François
Guillaumat
Superstition de la «science»
Comment
le socialisme falsifie la méthode
expérimentale
Quand il s’agit de la vie de l’homme,
quand il s’agit de bien et de mal,
il n’existe aucune science
expérimentale qui se
spécialiserait dans la
connaissance du mal et aucune classe de
techniciens qui puisse résoudre les problèmes de l’homme. La pire
des illusions du XXème
siècle est qu’il existerait une
science de la société — sociologie, psychologie, science
politique, criminologie — qui pourrait produire
l’équivalent social de la guérison du rhume.
Vous pouvez compter le nombre
des homicides commis, corréler ces nombres avec des statistiques
sur l’emploi, l’inflation, la température moyenne, les dépenses d’enseignement, et
vous n’obtiendrez toujours rien. Oh,
il y a bien
quelque frisson
superstitieux à réciter un blabla
qui nous donne l’illusion
du pouvoir — mais aucun
de ces mantras statisticiens
ne nous rapproche
si peu que ce soit
de la nature du
bien ou du problème du mal.
les seules sciences qui puissent nous
aider ne sont pas les «nouvelles» disciplines
calquées
sur une analogie avec
les sciences de la nature (erreur
contre laquelle Aristote mettait déjà en garde),
mais les très anciennes sciences de la philosophie morale et de la théologie, et si
qui que ce soit prétend à un statut d’expert en la matière parce qu’il a un diplôme
de vaudou
ou de sociologie, il y
a lieu de ne tenir compte
d’absolument aucune de ses
paroles. Les graphiques barres et les courbes en cloche sont à peu près aussi utiles
que des aiguilles dans des statuettes de cire, et
leur efficacité dépend
entièrement de
la crédulité
de la victime c’est
une injustice que de demander à un sociologue
de comprendre
le mal. C’est le
métier d’un prêtre, ou celui d’un poète.
Thomas Fleming.(1)
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Pour bafouer
les règles de la
morale et du droit, l’utopie révolutionnaire a toujours voulu les nier au nom d’une
forme de connaissance
prétendument «supérieure». Avant
le XVIème siècle,
cette imposture
prétendait s’autoriser de gnoses religieuses, dénaturations du christianisme. (2) Après
la mise au point de la méthode
expérimentale, c’est désormais la «science» que le socialisme
falsifie à ses propres fins. (3)
si on veut juger
la morale socialiste pour ce qu’elle vaut, il vaut mieux comprendre tout de
suite sur quels erreurs
— pour ne pas dire
sur quels mensonges elle repose. Jusqu’alors, comme disait Rothbard,
la
raison humaine [c’est-à-dire la preuve
logique, était] la voie royale de la connaissance encensée par la Philosophie classique, des Grecs aux Scolastiques [en matière
de règles sociales] la doctrine classique [était que] la raison, en
examinant la loi naturelle, découvre les normes de l'Ethique. (4)
Le scientisme
n’en était moins une tentation irrésistible dès
lors qu’on avait mis
au point la nouvelle
méthode : on peut imaginer quelle libération c'était de pouvoir dépasser l'autorité d'Aristote dans les
sciences physiques, et quelle
sorte de supériorité automatique cela donnait. (5)
Or, un sentiment de supériorité est une des choses que
recherchent les intellectuels. Et justement, les postulats heuristiques de l’expérimentalisme et
du déterminisme volaient de succès en succès dans
les sciences de la nature. Ils déplaçaient constamment
les limites de la régularité
identifiable : il a pu
sembler à certains qu'aucune autre méthode n'était meilleure. Il est vrai que, si
l'anthropomorphisme est
anti-scientifique quand on traite d'objets inanimés, il pourrait bien l'être
un peu moins quand il s'agit d'action humaine intentionnelle. Mais
les êtres humains aussi sont des
objets matériels, et en tant que tels sont soumis
aux lois de la nature (pour reprendre l'exemple de Rothbard, essayez seulement de
voler jusqu'à la Lune en battant des bras). Il était donc compréhensible que l'on
cherche à appliquer les méthodes des sciences physiques
à l'étude de la société. Et même si
la prévision économique
"scientifique" affiche des résultats accablants, cela ne fournit pas la "preuve" empirique que celle-ci ne pourra jamais marcher. (6)
Cependant les puissants, qui avaient besoin, comme
toujours, de donner les raisons pour
lesquelles soi-disant, ils ne seraient pas soumis aux mêmes règles que les autres
ne pouvaient qu’accueillir
favorablement
les disqualifications
à la Machiavel de la morale et du droit.
