François
Guillaumat
Comment
prouver
que
l’on doit rester wertfrei ?
Des hommes sans
valeurs
sont des
zombies ou des marionnettes
— ou
encore des Nazis
Leonard Peikoff (1)
Les
démocrates sociaux — dont un grand
nombre, pour la confusion générale, se disent «libéraux», affirment,
au moins depuis le XVIIIème siècle (mais
ce subjectivisme-là est connu
depuis les Sophistes) (2), qu’on ne pourrait pas définir
objectivement le Bien ni le Juste, de sorte que la subjectivité serait inévitable en la matière : personnelle pour définir le Bien, et collective pour définir le Juste, puisqu’en politique, il faut bien imposer une norme
générale tout en évitant la
guerre civile.
J’entends pour
ma part poser la question de la cohérence, notamment pratique
de ces subjectivisme
et relativisme moraux : et à ce titre démontrer que leurs
partisans les contredisent
implicitement chaque fois qu’ils tentent de les justifier. En
somme que leur position n’est pas conforme aux exigences de la raison, même dans
l’acception limitée que leur
irrationalisme partiel admet
de reconnaître comme valide.
1 La contradiction pratique comme moyen de preuve
La contradiction pratique, moyen classique
de preuve ?
J’ai récemment
découvert pourquoi depuis l’antiquité les logiciens persistent à associer une certaine
nationalité au fameux paradoxe du menteur : c’est donc
bien que la contradiction
pratique figure parmi
les classiques de la
philosophie. En revanche, il n’est pas certain qu’elle ait toujours été employée pour éclairer
les esprits, comme ce sera le cas ici.
Si l’on doit en juger par l’ampleur des découvertes que
l’on peut faire en lisant Ayn Rand et Hans-Hermann Hoppe, on peut imaginer que son efficacité et son utilité comme
moyen de preuve aient été
sous-estimées. Et en explorant la contradiction pratique comme moyen
de preuve, on redécouvrira au moins
ce que savaient déjà
les anciens
Hébreux : que toute parole est une action, de
même que tout acte implique
en même temps
des énoncés précis.
La
contradiction pratique, donc,
part du fait que quiconque
agit déclare de ce fait
implicitement certaines choses : par
exemple, tout acte
implique au moins qu’on
s’attend à un certain
effet, qu’il est bon
qu’on agisse ainsi, qu’on en a
le droit et même le devoir. Et ces énoncés, on peut
les soumettre au test de la cohérence logique pour
constater, ou non, qu’ils
se contredisent. Si on prend la logique
au sérieux, l’énoncé est faux
ou l’acte de parler injustifié.
Très important
pour la contradiction
pratique comme moyen de preuve : parler est un mode de l’agir. Donc quiconque dit
une chose en implique en même temps d’autres par cet acte de parler. Et si on dit
quelque chose que cet acte de parler
contredit implicitement, la réfutation est immédiate :
toutes les fois que quelqu’un dit
une chose, chose que ce
même acte de parler contredit
implicitement, nous pouvons et devons constater qu’il a réfuté cette chose ou parlé sans
justification. Contradiction pratique ou
«performative» — et
irremplaçable moyen de preuve pour la
logique.
Notamment, il y a des
contradictions pratiques qui
sont inéluctables : des choses
qu’on ne peut pas
affirmer sans
contradiction : exemple
classique, on ne peut pas sans se contredire argumenter contre le principe de non-contradiction :
on en déduit que la loi
fondamentale
de la cohérence logique, à savoir
qu’une même chose ne peut pas à la fois être
et ne pas être, cette loi doit être présupposée par toute
argumentation. Or, pour reprendre une formulation de Rothbard, si on est obligé de se servir d’une proposition au cours de toute
tentative pour la réfuter, cela érige cette proposition au rang d'axiome.
Qu’il
existe des contradictions
pratiques automatiques a donc
pour conséquence
que tout discours rationnel implique en même
temps des vérités permanentes : on ne peut pas argumenter sans que l’acte d’argumenter les
implique effectivement, et on
est donc obligé de les tenir pour vraies
comme condition même d’une
argumentation rationnelle. Ce
sont, pour reprendre les termes
du spécialiste Hans-Hermann Hoppe,
des énoncés vrais a priori , qui sont définitivement
justifiés.
La contradiction pratique,
instrument de recherche inattendu ?
Ce
test de la contradiction pratique nous permet
d’étendre le champ des
présupposés logiquement nécessaires bien
au-delà de ce à quoi on
s’attend conventionnellement :
Dans
ses écrits, Hans-Hermann Hoppe nous a donné d’autres occasions
d’apprécier les produits de la contradiction pratique
comme moyen de preuve et notamment des présupposés
logiquement nécessaires de
l’argumentation rationnelle par exemple :
Sur la connaissance des faits naturels
«du monde extérieur,
du monde physique, [on peut
connaître avec certitude] les faits plutôt abstraits mais universels et "réels" qui sont
déjà impliqués par notre connaissance
certaine de l'acte d'agir et[ des implications] de l'action : à savoir, que ce
monde-là doit nécessairement être un monde d'objets singuliers
dotés de qualités (de prédicats), d'unités dénombrables, de grandeurs
physiques, et de déterminisme
quantitatif (la régularité des
causes). En l'absence d'objets
ou de leurs
attributs, il ne peut pas y avoir
de propositions ; en
l'absence d'objets dénombrables, il ne peut pas y avoir
d'arithmétique ; et
sans déterminisme quantitatif — le fait que des quantités définies
de causes ne peuvent avoir que des effets définis (délimités) — il ne peut pas y avoir
ni moyens ni projets (ni biens
ni services), c'est-à-dire pas d'intervention active dans le courant des événements extérieurs,
afin d'obtenir un résultat auquel on donne plus de valeur (un
effet que l'on préfère).»(3)
Sur la connaissance de
l’avenir
«l'idée d'une incertitude (ou d'une ignorance)
‘parfaites’ est soit ouvertement contradictoire dans la mesure où elle veut dire "tout est incertain
de l'avenir sauf qu'il y
aura de l'incertitude — et de cela nous sommes certains’, ou
alors induit une contradiction implicite
en ce que cela veut dire
que ‘tout est certain mais le fait que tout est incertain
est lui-même incertain’ (du
type : ‘je sais assurément que ceci
ou cela est vrai, et [simultanément] je ne sais pas si ce même
ceci ou cela [la même chose] est
vrai ou faux’). Il n'y a qu'une position intermédiaire entre les deux extrêmes de la ‘connaissance parfaite’ et de l'"ignorance parfaite" qui soit
défendable au nom de la cohérence logique» : l'incertitude existe, mais cela
nous le savons avec
certitude. En conséquence de quoi, la certitude existe tout autant, et la
limite de la connaissance certaine et incertaine est elle-même certaine
(fondée sur une connaissance qui l'est aussi).»
