François Guillaumat

 

Comment prouver

que l’on doit  rester wertfrei ?

 

Des hommes  sans valeurs 

sont des zombies  ou des marionnettes

— ou encore  des Nazis

Leonard Peikoff (1)

 

 

Les démocrates sociaux  — dont un grand nombre,  pour la confusion générale,  se disent «libéraux»,  affirment,  au moins  depuis  le XVIIIème siècle  (mais  ce subjectivisme-là  est connu depuis les Sophistes) (2),  qu’on ne pourrait pas  définir  objectivement   le Bien  ni le Juste,  de sorte que la subjectivité  serait  inévitable  en la matière :  personnelle pour  définir  le Bien,  et collective pour  définir le Juste,  puisqu’en  politique,  il faut bien  imposer  une  norme  générale  tout en évitant la guerre civile.

J’entends  pour  ma part  poser la question  de la cohérence,  notamment pratique  de ces subjectivisme  et relativisme  moraux :  et à ce titre  démontrer que  leurs partisans  les contredisent implicitement  chaque fois  qu’ils tentent  de les justifier.  En somme  que leur position  n’est pas conforme  aux exigences  de la raison,  même dans l’acception  limitée  que leur  irrationalisme  partiel  admet  de reconnaître  comme valide.

 

1  La contradiction pratique  comme moyen de preuve


La contradiction pratique,  moyen  classique  de preuve ?

J’ai récemment découvert  pourquoi  depuis l’antiquité   les logiciens  persistent  à associer  une certaine  nationalité  au fameux  paradoxe  du menteur :  c’est donc  bien  que la contradiction pratique  figure  parmi  les classiques  de la philosophie.  En revanche,  il n’est pas  certain  qu’elle ait  toujours été  employée  pour éclairer les esprits,  comme ce sera  le cas ici.  Si l’on doit  en juger  par l’ampleur  des découvertes  que l’on peut faire  en lisant  Ayn Rand  et Hans-Hermann Hoppe,  on peut imaginer  que son efficacité  et son utilité  comme moyen de preuve  aient été sous-estimées.  Et en explorant  la contradiction pratique  comme moyen  de preuve,   on redécouvrira  au moins  ce que savaient déjà   les anciens  Hébreux :   que toute  parole  est une action,  de même  que tout acte  implique  en même temps  des énoncés précis.

La contradiction  pratique,  donc,  part  du fait  que  quiconque  agit  déclare  de ce fait  implicitement  certaines choses :  par  exemple,  tout  acte  implique  au moins  qu’on  s’attend à un certain effet,  qu’il est bon  qu’on agisse ainsi,  qu’on en a le droit  et même le devoir.  Et ces énoncés,  on peut  les soumettre  au test  de la cohérence  logique  pour constater,  ou non,  qu’ils  se contredisent.  Si on prend  la logique  au sérieux,  l’énoncé  est faux  ou l’acte  de parler  injustifié.

Très  important  pour la contradiction  pratique  comme moyen  de preuve :  parler  est un mode  de l’agir.  Donc  quiconque  dit une chose  en implique  en même temps  d’autres  par cet acte de parler.  Et  si on dit  quelque chose  que cet acte  de parler  contredit  implicitement,  la réfutation  est immédiate :  toutes les fois  que quelqu’un dit  une chose,  chose que ce même  acte de parler  contredit implicitement,  nous pouvons  et devons constater  qu’il a réfuté  cette chose  ou parlé sans justification.  Contradiction pratique  ou «performative»  — et irremplaçable  moyen de preuve   pour la  logique.

Notamment,  il y a des  contradictions  pratiques  qui  sont  inéluctables :  des choses  qu’on ne peut pas  affirmer  sans contradiction :  exemple classique,  on ne peut pas  sans se contredire  argumenter  contre  le principe  de non-contradiction :  on en déduit  que  la loi  fondamentale  de la cohérence  logique,  à savoir  qu’une  même chose  ne peut pas à la fois  être  et ne pas être,  cette loi  doit être présupposée  par toute  argumentation.  Or,  pour reprendre une formulation  de Rothbard,  si on est obligé  de se servir  d’une proposition  au cours  de toute tentative  pour la réfuter,  cela érige cette proposition  au  rang d'axiome. 