Comme
le disait Rothbard de sir
Francis Bacon (1561-1626), apôtre
d’une des premières
moutures de cette «nouvelle»
théorie de la connaissance, qui consistait essentiellement à balancer par-dessus bord la tradition de la pensée occidentale
au profit
d’une accumulation à
l’infini de n’importe quels
faits :
Il
fallait à l'Etat une nouvelle position de repli, une position qui soit
plus dans la note de la nouvelle mode de la "science" et du progrès "scientifique".
Il
se trouvait que le "réalisme
scientifique" de Francis Bacon
était parfaitement
approprié à ce nouveau
programme. L'idée suivant laquelle le roi était quasi
divin ou recevait de Dieu
une sorte d'imprimatur
n'allait plus marcher. Sir Francis Bacon
au service de l'Etat ressemblait
bien davantage au
"spécialiste de science
politique" préfiguré par Machiavel.(7)
Et comme par hasard, L'Encyclopédie, grand manifeste des Lumières françaises, avait
encore, plus d’un siècle plus tard,
l'extravagance
de présenter le même
Francis Bacon comme "le plus
grand, le plus universel et le plus éloquent des
philosophes".
La
pétition de principe
pseudo-expérimentaliste
Disqualifier la
philosophie morale au profit d’une expérience supposée est donc le nouveau slogan, dont la version contemporaine s’appelle le positivisme (8) : il affirme
qu’on n’a aucun moyen
de prouver un fait ou une théorie, à moins d’imaginer et de réaliser une expérience concrète, qui puisse les confirmer ou les réfuter : ce qu’on appelle une expérience cruciale.
Or, cette exigence-là disqualifie
automatiquement, exclut d’emblée
de la science, c’est-à-dire nie par principe comme connaissance vraie, toute
ce qui est prouvé
par la seule logique.
Il faut bien comprendre que cela
veut dire que des évidences
du type 2 + 2 = 4, ce ne serait pas scientifique, qu’on
ne pourrait pas dire que cela décrit la réalité. Et plus généralement toute évidence dont on ne peut même pas
imaginer qu’elle soit fausse, n’appartiendrait pas à la science. Oui, c’est bien ça
que cela veut dire, refuser la preuve philosophique au nom de
la science expérimentale. C’est pourquoi on a bien le droit de se méfier quelque peu de ce parti pris-là. Comme le dit Hans-Hermann Hoppe :
Il n'est
certainement pas évident que,
sous prétexte qu'elle ne se
prêtent à aucune réfutation par l'expérience
(ou plutôt parce que leur
validité est indépendante de l'expérience), la logique,
les mathématiques, la
géométrie, et certains
énoncés de la théorie économique
pure, comme la loi de l'offre et de la demande, ou la
définition monétaire de
l'inflation, ne nous livreraient aucune information sur la réalité mais ne seraient
qu'ergotage sur les mots. C'est le contraire qui semble bien plus
plausible : à savoir que les
propositions avancées par ces disciplines — par exemple une proposition géométrique du type
"si une droite D et un
cercle C ont plus d'un point
commun, alors D a exactement deux
points communs avec C", ou un
énoncé plus étroitement lié au domaine de l'action dont je
m'occupe ici, du genre "On ne peut pas avoir à la fois le
beurre et l'argent du beurre" — nous
informent en fait bel et
bien sur le réel et même
sur ce qui ne peut absolument pas ne pas être sous
peine de contradiction.(9) Si
j'avais l'argent du beurre et que je l'aie dépensé pour acheter le beurre,
on peut en déduire que cet argent-là, je ne l'ai plus — et c'est
évidemment une conclusion qui nous informe sur la réalité,
et dont on ne peut pas imaginer qu'elle soit réfutée par l'expérience.