(4)
«Le modèle des ‘anticipations rationnelles’ de l'homme
comme machine dotée d'une connaissance parfaite des distributions de fréquence relative de
toutes les classes d’"actes"
éventuels à venir cette
représentation-là est condamnée par des contradictions internes irrémédiables. L’hypothèse selon
laquelle tous les acteurs posséderaient une information identique [implique] une contradiction
performative : [énoncer ces
mots-là est démenti] par le fait
même
de les prononcer. Car
il n'aurait aucun besoin de [le]
dire si tous les autres [le] savaient. En fait, si tout le
monde savait exactement les mêmes
choses que tout le monde, personne
n'aurait besoin de communiquer
du tout. Le fait que les gens, bel et bien,
communiquent, prouve
que leurs informations ne sont pas identiques. Les théoriciens des anticipations
rationnelles eux-mêmes, en vertu du fait qu'ils présentent leurs
idées au public qui lit, doivent
naturellement supposer que le
public ne sait pas encore ce qu'eux-mêmes savent déjà.»
Sur les traits généraux
de l’action humaine
«[si quelqu’un] prétend savoir de science certaine que
l'information à venir des gens, et par extension logique, leurs actions, ne peuvent pas être
connues, c'est que
lui-même sait
bel et bien quelque
chose [et qui n'est pas prêt de
changer] de la connaissance et de l'action à venir. Il doit l'admettre
dès le départ : il existe
quelque chose [d'universel], qu'il peut
nous dire, parce qu'il le sait,
de la connaissance et de
l'action en tant que tels. Ce qu'[on]
doit présupposer n'est pas seulement que l'homme
pourra changer dans sa conduite
ultérieure, mais aussi que ces changements-là seront le fruit d'un processus d'apprentissage, c'est-à-dire qu'ils
résulteront du fait que l'homme aura su
distinguer entre le succès et l'échec, entre la confirmation et la réfutation, et tirer
des conclusions de ces expériences catégoriquement distinctes ; que, par conséquent, tous les changements possibles dans la conduite de l'homme, si imprévisible que puisse être leur
contenu particulier, sont soumises à des lois
prévisibles : une logique
uniforme et constante de
l'action et de l'apprentissage humains. (6)
Sur la connaissance des
énoncés à venir
«Je peux bel et bien
prédire, et en fait prédire
avec une certitude parfaite
que, aussi longtemps que je parlerai seulement, quelle que soit ma langue, tout
ce qu'aurai dit ou écrit aura
une structure logique (propositionnelle) constante et invariable : par exemple, qu'il me faudra
employer des propositions
identifiantes, telles que des noms
propres, et des propositions
d'assertion pour affirmer ou nier
quelque propriété particulière
de l'objet identifié ou nommé (7)
Voilà
donc quelques illustrations des
emplois de la contradiction pratique et de sa conséquence, les présupposés nécessaires de
l’action et de l’argumentation, pour
élucider certains domaines
de la pensée. Nous
allons pouvoir constater comment
la Wertfreiheit se tire
de ces tests-là.
II Dans quelle mesure la Wertfreiheit passe le test de la cohérence pratique
Le savant peut-il demeurer wertfrei ?
Max Weber,
démocrate-social qui se
prenait pour un libéral, a systématisé parmi les savants,
et notamment dans les sciences sociales, la distinction déjà avancée par David Hume entre les énoncés de fait, qui relèveraient de la science (ceci est vrai, ceci
est faux), et
les normes ou jugements de valeur (ceci est
bien, ceci est mal), qui ne pourraient pas être établis par la connaissance rationnelle et seraient
donc livrés à notre subjectivité
. En conséquence, le
discours rationnel devrait s’en tenir
aux simples faits, et
renoncer à tout jugement de valeur.
Pour lui, une science
sociale objective ne peut rien avoir à faire de l’éthique ni de quelque absolu que
ce soit, mais doit être relativiste,
hypothétique, «neutre par rapport aux valeurs».
On ne saurait méconnaître
l’intérêt
pratique que présente cette prescription :
Pour commencer, elle est plus prudente : les savants qui partagent l’option
subjectiviste, notamment sous
l’influence
du positivisme qui ne
reconnaît pas d’autre preuve qu’expérimentale, sont aujourd’hui si nombreux qu’on ne saurait sans
précaution leur révéler qu’on n’adhère
pas forcément aux pétitions de
principe qui prétendent a priori
la disqualifier. (8)
Un autre effet
bienvenu de cette règle, dans
ce même contexte contemporain où le raisonnement normatif
n’est pas généralement reconnu comme valide, serait que, si par
extraordinaire ses soi-disant
adeptes la respectaient
effectivement dans
les domaines politique et
moral, une telle ascèse de leur part épargnerait à ceux qui ont
malgré tout appris à raisonner sur les normes l’impression que cette fameuse Wertfreiheit ne leur sert qu’à dispenser de toute
rigueur intellectuelle les jugements de valeur qui surabondent dans
leurs écrits. Car,
comme disait Rothbard :
«les partisans de la Wertfreiheit, ayant rejeté
la possibilité d’une théorie normative
comme discipline particulière
de la pensée, se sont mis à
introduire en fraude
des jugements de valeur dans chacune des sciences de l’homme. La mode courante est de conserver
une façade de Wertfreiheit, tout en adoptant sans l’avouer
des jugements de valeur qui
sont présentés, non comme
des choix personnels du savant,
mais comme un consensus sur
les valeurs des autres. Mettre en avant ses propres valeurs est maintenant considéré comme partial et «non objectif» tandis
qu’adopter sans examen les slogans d’autres personnes serait le summum de l’«objectivité».
L’objectivité scientifique ne
consisterait donc plus à chercher
la vérité, où que cela
puisse mener, mais à se soumettre aux résultats de sondages
d’opinion sur la subjectivité des autres, qui en savent
moins que vous. (9)
Il faut bien comprendre
que les jugements de valeur ne deviennent pas justes ni légitimes, simplement parce qu’il se trouve exister
beaucoup de gens qui y croient ;
leur popularité n’en fait pas des évidences. L’économie politique est truffée d’exemples
de jugements de valeur arbitraires, subrepticement glissés
dans les travaux de
gens qui ne songeraient jamais à étudier
la philosophie morale ni à
proposer un système cohérent de
normes. La «vertu» égalitariste, comme nous l’avons indiqué, est simplement tenue pour allant de soi, sans aucune tentative de
justification ;
et on la fonde,
non sur une expérience
perçue de la réalité ni parce
que la nier serait contradictoire
— les vrais critères de l’évidence rationnelle — mais
en insinuant que celui qui n’est pas d’accord est un minable et un salaud.
Même le plus anodin de ces jugements de valeur est
complètement illégitime en économie politique.
Et il l’est,
que l’on croie à la Wertfreiheit
ou à la possibilité d’une éthique rationnelle : en effet ces jugements de valeur ad hoc
violent les normes
des deux écoles. Ils ne sont ni wertfrei ni justifiés par aucune analyse
systématique. (10)
La
Wertfreiheit comme instrument de recherche
Il est
aussi certain qu’à juger trop rapidement,
étant données
les faiblesses de notre nature humaine, on risque de ne pas
comprendre. A ce titre, la distinction des faits et des normes, et une discipline consistant
à s’en tenir à des énoncés
descriptifs, peuvent former un principe
heuristique fécond, sans lequel bien
des découvertes n’auraient
pas été faites. Plus encore
qu’un tel principe,
les lois naturelles
strictement déterministes relèvent
de la seule méthode
expérimentale alors que le raisonnement sur les normes, s’il est
possible, ne saurait par construction dépendre
de cette procédure, et
cela justifie en soi le maintien d’une stricte distinction,
du moins dans les sciences de la nature.
