François Guillaumat

 

L'économisme

ou : "les deux abus de l'ignorance économique"

 

 

Deux abus d'une même ignorance, pour un même effet

On voit aujourd'hui dénoncer l'"économisme", par des gens qui n'ont évidemment pas la connaissance des usages licites de l'économie politique qu'exigerait la critique de ses abus. On est alors tenté de faire cet exercice à leur place, ne serait-ce que pour éviter à certains de tomber dans les pièges mêmes qu'ils croyaient dénoncer : car si le discours de l’économisme invoque une "science économique" dénaturée afin de faire passer des violations du Droit pour les oracles impersonnels d’une rationalité objective, c'est à des falsifications tout aussi graves de cette science que se livre le discours sur l’économisme, et il ne vise pas moins à faire passer des abus de pouvoir pour l'expression d'une pensée soi-disant "supérieure".

 

Les falsifications matérialistes de l'économisme

L'économisme passe par une dénaturation scientiste de la valeur, que l'on nomme utilitarisme et qui consiste à traiter celle-ci comme une matière indifférenciée, et de ce fait "scientifiquement mesurable" ; en fait, les jugements de valeur sont des actes de la pensée, portant sur des objets uniques dans des contextes singuliers, relativement à des projets personnels. Quant aux prix, ils ne sont que des repères, observables lors des actes d'échange, où ils ne signalent que des rangs sur les échelles de préférences.(1)

Il y a l'obsession de l'argent des comptables nationaux (les énarques) : pour composer le prétendu "produit national" qui pour eux doit remplacer la morale et le droit, ils traitent les échanges en monnaie comme des "mesures" de la production, "additionnant" savamment les carottes, les machines à coudre, etc. et surtout les "services" des hommes de l'Etat comptés, non pas pour ce qu'ils valent mais pour ce dont ils nous privent. L'autre matérialisme —mécaniste— est celui des ingénieurs sociaux, qui raisonnent sur une "utilité sociale" en fait indéfinissable en raison, et prétendent justifier n'importe quelle des violences par quoi les hommes de l'Etat contraignent nos choix concrets —soi-disant pour assurer plus "efficacement" la réalisation de nos "véritables préférences".(2)

Ces tours de passe-passe pseudo-scientifiques violent à répétition les exigences de la logique, et ne fournissent en outre aucune indication repérable —si fausse soit-elle— des cas où les hommes de l'Etat devraient intervenir, a fortiori où ils devraient s'arrêter. Leur seule fonction réelle —ce pour quoi les hommes de l'Etat entretiennent leurs adeptes avec l'argent du contribuable, est d'intimider les gens normaux, qui savent juger de la moralité et de la justice des actes humains, afin de les écarter, au nom de la prétendue "science" de soi-disant "experts".

La véritable science économique peut et doit identifier les effets réels des politiques et des institutions. Comme ceux-ci ne sont que très rarement ce qu'annoncent leurs promoteurs, elle est pratiquement nécessaire aux hommes d'Etat comme aux philosophes politiques et, comme pour former un ingénieur, il faut au moins dix ans d'études et d'expérience pour faire un économiste. La théorie économique, rappelons-le, traite d'actes de la pensée : création d'information et jugements de valeur. Elle emploie donc les mêmes moyens de preuve que la philosophie morale dont elle est issue, et relève de la logique.

L'économisme falsifie d'abord cette science authentique en impliquant que l'économie politique relèverait de la "preuve expérimentale" : scientisme qui traite les choix des sujets pensants comme s'il s'agissait des automatismes propres à des objets sans volonté. Ce qui lui permet d'imposer une méthodologie matérialiste, qui disqualifie le jugement moral et détourne l'attention vers des débats "techniques" —en fait sans conclusion possible— sur les effets statistiques observables ou non de politiques complexes. Sur ces résultats très transitoires, la poignée des "experts", que ces ratiocinations ésotériques n'auront pas semés en cours de route, n'aura plus qu'à porter une appréciation purement subjective —sans fondement rationnel, mais que l'on trouvera conforme aux intérêts des puissants du moment.

 

Les dénonciations de l'économisme : ignorance et obscurantisme

Ces abus sont obscurément perçus, et l'économisme dénoncé ; mais il l'est rarement au nom d'une vraie science ni de principes moraux cohérents.