Ce
positivisme, ce pseudo-expérimentalisme
aurait donc dû reposer donc sur des preuves
bien décisives pour qu’il domine à ce point à l’époque
présente.
La
pétition de principe
pseudo-expérimentaliste est
contradictoire
Or, en fait de preuve,
il n’y en a aucune : cette définition de la seule science
acceptable, de la
seule connaissance valide,
on ne peut pas directement la vérifier
en la confrontant avec des faits
quelconques. C’est-à-dire qu’on ne peut pas du tout l’établir par l’expérience, par le seul moyen de preuve qu’elle-même accepte de
reconnaître. C’est donc qu’elle
se contredit, qu’elle se réfute
elle-même. C’est d’ailleurs
un des signes les plus sûrs
d’une fausse pensée que ses
adeptes ne peuvent même pas
se l’appliquer à eux-mêmes sans contradiction (nous retrouvons là notre
bonne vieille contradiction pratique, si
pratique en effet).
Au
contraire, c’est la science
expérimentale qui dépend de la preuve logique.
C’est bien au contraire
la démarche expérimentale qui a
besoin de la logique, et c’est
d’ailleurs bien pour cela que ce sont
les héritiers de la scolastique
qui l’ont mise au point, à partir
de ses réflexions.
En effet, toute
démarche expérimentale est obligée
de supposer a priori — donc avant toute expérience — que ce qu’on observe ne change pas tout seul, sans prévenir, d’un instant à l’autre de l’observation ; que tout effet a une cause, et en fait que
les mêmes causes ont toujours les mêmes
effets. La recherche
expérimentale,
dite «scientifique»,
repose bel et bien sur ce postulat déterministe,
cette «régularité»-là :
à moins qu’on ne
tienne que tout ce qu’elle étudie est soumis à des
lois qui ne changent jamais, on ne
peut dire d’aucune expérience
qu’elle «confirme» ou
«réfute» une hypothèse. Mais
cela, on ne peut le
prouver que logiquement, c’est-à-dire par cette preuve
philosophique que le
scientisme socialiste voudrait tant rejeter.
En
somme, comme le disait Hans-Hermann Hoppe :
«L'expérience ne peut pas
l'emporter sur la logique. C'est le contraire qui est vrai. C'est
la logique qui
améliore l'expérience et qui nous dit quel est le type
d'expérience qu'il nous
est possible d'avoir et lesquelles sont au contraire le
produit de la confusion intellectuelle, et qu'on fera donc bien d'appeler des "rêveries" ou des "fantaisies" plutôt
que les prendre
pour des "expériences" de la réalité.»(10)
L’alibi du déterminisme
Puisque la science
ne disqualifie pas la
preuve logique mais en dépend, cela suffit-il pour que les idolâtres du
pouvoir renoncent à s’en servir contre la morale
et le droit ?
Eh bien non. Contre
eux, ils invoquent aussi ce principe même de régularité, ce
principe déterministe, dont nous venons
de voir qu’ils
méconnaissent son fondement
philosophique.
«Puisqu’il
n’y a de science
qu’expérimentale»,
disent-il, «et puisque le
déterminisme est le point de
départ de la science, alors les êtres humains sont déterminés. S’ils croient pouvoir
penser et agir librement, ils se trompent. En réalité, ils ne
sont que le jouet de forces
extérieures, que nous allons nous, vrais savants, élucider,
à la fois pour prévoir
et diriger leur comportement.»
«Quant
à la morale et au droit, ils ne peuvent pas exister, puisqu’ils partent
du principe que l’homme est capable de choisir, alors qu’il ne s’agit
là que d’une illusion. On a donc prouvé qu’ils
ne valent rien, que les
obscurantistes qui y tiennent encore méprisent les conditions de la connaissance vraie,
et qu’il faut les remplacer par une attitude véritablement scientifique,
qui consiste à ne
jamais porter de jugement de valeur.»
Les
contradictions du déterminisme
Heureusement que
nous venons de réhabiliter la logique,
cela va nous permettre d’examiner ce discours-là à la lumière de notre (déjà) bon vieux
critère de la contradiction pratique.