La Wertfreiheit ne
se confond pas avec
les normes de l’argumentation
rationnelle
Cependant, que l’on distingue entre la science descriptive et la science
normative ne prouve pas que la seconde soit impossible. Par ailleurs, on ne
saurait réduire la Wertfreiheit à ces exigences
de la logique que sont l’obligation de distinguer ce qui est de ce qui devrait être sous
peine de méconnaître
le réel, ou de ne pas laisser ses
préférences influencer ses
conclusions. Certes, nombreux
sont ceux qui
rejettent
les enseignements de
telle science sociale, non pas
parce qu’ils ont pu prouver qu’elles seraient erronées, mais parce qu’elles leur déplaisent : mais
il ne s’agit là
que de respecter, ou
non, les normes de l'argumentation
rationnelle. Et la meilleure illustration du fait que la Wertfreiheit ne se réduit
pas à cela est que ces
exigences-là, dans la mesure où
l’argumentation y serait valide, s’appliqueraient au raisonnement normatif tout autant
qu’à la science
descriptive.
Pourra-t-on éviter
d’admettre que le savant doit se conformer à certaines
normes pour chercher
la vérité ?
En
outre ce n’est pas seulement parce qu’elles sont universelles que ces exigences-là
sont indépendantes de
la Wertfreiheit : c’est aussi
parce qu’elles sont
rationnellement nécessaires pour
rechercher la vérité. Aïe !
Il faudrait donc rechercher la vérité dans les sciences ? Et pour cela, il existerait des normes rationnelles, dont
la science, qui plus est, aurait besoin ? Si on ne se retenait pas, on en
conclurait non pas qu’il peut mais
qu’il doit y avoir
des normes objectives
pour le savant.
Comment donc prouver que
les jugements de valeur ne
sont pas des énoncés de
fait ?
Les
ennuis s’accumulent quand
on vous fait remarquer qu’il est toujours possible de traduire l’énoncé
«ceci est bien, ceci est mal», par : «il est vrai que ceci est bien,
ou que ceci est mal». Même
les impératifs, comme «il faut»
ou «tu dois» faire ceci
ou cela, peuvent être précédés
de la même formule
fatidique sans violer
les règles ni de
la langue ni de la logique formelle. Ah ! Comment maintenir malgré cela
que les jugements de valeur
et les impératifs ne sont
pas, eux aussi, des énoncés
de fait, même d’un type
particulier ?
On se raccrochera heureusement à cette évidence nécessaire
que les jugements de valeur dépendent des goûts et que
les goûts sont bel et bien subjectifs.
De gustibus non disputandum et on a donc prouvé, en
dernière analyse et fondamentalement,
que les jugements de valeur
sont subjectifs. Ouf ! Mais voilà
qu’un mauvais plaisant vous fait remarquer qu’un goût
est une donnée de fait. Et les données de fait, on les constate plutôt parce que ce sont des faits.
Or, justement, les jugements de valeur ne font
rien d’autre non plus que cela. Car
ils ne se bornent pas à
transcrire automatiquement les goûts : ils sont le produit d’une conscience conceptuelle qui tient
seulement compte de leur existence ; mais on a déjà vu des gens agir
contre certains de leurs goûts. Qu’un goût existe ou non n’est rien d’autre
qu’un fait , que l’on peut prouver ou réfuter :
si je sais que j’aime
le chocolat, ce goût, aussi bien
que la connaissance
que j’en ai, sont des faits
objectifs, même pas spécialement difficiles à prouver vrais ou faux et qu’en outre dire «j’aime le chocolat» est un énoncé de fait qui, ne disant rien du bien ni du mal, et pas davantage de ce qu’il faut en
faire, n’est même pas un jugement de valeur !
On voudrait bien
aussi tenir pour assuré que le jugement de valeur ne peut,
logiquement,
être confronté à aucune
réalité. Mais voilà qu’Ayn Rand
arrive avec son obstination à penser,
qui vous fait remarquer
que la conscience est identification : qu’une conscience avec rien
dont il y ait
à être conscient est
une contradiction dans
les termes. Appliqué aux affirmations, cela veut dire que pour qu’un énoncé ne soit pas une proposition authentique, il faut qu’il ne se rapporte à rien
d’autre que son propre contenu. Sinon,
on peut la comparer à cette
réalité autre, et de ce fait elle est nécessairement vraie ou fausse. Or, les jugements de valeur
et les impératifs ne
se rapportent pas à leur seul contenu.
On ne se sent vraiment
pas soutenu lorsqu’on découvre
que, bien au contraire, les jugements de valeur et les impératifs inspirent souvent des actes et que,
pour ce qui est
des actes,
l’économiste au moins sait qu’ils
débouchent nécessairement sur le succès ou sur l’échec. Serait-ce donc que les jugements de valeur
sont plus ou moins adaptés au réel ? Ce serait ennuyeux, parce que
la correspondance au
réel est le critère de la vérité et qu’il
faudrait en déduire qu’ils peuvent bel et bien
être plus ou moins vrais ou faux. Ah ! comme
il serait plus commode que l’action ne lie pas
les jugements de valeur au
réel.
Dans ces conditions, comment,
et au nom de quoi affirmer qu’ils ne sauraient être ni vrais ni faux ? Et à moins que ce ne soit
parce qu’on n’a pas compris
ce qu’ils disaient qu’on
les a identifiés
comme tels, comment prétendre,
comme l’affirment tant de philosophes contemporains, qu’«ils ne décrivent rien, qu’ils ne sont que
des expressions émotives, du bruit
avec la bouche, comme
un chien aboie», condition
nécessaire pour qu’on ne puisse pas les soumettre au
moins à un test de cohérence logique ?
Petite concession à la réalité
Face à
un tel doute, on pourra
proposer cette règle qui vaut
ce qu’elle vaut mais qui a l’avantage
provisoire de concéder, pour ce qu’il vaut, leur argument aux philosophes contemporains
précités. Si on ne comprend pas plus
un jugement de valeur ou
un énoncé impératif qu’on ne
comprend l’aboiement d’un chien,
on ne le soumettra pas
davantage à un test de sa
cohérence logique.
Si on est capable
d’aller au-delà, alors il faudra bien admettre qu’il leur soit appliqué,
quand on y risquerait de contracter — horresco
referens — la certitude
que certains d’entre eux
au moins sont faux.
Premières applications du test de
la contradiction pratique
Puisqu’une première
application du test de la cohérence pratique
exige un exemple
marquant et qu’à tout seigneur, tout honneur, nous allons l’appliquer
derechef à Max Weber
et à sa prescription
même. Voici comment cela marche : le sujet prône une norme et
en même temps il disqualifie tout jugement normatif ; mais si le discours sur les valeurs ne peut pas être rationnel, que vaut
l’aune de sa prescription à lui ? Poser la question,
c’est y répondre. C’est cela,
la contradiction
pratique ; et à
celle-là, Ayn Rand a même
donné un nom poétique : c’est un vol de concepts,
car il consiste à se
servir d’une notion dont on a
par ailleurs nié
la validité philosophique, en rejetant
ses fondements
logiques et factuels.