Qu’il existe  des contradictions pratiques  automatiques  a donc  pour conséquence  que tout discours rationnel  implique  en même temps  des vérités  permanentes :  on ne peut pas argumenter  sans que l’acte  d’argumenter  les implique  effectivement,   et on  est donc   obligé  de les tenir  pour vraies  comme condition même  d’une argumentation rationnelle.  Ce sont,  pour reprendre  les termes  du spécialiste  Hans-Hermann Hoppe,  des énoncés vrais  a priori ,  qui sont définitivement justifiés.

 

La contradiction  pratique,  instrument  de recherche  inattendu ?

Ce test  de la contradiction pratique  nous permet  d’étendre le champ  des présupposés  logiquement nécessaires  bien  au-delà de ce à quoi  on s’attend  conventionnellement : 

Dans ses écrits,    Hans-Hermann  Hoppe  nous a donné  d’autres occasions  d’apprécier  les produits    de la contradiction  pratique  comme moyen de preuve  et notamment  des présupposés  logiquement nécessaires  de l’argumentation  rationnelle  par exemple :

Sur  la connaissance des faits  naturels

«du monde  extérieur,  du monde physique,  [on peut connaître avec certitude]  les faits  plutôt abstraits  mais universels  et "réels"  qui sont déjà impliqués  par notre connaissance certaine  de l'acte d'agir  et[ des implications]  de l'action :  à savoir,  que ce monde-là  doit nécessairement  être un monde  d'objets singuliers  dotés  de qualités  (de prédicats),  d'unités dénombrables,  de grandeurs physiques,  et de déterminisme quantitatif  (la régularité des causes).  En l'absence  d'objets  ou de leurs  attributs,  il ne peut pas  y avoir  de propositions ;  en l'absence  d'objets  dénombrables,  il ne peut pas y avoir  d'arithmétique ;  et sans  déterminisme quantitatif  — le fait  que des quantités définies  de causes  ne peuvent avoir  que des effets  définis  (délimités) —  il ne peut pas  y avoir  ni moyens  ni projets  (ni biens  ni services),  c'est-à-dire  pas d'intervention active  dans le courant  des événements extérieurs,  afin d'obtenir  un résultat  auquel on donne  plus de valeur  (un effet  que l'on préfère).»(3)

Sur la connaissance de l’avenir

«l'idée  d'une incertitude  (ou d'une ignorance)  ‘parfaites’  est soit  ouvertement contradictoire  dans la mesure  où elle veut dire  "tout est incertain  de l'avenir  sauf qu'il y aura  de l'incertitude  — et de cela  nous sommes certains’,  ou alors  induit  une contradiction implicite  en ce que  cela veut dire que  ‘tout est certain  mais le fait  que tout est incertain  est lui-même incertain’  (du type :  ‘je sais assurément  que ceci  ou cela  est vrai,  et [simultanément]  je ne sais pas  si ce même ceci  ou cela  [la même chose]  est vrai ou faux’).  Il n'y a  qu'une position  intermédiaire  entre les deux extrêmes  de la ‘connaissance parfaite’  et de l'"ignorance parfaite"  qui soit  défendable  au nom  de la cohérence logique» :  l'incertitude existe,  mais cela  nous le savons  avec certitude.  En conséquence de quoi,  la certitude  existe tout autant,  et la limite  de la connaissance certaine  et incertaine  est elle-même certaine  (fondée  sur une connaissance  qui l'est aussi).» (4)

«Le modèle  des ‘anticipations rationnelles’  de l'homme  comme machine  dotée  d'une connaissance parfaite  des distributions  de fréquence relative  de toutes les classes d’"actes"   éventuels  à venir cette représentation-là  est condamnée  par des contradictions internes  irrémédiables.  L’hypothèse  selon laquelle tous les acteurs  posséderaient  une information  identique [implique] une contradiction performative :  [énoncer ces mots-là  est démenti]  par le fait  même  de les prononcer.  Car il n'aurait aucun besoin  de [le] dire  si tous les autres  [le] savaient.  En fait,  si tout le monde  savait  exactement  les mêmes choses  que tout le monde,  personne  n'aurait besoin  de communiquer du tout.   Le fait  que les gens,  bel et bien,  communiquent,  prouve que leurs informations ne sont pas identiques.  Les théoriciens des anticipations rationnelles  eux-mêmes,  en vertu du fait  qu'ils présentent  leurs idées  au public qui lit,  doivent  naturellement supposer  que le public  ne sait pas encore  ce qu'eux-mêmes  savent déjà.»