Car ne voyons-nous pas que ces gens-là font
la morale aux autres, au nom d’une science qui,
soi-disant, aurait disqualifié
la morale en prouvant que la
science ne peut rien nous dire de la morale ? (Si vous avez de la
peine à comprendre cette phrase, rassurez-vous, ce n’est
pas votre faute c’est la leur : il est difficile d’empiler
de la sorte
autant de contradictions et de rester en même temps
intelligible).
On
voit qu’ils ne peuvent même pas nier la possibilité de la morale sans se servir
des mots
qui impliquent son existence.
Dire qu’il faut disqualifier les obscurantistes qui croient encore à la morale suppose que les gens aient le choix de le faire
ou de ne pas le faire : contradiction. Dire qu’ils
méconnaissent, prétendument, les conditions de la connaissance vraie implique
que la science ne peut pas
se passer de norme : re-contradiction. Et si
les soi-disant «scientifiques» doivent
la remplacer
c’est donc bien parce
qu’elle est nécessaire :
re-re-contradiction ; et si eux-mêmes se proposent d’inventer
une nouvelle norme, c’est bien qu’ils peuvent créer une nouvelle
information, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas eux-mêmes déterminés : re-re-re-contradiction.
Or, c’est justement ce que la philosophie a prouvé : outre la régularité des phénomènes naturels, une deuxième
condition toute aussi
logiquement nécessaire s’impose
à la science expérimentale, c’est comme je l’ai déjà
dit que l’homme soit capable de penser,
c’est-à-dire que l’action humaine y échappe, justement, à ce déterminisme.
En
outre si l’homme y échappe,
et même s’il est seulement capable d’apprendre, alors l’action humaine dépend
des informations de ceux qui agissent. Or, celles-ci
par hypothèse changent tout le temps, de sorte
que la science ne peut
plus postuler que les même causes constatables y conduisent aux mêmes
effets observés. Comme le dit Hans-Hermann Hoppe :
«s'il
est possible d'apprendre de l'expérience, alors on peut pas savoir, à aucun moment, ce qu'on saura par la suite et comment on agira sur la base
de cette information.» (11)
Et
par conséquent, la méthode
expérimentale, dite «scientifique», ne peut littéralement pas
marcher si on l’applique aux actes humains, qui dépendent de nos
connaissances et de notre
initiative :
les relations causales stables qu’on
aura pu découvrir ne seront jamais que le reflet des
nécessités logiques
de l’action, et jamais on ne pourra prévoir ni contrôler «scientifiquement» les
actes d’autrui.
Le principe
de régularité, rappelle Hoppe, peut et même doit être supposé dans le
domaine des objets naturels, c'est-à-dire pour des phénomènes qui
ne sont pas constitués de notre propre connaissance ni d'actions manifestant cette
connaissance. En revanche, pour ce qui est de la connaissance et de l'action le principe de régularité
ne peut pas être valide de sorte que c'est le dualisme
méthodologique, et non
le monisme que l'on doit
accepter et admettre comme absolument vrai a priori. (12)
En
somme, s’il est possible de savoir
quelles causes ont quels effets dans le domaine
de la connaissance et
de l’action, si on peut y établir des lois, y repérer
des nécessités, ce ne peut pas être à partir
d’une démarche expérimentale quelconque
mais uniquement
grâce à la logique de l’action. Justement,
ça tombe bien,
on vient
de la justifier
contre le scientisme,
qui voulait la mettre à la poubelle.
Une
troisième et une quatrième condition, non moins
nécessaires, dont nous avons
déjà vu qu’il faut les admettre a priori avant toute tentative pour argumenter
scientifiquement, sont les
conditions morale et politique de rechercher la vérité
et de reconnaître la propriété naturelle. Difficile
de concilier ces exigences-là
avec un socialisme quelconque.