De cette inconséquence
fondamentale de la démarche wébérienne,
on pourrait s’amuser à tirer directement, par les moyens de la simple déduction, l’infinité
d’énoncés absurdes qu’en principe elle implique. Mais
cela ne permettrait pas
d’illustrer
la contradiction pratique.
Nous allons donc
en donner
un autre exemple pour
montrer son intérêt : on voit des économistes tout
ce qu’il y a de plus relativiste
qui s'indignent
de politiques dont
les promoteurs ignorent les faits les mieux établis de
la science économique. Mais
qu’affirment-ils donc là ?
Qu'il faudrait les connaître alors qu’ils
prétendent qu'aucune norme ne saurait être justifiée !
Est-il donc si important que
l’homme de l’état ruine son pays parce que ça lui plaît
de le ruiner, ou parce que
c’est d’ignorer
la science économique qu’il a envie, sachant qu’il pourra
forcer les autres à payer les effets de son incompétence ? Le fait est qu’à partir du moment où on s’est interdit par principe de
dire ce qu’on doit ou ne doit pas faire, il est difficile de comprendre ce qu’on pourrait
reprocher,
et pourquoi, à
l’analphabète économique au
pouvoir, dans le triomphe de ses destructions.
C’est ce que Rothbard faisait
déjà remarquer contre von Mises dans L’éthique
de la liberté :
«[...] Une dernière tentative de Mises
pour fonder sa position est encore moins heureuse. Il rejette
comme ‘verbiage inspiré par l'émotion’ la thèse de
l’intervention étatique au nom
de l'égalitarisme ou d'autres
considérations morales. [I]l insiste
[...] sur l’idée que
‘celui qui n'approuve pas
les conclusions de l'économie
politique doit les réfuter au moyen du raisonnement
discursif, et non en ayant recours à des normes prétendument éthiques et
en fait arbitraires’».(11)
«A mon avis
pourtant, cela ne tient pas debout. En effet,
Mises doit admettre que personne ne peut
évaluer aucune mesure politique à moins
de poser un choix
normatif ou jugement de valeur ultime.
Cela étant admis et comme, en outre,
Mises définit
comme arbitraire
tout jugement de valeur
ou norme éthique ultime, comment
alors peut-il dénoncer l'arbitraire de ces jugements
particuliers ? Il est fort mal
placé pour condamner ces choix
comme ‘inspirés par l’émotion’ alors que, pour
l'utilitariste qu’il est, la raison ne peut déterminer
les principes éthiques ultimes,
ce qui implique qu’ils
relèvent forcément d’émotions subjectives. Que Mises
enjoigne à ses critiques de recourir
au ‘raisonnement discursif’ ne rime à rien, aussi longtemps
que lui-même nie que cette méthode ait
une quelconque
pertinence pour
l’établissement des valeurs normatives
ultimes. Il devrait
aussi condamner comme ‘arbitraire’ et ‘émotive’
la personne
que ses principes normatifs ultimes conduisent à prendre
parti en faveur du marché libre alors même que son choix
éthique à lui tiendrait dûment compte des lois de
la praxéologie. Enfin, nous avons vu plus haut que la majorité de la population
poursuit souvent des objectifs différents que,
dans une certaine mesure
tout au moins,
elle préfère à son propre
bien-être matériel.» (12)
La Wertfreiheit rendrait
complètement inutile toute
science descriptive
Il est
vrai que la contradiction
pratique n’était pas vraiment
nécessaire pour arriver à cette conclusion-là, car
on aurait pu prouver
d’emblée que la Wertfreiheit prise au sérieux
rend toute connaissance
factuelle complètement vaine : en effet, si
les jugements de valeur ne peuvent vraiment pas être
rationnels, alors qu’importe que les énoncés de fait
supposés par celui qui agit
soient justes ou erronés, ou même qu'il soit honnête ou
malhonnête ? Car cela signifie que les actes
qu’ils inspirent ne peuvent pas non plus être
plus ou moins conformes à
une réalité quelconque. Si les jugements de valeur sont irrationnels, cette irrationalité
disqualifie l’ensemble de ces jugements de valeur ainsi que des actes qu’ils inspirent, quelles que soient les bribes de raisonnement rationnel
employées à l’occasion. En d’autres termes, si
le raisonnement normatif
ne peut pas être
rationnel, la science ne sert
en fait à rien..
Mais c’est à la contradiction pratique que nous nous intéressions et en voici donc une autre, que nous présente encore Rothbard :
On voit souvent
le savant proclamer qu’il n’est qu’un ‘technicien’, qu’il se borne à indiquer à ses clients —au public— comment
atteindre leurs fins. Ce qu’il croit,
c’est qu’en agissant ainsi il pourrait indiquer une norme sans
vraiment s’impliquer dans un jugement de valeur personnel »
«Le fait est que
le savant ne peut jamais
échapper à la nécessité de porter des jugements de valeur qui lui
soient propres. Un individu qui, en connaissance de cause, conseillerait une bande de
délinquants sur la meilleure
façon de forcer un coffre prendrait implicitement à son compte cet objectif :
ouvrir le coffre. Il est
un instrument du délit. Un
économiste qui conseille le public sur la meilleure manière de tendre
à l’égalité des revenus
assume pour lui-même l’objectif égalitariste. L’économiste qui cherche à
indiquer au Système de la Réserve Fédérale comment manipuler l’économie
de la ‘meilleure’ manière possible
accepte par là l’existence du système et son objectif de
‘stabilisation’. Un sociologue qui conseille un ‘service public’
dans l’affectation de son
personnel pour le rendre plus efficace (ou moins inefficace) approuve par là l’existence et
les objectifs du monopole d’Etat. Pour en être convaincus, demandons-nous donc quel devrait être le juste choix d’un
économiste hostile à l’existence du Système de Réserve Fédérale
ou celui du sociologue qui rêve
de voir liquider
le monopole en question. Ne
trahirait-il pas ses
principes s’il contribuait à l’efficacité de ce à quoi
il s’oppose ? Son devoir
n’est-il pas plutôt, soit de lui
refuser ses conseils, soit
peut-être d’essayer de nuire à son efficacité, dans l’esprit de
cette fameuse remarque d’un industriel
américain (sur la corruption des hommes de l’Etat) :
«Heureusement, grand Dieu, que nous n’avons pas autant d’Etat que
nous payons pour en avoir» ? (13)
Mais le plus beau
est quand même
que des adeptes de la Wertfreiheit puissent exiger
du savant, conformément à la nature de son état mais contrairement à cette «neutralité»
même, qu’il prenne les moyens de dire
la vérité et notamment
qu'il soit honnête et respecte les règles de la logique.
Cette fois-ci,
le refus de l’engagement normatif
— si on le prenait au
sérieux — ne rendrait pas seulement la science
inutile : elle la tuerait, purement et simplement.
Nous allons voir cela plus avant.