Nombre d'"anti-économistes" autoproclamés, qui dénoncent l'utilitarisme et le mercantilisme, les pratiquent sans le savoir : ils ignorent simplement la signification de ces termes,(3) Bruno Mégret, qui lui aussi glose sur l'économisme, en parle comme un aveugle des couleurs, n'ayant aucune formation sur le sujet, et pas d'autre référence "scientifique" que le matérialiste Maurice Allais. (4)

Quant aux principes normatifs qu'on lui oppose, ils procèdent le plus souvent d'une confusion entre la science économique (5) et l'esprit de lucre. Quand il ne s'agit pas tout simplement, dans l'utopisme caractéristique d'un pseudo-"conservatisme" réflexe, d'exalter ce que Ayn Rand dénonçait comme la stagnation de droit divin. (6)

Ces discours sur l'économisme impliquent donc d'autres falsifications de la science, et d'autant plus graves que celles-là invitent à nier sa pertinence là où elle est non seulement licite mais absolument nécessaire. Car on ne peut pas plus suspendre l'opération des lois de l'offre et de la demande —ni faire disparaître le phénomène de l'intérêt— qu'on ne peut faire que deux et deux fassent cinq.

Le défaut essentiel de ceux qui dénoncent aujourd'hui l'économisme est leur ignorance fondamentale de la matière. Ignorance d'autant plus grave qu'ils y demeurent aveugles : dans les domaines qui relèvent de l'analyse économique, ils ont satisfait leur désir de comprendre en y plaquant un raisonnement politique où ils peuvent exceller mais qui, par définition, méconnaît son objet et conduit de ce fait à de graves confusions. (7)

C'est armés de cette ferme conviction de maîtriser une causalité sociale qui, en fait, leur échappe, qu'ils dénoncent l'emploi nécessaire de la science économique au prétexte de ses falsifications, falsifications qu'ils restent d'ailleurs incapables d'identifier. C'est ainsi qu'ils fournissent, à eux-mêmes et aux autres, des prétextes pour refuser de l'apprendre et d'en tenir compte. Une fois enfermés dans ce cercle vicieux de l'obscurantisme arrogant, ils peuvent, sur l'économisme, tenir indéfiniment le même faux discours.(8)

 

NOTES

(1)  L'économie n'est pas la "science des chiffres" : c'est l'étatisme que symbolisent les statistiques. Les deux mots ont d'ailleurs la même origine.

(2) Jean-Jacques Rousseau n'est pas loin, qui disait : "on les forcera à être libres". Mais lui aurait probablement encore reconnu que l'"efficacité" n'existe pas en soi, n'étant qu'une relation entre les moyens employés et le projet —forcément personnel— qu'ils sont censés servir.

(3)  Le mercantilisme désigne l'ensemble des rationalisations qui, depuis la fin du XVIème siècle en Europe, prétendent justifier l'exploitation du peuple par les monopoles et autres apparences de la même imposition-subvention. En France, sous le nom de colbertisme, il constitue le fonds d'analphabétisme économique —et ce qui est pire, inconscient— de la classe dirigeante.

(4)  A l'ingénieur qu'il est exclusivement, "le" prix Nobel paraît être "le plus ancien dans le grade le plus élevé" ; mais celui-ci ignore la philosophie morale et nie le droit, et cette méconnaissance-là est le fondement même des falsifications de l'économisme.

Tout cela, bien sûr, lui échappe complètement, comme lui échappe le fait que Maurice Allais ne comprend pas du tout la théorie des échanges internationaux : celui-ci voudrait soumettre à de prétendues "conditions d'application" des relations qui sont aussi nécessaires que deux et deux font quatre, et attribue au libre-échange des inconvénients qui ne peuvent —tout aussi logiquement— être dus qu'à l'incertitude. Mais Allais flatte ses préjugés protectionnistes : dès lors, a-t-on besoin de "prouver" sa "compétence" ?

En fait, comme il a strictement les mêmes effets contraignants que les autres faces de la prédation politique socialiste : redistribution aléatoire et destruction de la production, le soi-disant protectionnisme n'offre aucun des avantages que ses partisans croient pouvoir lui prêter ; la contrepartie de cette identité de nature étant que, contrairement à ce que laissent entendre les démocrates-sociaux mondialistes, il n'a pas davantage d'inconvénients non plus.