L’imposture du déterminisme
Nier que
l’homme est capable de choisir
implique qu’il ne puisse pas penser,
ni apprendre, et donc pas faire
non plus de découvertes scientifiques : or,
il n’y a bien sûr absolument rien dans le discours,
dans le vocabulaire ni dans la pratique
des scientistes qui signale la moindre intention de seulement faire mine de tirer les conséquences pour eux-mêmes de ce déterminisme-là. D’ailleurs,
le fait lui-même de le
prôner présuppose qu’on d’adresse à des gens
capables de penser et d’apprendre, et de changer
volontairement d’avis. Ainsi,
conclut Rothbard dans économistes
et charlatans (13)
:
«Ainsi le déterministe, pour prôner sa doctrine,
doit-il encore une fois se placer lui-même, avec sa théorie,
en-dehors du domaine qu’il prétend universellement
déterminé ; en somme, il doit avoir recours au libre arbitre. Que le déterminisme dépende ainsi de sa propre négation est
d’ailleurs un exemple d’une vérité plus générale :
qu’il est contradictoire de se
servir de la raison pour démontrer que la raison ne permet pas d’accéder à la connaissance.»
(15)
Et c’est un
autre exemple de ce que nous
avons déjà dit
de toute fausse pensée :
un bon moyen de la
repérer est qu’elle ne résiste pas à
l’application de ses propres
principes.
Nous
avons donc trop longtemps supposé
que le scientisme ne serait qu’une erreur de bonne foi : tout comme la fameuse «tolérance», le prétendu «refus de l’exclusion» ou le soi-disant «antiracisme», ceux
qui s’en servent pour
détruire la morale et le droit
n’y croient pas, et n’ont
jamais pris au sérieux pour eux-mêmes ce tissu de contradictions. Ils ne l’invoquent que pour
intimider les autres : pour désarmer leurs adversaires
et leurs victimes, intellectuellement et moralementÉ
afin de les attaquer dans leurs possessions et leurs valeurs. Ils
n’invoquent soi-disant la «science» que pour décréter
eux-mêmes, dans l’arbitraire le plus pur, ce qu’on a le droit de dire ou de ne pas dire, de faire
ou ne pas faire.
Conclusion
Nous avons successivement
vu, et réfuté, deux grands falsifications de la science au profit
du socialisme. Elles
consistent à prétendre :
— que
rien de ce qui est logiquement
prouvé, du genre
2 + 2 = 4 ou le
fait qu’on ne peut pas avoir
en même temps le beurre et l’argent du beurre, ne serait scientifique ; que la preuve philosophique ne vaudrait rien, et que seule la
confrontation directe avec les
faits de l’expérience serait
un moyen de prouver ce qu’on avance.
— Que
l’homme serait déterminé, de sorte
que la morale traditionnelle
serait inapplicable, mais qu’on pourrait et devrait inventer
une science sociale
expérimentale qui permette de contrôler et de prédire
le comportement social.
Permette à qui ? Eh bien, à la
soi-disant «élite», qui aura accaparé
tous les pouvoirs, comme si
elle-même était mystérieusement exempte de ce déterminisme-là.
Que dire à
des scientistes sincères ?
Il se peut
que des savants adhèrent sincèrement
aux pétitions de principe du pseudo-expérimentalisme, et n’aient pas encore compris
que l’ambition des soi-disant
«ingénieurs sociaux» socialistes foule aux pieds les conditions mêmes de
la morale et du droit.
Pour ceux
d’entre eux qui admettent
encore le raisonnement logique, on peut résumer ainsi l’essentiel de l’argument : la politique scientiste commet une contradiction pratique (16) :
elle ne peut
proposer aucune règle
pour l'action humaine parce qu’elle nie par hypothèse les conditions
essentielles
d’une telle entreprise.
Or, il
devrait être évident même pour
scientiste, qu’aucun modèle qui nie
par hypothèse l'existence d'un phénomène ne peut être utilisé
seul pour décrire, et encore moins pour juger, les
conséquences de ce phénomène.
La science descriptive cherche à découvrir ce
que sont les choses et comment elles se
passent. Mais elle ne peut le faire
sans admettre que les
choses sont ce qu’elles sont, et pas
autrement. Par conséquent
aucune connaissance n’est valide si elle nie
les nécessités de la logique, et notamment les présupposés
nécessaires de sa propre
recherche.
