est pour ces ignorants volontaires, qui manquent à leur devoir d'état, et plus encore pour leurs innombrables
dupes, dont ils s'affairent depuis des décennies à brouiller le jugement,
que Patrick Simon a écrit ce livre. Qu'on
se rassure : c'est avec
beaucoup plus
de ménagements
qu'il tente
de rapprocher
ses lecteurs de certaines des dures évidences que je viens de leur jeter à la face. C'est
par des faits,
des exemples,
des citations patiemment
développés qu'il démontre que la norme politique libérale
est au moins
compatible
avec le christianisme.
Autant dire que c'est
avec une spatule,
une toute petite
spatule en bois,
qu'il tente
de décrotter
nos analphabètes
économiques
à la française,
auteurs et lecteurs de dénonciations ampoulées
à l'encontre d'un libéralisme
dont ils ne savent
rien et auquel ils n'ont rien compris. Et s'il s'en trouve parmi eux qui n'ont pas tout à fait oublié
l'époque où la Vérité les intéressait, ils sortiront de sa lecture
considérablement
plus intelligents
qu'ils n'y étaient
entrés.
[1]
Cf. François Guillaumat, "Voleurs de pauvres", La Lettre de SOS Action Santé, n¡ 14,
juillet 1998,
pp. 2 ˆ 11.