Sur les traits  généraux  de l’action humaine

«[si quelqu’un]  prétend savoir  de science certaine  que l'information à venir  des gens,  et par extension logique,  leurs actions,  ne peuvent pas  être connues,  c'est  que  lui-même sait  bel et bien  quelque chose  [et qui n'est pas prêt de changer]  de la connaissance  et de l'action  à venir.  Il doit  l'admettre  dès le départ :  il existe quelque chose [d'universel],  qu'il peut nous dire,  parce qu'il le sait,  de la connaissance  et de l'action  en tant que tels. Ce qu'[on] doit  présupposer  n'est pas seulement  que l'homme  pourra  changer dans sa conduite ultérieure,  mais aussi  que ces changements-là  seront le fruit  d'un processus  d'apprentissage,  c'est-à-dire  qu'ils résulteront du fait  que l'homme  aura su  distinguer  entre le succès et l'échec,  entre la confirmation  et la réfutation,  et tirer  des conclusions  de ces expériences  catégoriquement distinctes ;  que,  par conséquent,  tous les changements possibles  dans la conduite de l'homme,  si imprévisible  que puisse être  leur contenu particulier,  sont soumises  à des lois  prévisibles :  une logique  uniforme et constante  de l'action  et de l'apprentissage  humains. (6)

Sur la connaissance  des  énoncés  à venir

«Je peux  bel et bien  prédire,  et en fait  prédire  avec  une certitude parfaite que,  aussi longtemps  que je parlerai seulement,  quelle que soit ma langue,  tout  ce qu'aurai dit  ou écrit  aura  une structure logique (propositionnelle) constante  et invariable :  par exemple,  qu'il me faudra  employer  des propositions identifiantes,  telles que des noms propres,  et des propositions d'assertion  pour affirmer  ou nier  quelque propriété particulière  de l'objet  identifié  ou nommé (7).

Voilà donc  quelques  illustrations  des emplois  de la contradiction pratique  et de sa conséquence,  les présupposés  nécessaires  de l’action  et de l’argumentation,  pour  élucider  certains  domaines  de la pensée.  Nous allons  pouvoir constater  comment  la Wertfreiheit  se tire  de ces tests-là.

 

II  Dans quelle mesure  la Wertfreiheit  passe le test  de la cohérence pratique


Le savant 
peut-il  demeurer  wertfrei ?

Max Weber,  démocrate-social  qui se prenait  pour un libéral,  a systématisé  parmi les savants,  et notamment  dans les  sciences sociales,  la distinction  déjà  avancée par David Hume  entre  les énoncés  de fait,  qui relèveraient  de la science  (ceci  est vrai,  ceci  est faux),  et  les normes  ou jugements  de valeur  (ceci est bien,  ceci est mal),  qui ne pourraient  pas  être établis  par la connaissance rationnelle  et seraient  donc  livrés  à notre subjectivité .  En conséquence,  le  discours rationnel  devrait  s’en tenir  aux simples faits,  et renoncer  à tout jugement  de valeur.  Pour lui,  une science sociale  objective  ne peut rien  avoir  à faire  de l’éthique  ni de quelque  absolu que ce soit,  mais  doit être relativiste,  hypothétique,  «neutre  par rapport aux valeurs». 

On ne saurait  méconnaître  l’intérêt  pratique  que  présente  cette prescription : 

Pour commencer,  elle est  plus prudente :  les savants  qui partagent  l’option subjectiviste,  notamment  sous  l’influence  du positivisme  qui ne reconnaît  pas d’autre preuve  qu’expérimentale,  sont  aujourd’hui   si nombreux  qu’on ne saurait  sans précaution  leur révéler qu’on n’adhère pas forcément  aux pétitions de principe  qui prétendent  a priori   la disqualifier. (8)

Un autre effet bienvenu  de cette règle,  dans  ce même contexte  contemporain  où le raisonnement  normatif  n’est pas généralement  reconnu  comme valide,  serait que,  si par extraordinaire  ses soi-disant adeptes  la respectaient effectivement  dans les domaines  politique et moral,  une telle ascèse  de leur part  épargnerait   à ceux  qui ont  malgré tout  appris  à raisonner sur les normes  l’impression  que cette fameuse Wertfreiheit  ne leur sert  qu’à dispenser  de toute rigueur  intellectuelle  les jugements de valeur  qui surabondent  dans leurs  écrits.  Car,  comme disait Rothbard : 