Le propos
de l'analyse normative est de découvrir ce que l'homme doit
faire et ne pas faire, ce qui implique qu'il peut découvrir et choisir effectivement l'action appropriée. Par
conséquent, aucune norme de comportement ne peut être déduite de
constructions intellectuelles qui ne
laissent aucune place à la pensée, au libre arbitre et
à un choix authentique chez les personnes envisagées.
Notes
(1)Chronicles, Janvier 1995, p. 11.
(2)Cf. Igor Chafarevitch, Le Phénomène socialiste. Le titre russe « Le socialisme comme phénomène universel») était plus
explicite à cet égard.
(3)Hayek a traité
les tendances de
l'intellectuel à faire du socialisme dans la première partie de sa Counter-Revolution
of Science (1944), Traduite par Raymond Barre sous le
titre : Scientisme et sciences sociales.
Paris, Plon, 1952.
(4)"Prophet of
'Empiricism' : Sir Francis
Bacon", pp. 292-295, Ch. 10
§6 de : Economic Thought
Before Adam Smith. Edward Elgar,
Aldershot, 1995.
(5)Avec tout son génie, Aristote n’a pas fait trop de
bien non plus à la théorie sociale, y
introduisant deux erreurs
majeures de raisonnement qui allaient mettre des millénaires à dispara”tre :
— l’idée
selon laquelle on ne devait échanger
que si les biens échangés avaient
la même valeur (en fait, on échange,
justement, parce qu’on donne moins de valeur
à ce qu’on donne qu’à ce
qu’on reçoit à cette occasion) ;
— l’idée
que le prêt à intérêt sur l’argent était contre nature «parce que l’argent ne fait pas de
petits» (en fait, l’intérêt
sur l’argent et la
rentabilité des autres
investissements n’ont qu’une seule et même
cause : la préférence temporelle,
qui déprécie les biens
à venir par rapport aux biens
actuels).
(6)La seule démonstration que nous en ayons est fournie par la
logique, c'est-à-dire par le raisonnement philosophique. Par les Scolastiques, par exemple, en prouvant le libre
arbitre (cf. infra).
(7) Mais Rothbard a trouvé
une autre piste pour
expliquer la négation par Bacon
de la philosophie
traditionnelle au profit d’une
idolâtrie de l’état :
«La
recherche récente a cependant comblé
quelques-unes des lacunes de la position méthodologique de Bacon. Car il appert que l'"empirisme"
tant vanté de l'intéressé n'était pas
de la science ordinaire,
oh non ! C'était le galimatias soi-disant empirique que divers auteurs de la Renaissance avaient
rapetassé à partir de la prétendue ‘Sagesse des Anciens’.
Le mysticisme de la
Renaissance était une pseudo-science qui combinait la
tradition magique
et occultiste de la littérature
hermétique avec une version
christianisée de la Kabbale
hébraïque. Un an après la mort de Bacon, on publia son utopie despotique, la Nouvelle
Atlantide (1627). Bacon y proposait [É] une Utopie dirigée par des despotes
éclairés, et dans laquelle tous les hommes seraient heureux et
contents. Le bonheur était atteint parce que le Péché
d'Adam n'était pas, comme
dans la tradition chrétienne,
d'essayer d'en savoir trop et de devenir, en un sens,
semblable à Dieu. Bien au contraire, la conception pseudo-mystique des hermétistes était que le Péché en question était d'avoir tourné le dos
à la Sagesse des Anciens, qui aurait pu lui être révélée. Mais
tout cela allait changer et l'homme serait heureux parce
que des ma”tres avisés, possesseurs
de la Divine Connaissance, allaient désormais guider
l'Homme vers Sa Perfection et Son bonheur en réalisant Sa Véritable Nature Divine. Dans le roman utopique de Bacon, les symboles dont il usait
lourdement — tels qu'une croix
‘rose’ ou ‘rosée’ — révèlent la
proximité de Bacon
avec le mystérieux Ordre des Rose-Croix, récemment fondé. Celui-ci
rajoutait aux vestiges de l'Ancienne Sagesse la pseudo-science de l'alchimie,
dans laquelle l'Homme devient semblable à Dieu en participant à la Création de
l'Univers.»