Présupposés plus ou moins reconnus de la démarche scientifique
Les présupposés de fait de la science
Dans
la science expérimentale, comme le disait Hoppe :
«s’il essaie de produire
un phénomène naturel,
personne n’aime mieux se trouver
des excuses
automatiques pour échouer,
plutôt que d’y parvenir effectivement. Car c’est lui
seul qui devrait payer le prix de cette obstination».(14)
Par conséquent,
je risque peu à citer
d’emblée les conclusions de Paul Lorentzen quant
aux présupposés logiquement nécessaires de l’expérience scientifique :
«la géométrie, la chronométrie et l'hylométrie [la mécanique rationnelle]
sont des théories a priori
qui rendent ‘possible’
la mesure empirique de
l'espace, du temps et de la matière. Elles doivent être établies avant que la physique, dans le sens moderne d'une connaissance empirique, avec ses champs de forces hypothétiques, puisse commencer. C'est
pourquoi je souhaite ranger ces disciplines sous le nom commun
de ‘protophysique’. Les
propositions vraies de la protophysique sont celles
qui peuvent être fondées par
la logique, l'arithmétique et l'analyse, les définitions et
les normes idéales qui rendent
la mesure possible".(15)
Les normes implicites et néanmoins
nécessaires de la science
Cependant, Hoppe a bien raison de nous rappeler qu’en revanche,
«dans le domaine des sciences
morales, où l’on peut imposer aux autres les conséquences de ses décisions, la possibilité d’immuniser
ses hypothèses contre toute réfutation offre des occasions bienvenues pour les gens au
pouvoir»
Ce n’est donc pas
sans risque de déplaire à beaucoup
de penseurs contemporains que je vais
rappeler les normes
implicites de toute
science.
Tout d’abord,
comme nous venons de le voir, la recherche de
la vérité. Et elle n’est pas seulement
une nécessité inhérente à la science, directement déduite de sa définition comme connaissance correcte, c’est
aussi, grâce à la notion de contradiction pratique,
une norme humaine axiomatique : quiconque (et pas seulement un savant)
affirme quelque chose,
prétend implicitement avoir
pris les moyens de dire la vérité. S’il
ne le fait pas, que ce soit d’ignorance qu’il
est coupable — n’ayant pas
pris les moyens de connaître
la vérité, ou de mensonge, c’est
un nouvel exemple de contradiction pratique, qui le disqualifie.(16)
Prendre
les moyens de dire la vérité implique aussi
un autre choix : celui de reconnaître l’obligation de
cohérence logique ; la règle de non-contradiction, sans laquelle non seulement aucun raisonnement mais encore —
il faut le rappeler— aucune expérience n’est possible, et qui est elle aussi
une règle morale axiomatique. La logique, comme on l’a
vu, fait partie de ces présupposés
nécessaires de l’argumentation, de ces vérités a priori, que
personne ne pourrait tenter de réfuter
sans les employer
implicitement, c’est-à-dire sans les supposer vraies.
Cependant, on va voir
que c’est le principe auquel les gens refusent le plus de se soumettre en matière
politique. En fait, c’est même
le tabou majeur de
la démocratie sociale
contemporaine,
la marque d’infamie de l’«extrémiste», c’est-à-dire
le motif principal de ses proscriptions. Qu’on ne soit donc pas surpris
que j’ai enfoncé cette porte ouverte-là sur la fin, pour souligner son
importance.
III La norme politique vraie a priori
Implication inattendue de l’éthique scientifique
Jusqu’à
présent, nous étions encore en terrain
connu. Mais, voilà : il se trouve aussi que ces règles mêmes de l’argumentation
rationnelle incluent
l'essentiel d'une définition rationnelle
et irréfutable de la justice. Que parmi les présupposés
logiquement nécessaires de toute
discussion rationnelle figure
une théorie politique déterminée.
En
effet, l’obligation implicite
de servir la vérité n’exige
pas seulement de
la connaître :
dans la société
des hommes, elle exige
aussi de discuter ceux avec qui on discute. L’argument
du gros bâton, qu’emploient aujourd’hui
les hommes de l’Etat
pour imposer — directement par la censure
et indirectement par
l’impôt-subvention — leurs
vérités officielles, est
depuis les Grecs
identifié pour ce qu’il
vaut. Cela veut dire que,
parmi les moyens de
connaître la vérité logiquement
impliqués par toute argumentation figure
le principe de non
agression : en somme, que le principe de non-agression ne pourra jamais être
réfuté.
Le principe de non-agression est le même que
celui de la propriété
naturelle et s’énonce ainsi
(c’est un rappel) :
«on a le droit de
faire ce qu’on veut de ce qu’on n’a pas volé,
c’est-à-dire pris à un autre contre son gré».
Appliqué aux
choses, le principe de la propriété naturelle
est le droit du premier
utilisateur :
on peut faire ce qu’on
veut de ce qui n’est à personne,
mais rien de ce qui est à autrui — à moins qu’il n’y consente. Considéré du point de vue de la production, ce principe
établit le droit
du producteur : celui
qui a produit la valeur a le droit de disposer de
la production.
Appliqué au corps, c’est le principe de
la propriété de soi : en tant que
premier utilisateur — et pour cause — de son corps, on en est le propriétaire
légitime et nous pouvons trouver là
une autre version de
la démonstration : quiconque entreprend
de réfuter la propriété de
soi agit lui-même sur son propre corps comme s'il en était propriétaire. Cet acte
même affirme implicitement
le contraire de ce qu'il prétend affirmer,
contradiction pratique (et
vol de concept) qui suffit
à le réfuter.
On pourra donc établir
à la suite de Hoppe
que quiconque prend part à une argumentation rationnelle, en s’abstenant
d’agresser et de menacer
quiconque, traite son propre corps et celui d’autrui
(mais comme on vient de le voir,
pour qui respecte l’universalité
du droit ce dernier point n’est même pas logiquement nécessaire)
comme si chacun en était
le propriétaire.
Qu’il soit impossible
d’argumenter
rationnellement sans
le faire établit
le principe de la propriété naturelle
comme vérité axiomatique ou a
priori.
Parmi
les présupposés logiques de tout discours
rationnel figure donc bien
le principe politique de non-agression, c’est-à-dire
la définition
traditionnelle et universelle
de la justice : non seulement comme conséquence
directe du fait que l’argument du gros bâton n’est
pas recevable comme moyen de
l’argumentation mais plus
immédiatement et universellement
encore, mais parce qu’ouvrir la bouche pour argumenter implique en soi-même
l’équivalent de ce principe.
Par
conséquent Max Weber était encore plus
dans l’erreur qu’on ne pouvait l’imaginer habituellement : la science ne peut se passer de valeurs
non seulement pour exister, mais aussi
pour avoir un sens. Et
parmi ces normes mêmes
figure un parti pris
politique déterminé, unique
et absolu, celui de
la propriété naturelle.
Les implications rarement
admises du principe de la non agression
C’est
là que nous allons voir à quel point la règle de
cohérence logique, elle aussi axiomatique, a de l’importance.
Car ce que nous avons
prouvé, c’est qu’aucune argumentation rationnelle ne peut jamais contredire la propriété naturelle : cela veut dire qu’aucune violation ce principe ne peut jamais être justifiée.