«les partisans  de la Wertfreiheit,  ayant rejeté la possibilité d’une théorie normative  comme discipline particulière  de la pensée,  se sont mis à introduire en fraude des jugements de valeur dans chacune des sciences de l’homme.  La mode courante est de conserver une façade de Wertfreiheit,  tout en adoptant  sans l’avouer  des jugements de valeur  qui sont présentés,  non comme des choix personnels du savant,  mais comme un consensus  sur les valeurs des autres.  Mettre en avant ses propres valeurs  est maintenant considéré  comme partial  et «non objectif»  tandis qu’adopter  sans examen  les slogans  d’autres personnes  serait  le summum  de l’«objectivité».  L’objectivité scientifique  ne consisterait  donc plus  à chercher  la vérité,    que cela  puisse mener,  mais à  se soumettre  aux résultats  de sondages d’opinion  sur la subjectivité  des autres,  qui en savent  moins que vous. (9)

Il faut bien comprendre que les jugements de valeur ne deviennent pas justes ni légitimes,  simplement parce qu’il se trouve exister beaucoup de gens qui y croient ;  leur popularité n’en fait pas des évidences.  L’économie politique est truffée d’exemples de jugements de valeur arbitraires,  subrepticement glissés  dans les travaux  de gens  qui ne songeraient jamais  à étudier  la philosophie morale  ni à proposer  un système cohérent de normes.  La «vertu» égalitariste,  comme nous l’avons indiqué,  est simplement tenue pour allant de soi,  sans aucune tentative de justification ;  et on la fonde,  non  sur une expérience perçue  de la réalité  ni parce  que la nier  serait contradictoire — les vrais critères de l’évidence rationnelle —  mais  en insinuant  que celui  qui n’est pas d’accord  est un minable  et un salaud.  

Même le plus anodin de ces jugements de valeur est complètement illégitime en économie politique.  Et il l’est,  que l’on croie à la Wertfreiheit ou à la possibilité d’une éthique rationnelle :  en effet ces jugements de valeur ad hoc  violent les normes  des deux écoles.  Ils ne sont  ni wertfrei  ni justifiés  par aucune  analyse systématique. (10)

La Wertfreiheit  comme instrument  de recherche

Il est aussi certain  qu’à juger trop rapidement,  étant données  les faiblesses de notre nature humaine,  on risque de ne pas comprendre.  A ce titre,  la distinction des faits  et des normes,  et une discipline  consistant  à s’en tenir  à des énoncés descriptifs,  peuvent former  un principe heuristique  fécond,  sans lequel  bien  des découvertes  n’auraient pas  été faites.  Plus encore  qu’un tel principe,  les lois naturelles  strictement  déterministes  relèvent  de la seule  méthode expérimentale  alors que  le raisonnement sur les normes,  s’il est  possible,  ne saurait  par construction  dépendre  de cette procédure,  et cela justifie  en soi  le maintien  d’une stricte distinction,  du moins  dans les sciences  de la nature.

La Wertfreiheit  ne se confond pas  avec les normes  de l’argumentation rationnelle

Cependant,  que l’on distingue  entre la science descriptive  et la science  normative  ne prouve pas  que la seconde  soit impossible.  Par ailleurs,  on ne saurait réduire  la Wertfreiheit  à ces  exigences de la logique  que sont  l’obligation  de distinguer  ce qui  est  de ce qui devrait être  sous  peine  de méconnaître le réel,  ou de ne pas laisser ses préférences  influencer ses conclusions.  Certes,  nombreux  sont  ceux  qui  rejettent  les enseignements  de telle  science sociale,  non pas  parce  qu’ils ont pu  prouver qu’elles  seraient erronées,  mais  parce qu’elles leur  déplaisent :  mais  il ne s’agit là  que de respecter,  ou non,  les normes de l'argumentation rationnelle.  Et la meilleure  illustration du fait  que la Wertfreiheit  ne se réduit pas  à cela  est que ces exigences-là,  dans la mesure    l’argumentation  y serait valide,  s’appliqueraient  au raisonnement  normatif  tout autant  qu’à la science  descriptive.

Pourra-t-on  éviter  d’admettre  que le savant  doit  se conformer  à certaines  normes  pour  chercher la vérité ?