C'est simplement un prétexte assez ancien pour les pillages que les hommes de l'Etat infligent au peuple au profit des lobbies. Ne lui sont spécifiques que les sophismes qui l'accompagnent : sophismes xénophobes pour les ignorants qui prennent pour argent comptant son absurde prétention à opposer l'intérêt national avec l'intérêt étranger, et sophismes pseudo-sécuritaires pour les matérialistes à la Allais, qui ne savent pas raisonner sur l'incertitude et croient pouvoir opposer liberté et sécurité.

(5) Laquelle est de toutes façons une question de fait, préalable au jugement en morale et en droit. Telle politique, telle institution a-t-elle, ou non, les effets que lui prêtent ses partisans, a-t-elle des effets autres, éventuellement contraires ? Voilà la seule question à laquelle elle prétend répondre, et pourquoi elle est nécessaire.

(6) Les pseudo-conservateurs veulent bien reconnaître le droit de propriété, mais pas au point d'admettre que disposer paisiblement de leurs possessions légitimes conduise les propriétaires à changer la société. Ils refusent d'admettre qu'on ne peut à la fois préserver le Droit et figer la société en l'état, et que de ces deux ambitions seule la première est pensable. En somme, ils admettent le libre arbitre de l'homme mais ne songent qu'à annuler ses conséquences. C'est pourquoi leur attitude diffère si peu de celle que leur matérialisme inspire aux socialistes :

Refus de la logique en matière normative : les derniers Scolastiques avaient bien vu que la seule traduction possible du "bien commun" en termes de principes d'action est la préservation de la propriété naturelle. Cette conclusion, les pseudo-conservateurs la rejettent en invoquant de prétendus "abus", au bénéfice d'un "arbitrage des intérêts" qui confisque en principe tous les droits existants au profit des hommes de l'Etat, dont le subjectivisme essentiel sabote tout raisonnement juridique, et qui ne peut, dans la pratique, se distinguer de l'utilitarisme.

Utopisme autoritaire : comme la pseudo-norme socialiste d'un état idéal de la société à réaliser dans l'avenir, toute pseudo-norme "conservatrice" d'un "état de la société" à préserver, réel ou imaginé, revient à annuler en principe la libre disposition de leurs biens par les membres de la société. Comme l'autre, cette utopie revient à réserver l'initiative —l'exercice du libre arbitre— aux seuls hommes de l'Etat.

Dualisme anthropologique : les hommes de l'Etat —qui sont irresponsables — sont censés imposer une conduite morale aux gens normaux, qui eux subissent les conséquences de leurs actes. On tient donc que les hommes de l'Etat sont d'essence supérieure, au mépris de l'évidenceÉ et à l'imitation des ingénieurs sociaux du socialisme, qui considèrent leur congénères comme la "matière première" de leurs constructions et expériences.

- Redistribution politique socialiste : une fois postulé —exactement comme le font les ingénieurs sociaux— que les droits de propriété sont en principe réformables à tout moment et sous tout prétexte par les hommes de l'Etat, on autorise —et on entreprend— toutes les formes du pillage des faibles par les puissants.

(7) Que des spécialistes de la "stratégie d'entreprise" confondent la concurrence et la guerre est un abus tolérable de leurs points communs, dans la mesure où les patrons n'envoient pas d'hommes en armes pour voler, détruire ou, comme disait Bastiat, "entraver l'industrie de leurs concurrents".

Pour des hommes politiques, en revanche, ignorer les différences essentielles entre le commerce et la guerre conduit à méconnaître l'opposition entre agression et non-agression qui est le fondement même de la normative politique. En outre, cela inspire des politiques qui affaibliront le pays en croyant le renforcer. Traître par incompétence : voilà le sort qui menace les soi-disant "hommes d'Etat" qui méconnaissent la science économique.

(8) et l'un des cas, évoqués par saint Thomas, où l'ignorance est un péché. "La grande immoralité", disait le nabot jacobin Napoléon Bonaparte, "c'est de faire un métier qu'on ne sait pas"