Hans-Hermann
Hoppe, répondant aux
critiques de cette démonstration qui est la sienne, (17) a démontré sa portée
universelle :
«Il faut considérer
comme la défaite
la plus absolue pour une proposition normative que l'on puisse démontrer que son contenu
est logiquement
incompatible avec l'affirmation de son auteur comme quoi sa
validité pourrait être constatée au moyen d'une argumentation.
Démontrer
une telle incompatibilité
équivaut à une démonstration
d'impossibilité ; et une telle démonstration est absolue
dans le domaine de
la recherche intellectuelle.» (18)
En somme, le principe de la propriété naturelle
est un principe : si on l’a
reconnu
à une occasion, on ne
peut pas le méconnaître à
une autre sans contradiction.
Notamment, on ne peut pas prétendre limiter
le domaine des choses
qui peuvent faire l'objet
de l'appropriation naturelle.
Car prétendre empêcher
un autre de disposer d'une ressource, c'est s'en dire
soi-même propriétaire : celui
qui proposerait une telle
restriction aurait par là
l'inconséquence d'étendre ses propres prétentions à l'appropriation au-delà
des ressources qu'il
considérait avoir justement
appropriées.
En
outre, pour justifier cette extension, il lui faudrait
invoquer un principe d'acquisition de la propriété
incompatible avec
le principe d'appropriation des biens sans maître qu'il aurait déjà admis comme justifié.
On aurait
pu imaginer qu’il existe un principe supérieur de justice, qui soit
compatible
avec la propriété naturelle
tout en la limitant, comme
elle-même par exemple justifie
et borne
à la fois
la liberté
des échanges.(19) Mais
ce qu’on vient justement de
prouver, c’est que la propriété naturelle est le seul principe de justice
qui puisse jamais être justifié : elle est elle-même la justice, universellement applicable et
exclusive de tout autre, et donc pas plus la «justice sociale»
des socialistes que leurs
«droits sociaux», qui la nient et qui la violent, ne peuvent être rationnellement défendus.
Il faut rappeler notamment
que la notion de "droits sociaux" — l'idée suivant laquelle on pourrait avoir
des droits opposables à la propriété naturelle d'autrui
n’est pas seulement incompatible avec la propriété naturelle : elle implique en
fait un principe moral opposé : la propriété naturelle implique que c'est parce qu'on a produit que l'on a des droits. Or,
la seule conséquence pratique
des prétendus «droits à»
serait que les hommes de
l’Etat dépouillent les producteurs au profit
(du moins ostensible) des pauvres : cela veut dire que c'est
parce qu'on n'a pas produit
qu'on aurait des droits.
Il est vrai que les socialistes continuent
à défendre de telles normes, mais
cela ne change rien
à la démonstration.
Que deux et deux font quatre
n’empêche personne de dire que cela fait trois ou cinq, ni même d’essayer de faire de "deux et
deux font cinq" le principe
de l'arithmétique nationale.
Cependant, deux et deux font toujours
quatre. De manière strictement
analogue, Hoppe prétend "seulement" que
toute argumentation en faveur
du socialisme est
nécessairement absurde, et que
comprendre cela est à
la portée de tout homme compétent
et honnête.
De même, que l'on puisse observer que
la justice n’est pas respectée et
que le socialisme règne malgré
tout n'a absolument aucune prise sur le fait que
la non-agression est
la seule norme politique rationnellement défendable. Qu'est-ce
que ça y change qu'il y ait
des monopoles, de
la censure et
des impôts ? Nous avons une démonstration d’impossibilité, de nature logique, comme les démonstrations mathématiques : sa validité peut être établie
indépendamment de toute
expérience contingente. Elle a prétendu démontrer qu'il est
impossible, par
des propositions, de justifier des institutions socialistes
sans tomber dans des contradictions, notamment pratiques.
Et tout comme
la validité d'une
démonstration mathématique n'est pas confinée à l'instant
où on l'énonce, celle de la propriété naturelle n'est pas limitée aux situations où
quelqu'un argumente. S'il est juste, l'argument
démontre sa validité
universelle, que l'on argumente ou qu'on n'argumente pas : justifier quoi que ce soit
nécessite d’argumenter, et ce qu’on doit présupposer avant
toute argumentation est justifié
pour toujours, c'est-à-dire que le considérer comme vrai
est une condition préalable nécessaire
pour que tout argument le soit ; et que tout énoncé
qui contredirait ces faits est à jamais réfuté comme impliquant une contradiction pratique.
Et elle n'est pas
non plus affectée en quoi que ce soit par la question de savoir
si les gens
la trouvent ou non à leur goût, si elle a ou
non leur faveur, s'ils la comprennent ou non,
s’ils se mettent ou
non d'accord à son sujet et pas davantage s'ils sont
ou non en train d'argumenter
maintenant. La philosophie politique
est la philosophie
politique, et la psychologie sociale
la psychologie
sociale. Comme la plus
belle fille du monde, qui ne peut donner que ce qu’elle a,
la philosophie
politique ne peut pas offrir
davantage qu’une preuve
de sa définition de
la justice, si absolue et définitive soit-elle. Elle n’est
pas un antidote contre
l'incapacité de penser, la malhonnêteté et la méchanceté : celles-ci
pourront toujours continuer
à exister et même à l’emporter sur la vérité
et la justice.
Contradictions pratiques
chez l’homme de l’état
socialiste.
Une
fois qu’on a attiré l’attention sur
l’incohérence qu’il y a à respecter un principe de justice — c’est-à-dire de propriété légitime — dans certains cas et non dans d’autres, on se rend compte que les exemples de cette
inconséquence-là
surabondent.
Par
exemple, l’homme de l’Etat
socialiste : quand il accepte de participer à une discussion rationnelle, il vous traite comme si vous étiez son égal
et non son esclave, à lui
et aux autres hommes de
l’Etat ; il ne vous agresse
pas, il ne vous menace pas ; en somme, il se
conforme au principe de non-agression : à cette occasion, il vous reconnaît
propriétaire de vous-même comme il ne peut pas ne pas le faire pour lui.
En
revanche, une fois sorti de cette discussion, il ne se gênera pas,
lui et ses complices de l’état,
pour vous menacer de violence afin
de vous voler. Or, tout en acceptant en votre présence
de respecter
les règles de
la discussion civilisée,
il ne pouvait pas méconnaître
sa détermination et celle de ses complices à vous faire subir cette violence ultérieure : car c’est ce
qu’implique son statut même d’homme de l’Etat socialiste.
En
somme, l’homme de l’Etat
socialiste est un hypocrite ou un incohérent qui souffre d’un dédoublement de la personnalité : honnête
dans sa vie de tous les jours, criminel officiellement impuni
en tant qu’homme de l’état.
On
pourrait d’ailleurs beaucoup
commenter cette schizophrénie sociale : nous
reconnaissons tous une morale dans
nos relations avec les autres, sous peine
d’ailleurs de nous
retrouver rapidement à l’hôpital ou en prison, or
la plupart d’entre nous acceptent
que les hommes de l’Etat
agissent de la manière
même que notre morale commune et
leurs propres lois nous désignent
sans conteste comme criminelle.