En outre  ce n’est pas seulement  parce qu’elles sont  universelles  que ces exigences-là  sont indépendantes  de la Wertfreiheit  :  c’est aussi  parce qu’elles sont  rationnellement nécessaires  pour rechercher  la vérité.  Aïe !  Il faudrait donc  rechercher la vérité  dans les sciences ?  Et pour cela,  il existerait  des normes  rationnelles,  dont la science,  qui plus est,  aurait besoin ?  Si on ne se retenait pas,  on en  conclurait  non pas  qu’il peut  mais  qu’il doit  y avoir  des normes objectives  pour le savant.

Comment donc prouver  que les  jugements  de valeur  ne sont pas  des énoncés de fait ?

Les ennuis  s’accumulent  quand  on vous fait remarquer  qu’il est  toujours possible  de traduire l’énoncé  «ceci  est bien,  ceci est mal»,  par :  «il est vrai  que  ceci  est bien,  ou que  ceci est mal».  Même  les  impératifs,  comme  «il faut»  ou «tu dois»  faire  ceci  ou cela,  peuvent être  précédés  de la même formule  fatidique  sans violer les règles  ni de la langue  ni  de la logique formelle.  Ah !  Comment maintenir  malgré cela  que  les jugements  de valeur  et les impératifs  ne sont pas,  eux aussi,  des énoncés de fait,  même d’un type particulier ? 

On se raccrochera  heureusement  à cette évidence nécessaire  que les jugements  de valeur  dépendent des goûts  et que les goûts  sont bel et bien  subjectifs.  De gustibus  non disputandum  et on a donc prouvé,  en dernière analyse et fondamentalement,  que les jugements de valeur  sont subjectifs.  Ouf !  Mais voilà  qu’un mauvais  plaisant  vous fait remarquer  qu’un goût  est une donnée  de fait.  Et les données de fait,  on les constate  plutôt  parce que ce sont des faits.  Or,  justement,  les jugements  de valeur  ne font rien d’autre  non plus que cela.  Car  ils ne se bornent pas  à transcrire  automatiquement  les goûts :  ils sont le produit  d’une conscience  conceptuelle  qui tient  seulement compte  de leur existence ; mais  on a déjà vu des gens  agir  contre certains de leurs  goûts.  Qu’un goût existe  ou non  n’est rien d’autre qu’un fait ,  que l’on peut  prouver ou réfuter :  si je sais  que j’aime  le chocolat,  ce goût,  aussi bien  que la connaissance  que j’en ai,  sont  des faits objectifs,  même pas  spécialement  difficiles  à prouver  vrais ou faux  et qu’en outre  dire  «j’aime le chocolat»  est un énoncé de fait  qui,  ne disant rien  du bien  ni du mal,  et pas davantage  de ce qu’il faut en faire,  n’est même pas  un jugement de valeur !

On voudrait bien aussi  tenir pour assuré  que le jugement de valeur  ne peut,  logiquement,  être confronté  à aucune réalité.  Mais voilà qu’Ayn Rand  arrive  avec son obstination  à penser,  qui vous fait  remarquer  que la conscience  est identification :  qu’une conscience  avec rien  dont il y ait  à être conscient  est une contradiction  dans les termes.  Appliqué  aux affirmations,  cela veut dire que pour qu’un énoncé  ne soit pas  une proposition authentique,  il faut  qu’il  ne se rapporte  à rien  d’autre  que  son propre contenu.  Sinon,  on peut la comparer  à cette réalité  autre,  et de ce fait  elle est nécessairement  vraie ou fausse.  Or,  les jugements  de valeur  et les impératifs  ne se rapportent  pas  à leur seul contenu.

On ne se sent vraiment pas  soutenu  lorsqu’on découvre  que,  bien au contraire,  les jugements de valeur  et les impératifs  inspirent souvent  des actes  et que,  pour ce qui est  des actes,  l’économiste  au moins  sait qu’ils  débouchent  nécessairement  sur le succès  ou sur  l’échec.  Serait-ce donc  que les jugements  de valeur  sont  plus ou moins  adaptés  au réel ?  Ce serait  ennuyeux,  parce que  la correspondance  au réel  est le critère  de la vérité  et qu’il faudrait  en déduire  qu’ils peuvent  bel et bien  être  plus ou moins  vrais  ou faux.  Ah !  comme il serait  plus commode  que l’action  ne lie pas  les jugements  de valeur au réel.