Cette incohérence ne peut
demeurer que là où elle n’est pas trop
fortement perçue, ne serait-ce
que parce que la libre
discussion les gène de plus en plus : si seuls les voleurs et
les assassins
ont intérêt à ce que la définition
du vol et de l’assassinat passe
pour une affaire de
subjectivité, alors
la réciproque est
vraie : plus les hommes de l’Etat socialiste volent
et tuent, et moins ils peuvent tolérer ceux qui,
au nom de définitions
objectives, les dénoncent comme autant de voleurs
et d’assassins.
D’où la violence
politique qui se développe, à l’encontre des règles théoriques de la démocratie sociale même,
à l’encontre
des «extrémistes»,
c’est-à-dire
des opposants
les moins incohérents ou les mieux inspirés. Anthony de Jasay avait prévu
tout cela en 1985,
dans The State, traduit sous le titre L’état (20) : la seule manière pour la démocratie sociale de surmonter ses inextricables
contradictions c’est de se passer de démocratie.
Ainsi les sociaux-démocrates affichent-ils de plus en plus les mœurs des léninistes,
et à mesure que le cannibalisme moral socialiste
progresse dans notre pays, se développent de plus en plus la malhonnêteté
intellectuelle, avec ses manipulations vicieuses, ses faux
concepts, faux évêques, faux libéraux, faux démocrates,
faux antiracistes, etc.,
etc.
IV Les adeptes de la Wertfreiheit
dans leurs œuvres
politiques
Impuissance du relativiste modéré face
à la violence socialiste nationale
On pourra apprécier a
contrario l’importance de la norme rationnelle de
la propriété naturelle
en observant
les champions de la Wertfreiheit dans leurs œuvres
politiques : l’exemple même de Max Weber sous la république de Weimar, suffit
à montrer ce que vaut sa fameuse
modération face
à des subjectivismes plus
dynamiques que le sien.
En 1919, un groupe d’étudiants de Munich,
choqués par la violence dans le pays, avaient invité Max Weber.
Ils voulaient qu’on les guide, que
cet universitaire célèbre, ce grand
savant, leur dise quel système politique soutenir, comment juger des valeurs,
quel rôle joue
la science dans
la recherche
des valeurs.
«Weber savait ce qu’ils avaient dans la tète,»
écrit Frederic Lilge (20), «il savait aussi qu’une méfiance générale
à l’égard de la pensée
rationnelle était déjà répandue, sentiment qui pouvait atteindre
des proportions
alarmantes, il décida donc
d’imprimer dans l’esprit de son jeune public la nécessité d’un esprit sain et
pondéré.»
Il ne fallait pas, dit Weber aux
étudiants, se laisser prendre
par des charlatans irrationalistes
qui prétendent offrir des solutions aux problèmes du
monde. Le fait, expliqua-t-il, est qu’il n’y a pas de
solutions. La certitude est inaccessible à l’homme,
la connaissance est
provisoire, les valeurs sont relatives, les universitaires
ne sont que des
spécialistes qui font
des métiers techniques détachés
de la vie réelle, la science n’a rien à dire de la politique et de la morale et (résume Lilge), c’était par
conséquent une erreur de la part des étudiants de demander
à leurs professeurs
une direction et des décisions morales effectives
Tenter une telle réponse ne ferait pas que dépasser
le cadre de leur travail de savants ; ce serait
aussi une violation du libéralisme que Weber
faisait de son mieux pour défendre.
Le libéralisme, à en croire Weber, signifiait la fin de
toutes les illusions, y
compris l’«illusion» du progrès
humain — en même temps
qu’une attitude
d’endurance,
«endurance pour
supporter
la destruction de tous
les absolus. Il n’y avait que les questions de moyens
et non de fins qui
tombaient dans le domaine de
la science, et les fins devaient être choisies subjectivement, par référence aux sentiments.» (22)
Les faux «libéraux» (et vrais démocrates-sociaux) à la Weber, confondant
la conviction absolue avec
le fanatisme, croyaient que la condition préalable
de la liberté était le scepticisme. D’après
eux, pour limiter la violence organisée et inspirer
le respect pour la raison,
il fallait dire aux
bandes que la raison est impuissante et qu’on doit se laisser
guider par ses sentiments. Pour ralentir la dérive
vers l’état
omnipotent, croyaient-ils, on était fondé à le justifier dans
son principe, à condition d’ajouter qu[’on]
ne devait surtout se conformer à aucun principe, ce qui
aurait été «extrémiste». Pour
discréditer les totalitaires, pour faire taire leurs clameurs bruyantes comme quoi ils avaient, eux, la réponse à la crise de l’Allemagne, ces hommes pensaient qu’on doit dire à un pays au
désespoir, sur un ton las
et sourd, que les hommes de bon sens
n’ont et n’auront jamais aucune idée
de ce qu’il faut faire.
En somme, face
à la violence
socialiste montante, Max Weber, soi-disant «libéral» et vrai démocrate-social, n’avait
rien d’autre à opposer que l’absurdité obstinée de son
refus de penser
les valeurs. La conséquence, on la connaît : l’arrivée
au pouvoir du socialisme
hitlérien, dont chacun sait qu’il fut
beaucoup plus criminel que
la démocratie sociale, démocratie
sociale dont tous les irrationalistes à la Weber lui avaient préparé le terrain et ouvert la voie.
Interprétation démocrate-sociale du socialisme hitlérien
Peut-on dire
que cette leçon-là ait au
moins été comprise ? Eh bien,
pas du tout : Hannah Arendt, pourtant une des
plus soucieuses d’analyser les origines intellectuelles du
socialisme national, jugeait après
la guerre, en bonne
démocrate-sociale, que si Hitler avait commis tous ces crimes
ce n’était pas, ce qui est pourtant évident, parce qu’il était socialiste mais — tenez-vous bien — parce qu’il prenait la logique trop au
sérieux. Les socialistes
nationaux, et les masses qu’ils avaient séduites auraient été influencés par
la «tyrannie de la logique»,
auraient abandonné la liberté de penser au profit de la «camisole de force de la logique». Ils
n’avaient, disait-elle, pas admis
que la cohérence complète n’existe nulle part dans
le domaine de
la réalité, laquelle foisonne au contraire de phénomènes sans
raison apparente». (23)
On peut laisser
à Leonard Peikoff, qui rend compte de ces interprétations, le soin de les commenter :
«Comme
la plupart
des commentateurs mais de
façon encore plus marquée, Hannah Arendt ne se démarque pas du courant intellectuel moderne,
acceptant sans aucune
critique
toutes ses idées
fondamentales, y compris la diffamation convenue de la logique. Cela explique pourquoi
elle ne voit pas
la conclusion que son
propre livre rendait pourtant presque inéluctable : que l’essence des théories
hitlériennes n’était pas la logique mais la déraison ; que ce qui est
sans raison visible n’est
pas la réalité mais le socialisme national ; et que
la logique
n’est pas la tyrannie,
mais l’arme qui permet de la combattre.»
«C’est un péché que de se pencher sur l’agonie d’un
continent de victimes pour se retrouver à proposer, en guise
d’explication, l’équivalent
intellectuel d’un remède de bazar, ou pire : se retrouver à
recommander, pour tout antidote, un principe essentiel
des assassins.
C’est un péché et
un avertissement. La bataille contre
le socialisme national n’est pas
encore gagnée. (24)
Pourquoi cet aveuglement ? Arendt était démocrate-sociale,
avec pour conséquence qu’elle trouvait «normal»
qu’on soit socialiste. Le sien
était simplement plus brouillon, c’est-à-dire encore mâtiné
d’idées libérales et
d’idées démocrates, dont bien sûr un socialisme
plus conséquent
ne peut jamais s’accommoder. Outre cette «trop grande logique», la différence
qui la frappait le
plus entre son socialisme à elle et celui de Hitler était
bien sûr le racisme du second, d’où l’idée qu’il en constituait l’essence alors
que le racisme, bien
entendu, ne peut pas être un principe
de la politique, tout au plus un de ses critères de discrimination.
Libéralisme contre
démocratie sociale
On a
l’impression que
les subjectivistes à la Max Weber,
Hannah Arendt et autres démocrates sociaux qui se croient libéraux, s’efforcent avec zèle de se conformer à la définition de
Léon Daudet, pour qui
«le libéral est celui qui
pense que son adversaire a raison».
Mais cette critique
est partiellement
mal dirigée : même
si une majorité des gens qui se disent
«libéraux» correspondent probablement à cette définition-là,
la recherche d’une
norme politique rationnelle
nous conduit à une
conclusion opposée : le seul libéralisme qui soit pensé
se définit par la norme absolue de la propriété naturelle,
et c’est au contraire de la démocratie
sociale que le n’importe quoi subjectiviste et relativiste sont caractéristiques, comme on peut le constater à lire les écrits politiques de Karl Popper ou John Rawls.
NOTES
(1) The Ominous Parallels, New York,
The American Library, 1982, p. 96.
(2) Cf. Xavier Dor :
Le Crime contre Dieu, Paris,
Perrin et Perrin, 1998, p. 59.
(3) "On Certainty and Uncertainty
or : How Rational Can Our Expectations Be?",
Review of Austrian Economics, Vol. 10, N° 1 (Fall 1996) (je cite
à partir de ma traduction de ce texte, c’est pourquoi il n’y a pas
de référence de pages).
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(6) mes
italiques ; belle définition de la théorie économique ! [F. G.]
(7) et
de citer des textes qui ont aussi exploré les présupposés logiques
de l’argumentation comme Paul Lorenzen, Normative Logic and Ethics,
Mannheim:
Bibliographisches Institut, 1969
et Wilhelm Kamlah & Paul Lorenzen, Logische
Propedeutik (Mannheim: Bibliographisches Institut, 1968), ch. 1.
(8) C’est comme si
on prétendait leur prouver l’existence de Dieu,
et pour la même raison : la pétition de principe scientiste
nie la preuve
philosophique, refusant de
considérer comme digne d’expertise savante tout objet
qui, par hypothèse, ne serait pas strictement déterminé.
(9) Quand ils [les savants appliqués] se souviennent des serments qu’ils ont
faits de respecter l’objectivité, ce qu'ils font, c'est demander à
autrui de porter leurs jugements à leur place« Anthony Standen, Science
is A Sacred Cow, New York,
Dutton, 1958, p. 165.
(10) Murray N. Rothbard : Economistes
et charlatans, ch. 1 «Les Oripeaux
de la Science», §6 : «La
science et les valeurs ou l’éthique arbitraire».
(11) Ludwig von Mises, «Epistemological Relativism in the Sciences
of Human Action,» in Helmut Schoeck et James W. Wiggins, eds., Relativism and the Study of Man, Princeton, N.J.: D. van
Nostrand, 1961, p. 133.
(12) Murray N. Rothbard, The Ethics of Liberty, Atlantic Highlands (N.J.),
Humanities Press, 1982, pp. 205-212 [L’éthique de la liberté, Paris, Les Belles
Lettres, 1991, pp. 274-290].
(13) Murray N. Rothbard,
«La science et les valeurs ou l’éthique arbitraire», loc. cit.
(14) «Austrian Rationalism in the Age of the Decline of Positivism», ch. 11 de The Economics and Ethics
of Private Property.
(15) P. Lorentzen, Methodisches
Denken, Francfort sur le Main : Suhrkamp 1968,
p. 60.
(16) C’est d’ailleurs
la solution du fameux paradoxe
du menteur. Si vous
dites : «je suis un menteur», votre message est en fait :
«ne me prenez pas au sérieux».
Il n’est ni ambigu ni incertain et il se trouve
d’ailleurs qu’il est vrai,
puisqu’un menteur n’est pas celui qui dit toujours le
contraire de la vérité, car dans ce cas il serait
parfaitement fiable,
mais celui à qui
on ne peut pas faire
confiance quand il parle.
(17) «Reply to David Osterfeld,
‘Comment on Hoppe’», Austrian
Economics Newsletter,
Printemps 1988 ; première publication ibid. Reply to
"Symposium on Hoppe's
Argumentation Ethic", Liberty, novembre 1988 ;
première publication ibid. Reply to
Loren Lomasky, "The Argument From Mere
Argument", Liberty, septembre
1989 ; première publication ibid.,
novembre 1989. "Reply to D. Conway, "'A Theory of Socialism and
Capitalism'", Austrian Economics Newsletter, Hiver/printemps
1990. Première publication ibid.
(18) Réponse à "Symposium on Hoppe's Argumentation Ethic", Liberty, novembre 1988 ; première publication ibid
(19) C’est en vain qu’on invoquera les nécessités bien connues des juristes telles que l’obligation
de preuve portant sur toute possession, même acquise
selon la justice naturelle, ou
«que la justice soit forte»,
c’est-à-dire la nécessité
pratique d’organiser la société politique de telle manière que la justice puisse
effectivement régner (principe que les hommes de l’Etat dénaturent
sous l’appellation d’ordre public".
En
effet, ces exigences-là ne
contredisent pas la propriété naturelle comme seul principe de justice justifié.
Elles ne sont que des exigences de sa mise en œuvre, à laquelle
elles sont subordonnées.
Le
socialisme, pour sa part, la nie
et a entrepris de la détruire.
(20) Paris, Les
Belles Lettres, 1993.
(21) The
Abuse of Learning, New
York, MacMillan, 1948,
p. 133.
(22) ibid.,
pp. 137-138.
Au
contraire, Hoppe a bien élucidé
le rôle réel des intuitions en matière
normative :
«C'est la fonction même de la théorie
normative que de fournir une justification rationnelle à nos intuitions morales, ou alors de
démontrer que cette justification fait défaut
et de nous conduire à
reconsidérer et à corriger nos réactions intuitives. Cela ne signifie pas que les intuitions
n'auraient aucun rôle à jouer
dans l'élaboration de la théorie
normative. En fait, il se peut
parfaitement que des conclusions théoriques
contre-intuitives soient l'indice d'une erreur de raisonnement. Mais
si après un réexamen théorique,
on ne trouve d'erreurs ni dans ses axiomes ni dans
ses déductions, alors ce sont
nos intuitions qui doivent
céder, et non notre théorie.»
"Reply
to D. Conway» loc. cit.
(23) The
Origins of Totalitarianism, New ed.,
New York, Harcourt, Brace & World, 1966, pp. 351, 457,
470, 471, 473.
(24) The Ominous
Parallels, op. cit., pp. 256-257.