Rothbard donne ses sources :
«Pour un
exposé fascinant de la manière dont Bacon avait "immanentisé" le sacré
sous la forme de la
pseudo-science de la [prétendue]
Sagesse des Anciens, cf. Stephen
A. McKnight, Sacralizing
the Secular: the Renaissance Origins of Modernity (Baton Rouge,
LA : L.S.U. Press, 1989), pp.
92-7. Cf. aussi Frances Yates,
"Francis Bacon, 'Under the Shadow of Jehova's Wings", in The Rosicrucian Enlightenment (Londres, Routledge & Kegan Paul,
1972). Paolo Rossi, Francis Bacon: From Magic
to Science (Chicago :
University of Chicago, 1968)».
(8) Cf. sur la position positiviste
classique, A. J. Ayer,
Language, Truth and Logic, New York,
1950 ; sur le prétendu "rationalisme critique" de Karl Popper, cf. sa Logic of Scientific Discovery, Londres, 1959 [Traduit
en français sous le titre La
Logique de la découverte scientifique] ; Conjectures and
Refutations, London, 1969
[partiellement traduit comme Conjectures
et réfutations] ; et Objective Knowledge, Oxford,
1973 [La Connaissance objective] ;
pour des présentations
caractéristiques du
positivisme-empirisme comme étant la
méthode appropriée de l'économie
politique, cf. par exemple Mark Blaug, The Methodology
of Economics, Cambridge, 1980 ;
Terence Wilmot Hutchinson, The
Significance and Basic Postulates of Economic Theory, London,
1958 ; et Positive Economics and Policy
Objectives, London, 1964 ;
et Politics and Philosophy of Economics, New York, 1981 ; aussi Milton Friedman, "The Methodology of Positive Economics," in: Essays
in Positive Economics, Chicago, 1953
[Essais d'économique positive] ; H. Albert, Marktsoziologie
und Entscheidungslogik, Neuwied, 1967.
(9)Sur ce sujet et sur ce qui suit, cf. A. Pap,
Semantics and Necessary Truth New Haven,
1958 ; M. Hollis and E. Nell,
Rational Economic Man, Cambridge, 1975 ; Brand Blanshard, Reason and Analysis, La
Salle, 1964.
(10)
Hans-Hermann Hoppe : "The Socialism of Social
Engineering and the
Foundations of Economic
Analysis", chapitre 6 de A
Theory of Socialism and Capitalism.
Auburn/Dordrecht/Boston :
Ludwig von Mises
Institute/Kluwer, 1989.
(11) "The
Socialism of Social Engineering and the Foundations of Economic Analysis", chapitre 11 de : The Economics and Ethics of Private Property. Kluwer,
1993.
Curieusement, Karl Popper, pourtant lui-même résolument
pseudo-expérimentaliste,
avait déjà dit l’équivalent dans Misère de l’historicisme (Paris, Plon, 1956),
en faisant remarquer
que l'histoire future, c'est-à-dire l'action à venir des hommes,
sera forcément inspirée
par des informations
que personne ne peut encore posséder.
Anthony de Jasay met
cruellement le doigt sur cette
contradiction dans «The Twistable Is Not Testable ; Reflexions (sic) On the Political
Thought of Sir Karl Popper». Journal
des Economistes, Volume 2, numéro
4, décembre 1991, pp. 499-512. Il y règle son compte au
pseudo-expérimentalisme poppérien en
posant la question qui tue :
«Mais
alors, si l'historicisme n'a pas
de fondement rationnel, comment
est-il possible de jouer les ingénieurs sociaux ?»
(12) "Austrian
Rationalism in the Age of the Decline of Positivism". Cf. aussi H. H. Hoppe, Kritik der kausalwissenschaftlichen Sozialforschung. Untersuchungen zur
Grundlegung von Soziologie und Ökonomie, Opladen :
Westdeutscher Verlag, 1983, particulièrement les pp. 30-32 ;
sur le "dualisme méthodologique" cf. aussi Ludwig von Mises,
Human Action : A Treatise on Economics, Chicago : Regnery, 1966, p. 18 [L'Action humaine, Paris, Presses Universitaires de France, 1985] ; Theory and
History : An Interpretation of Social
and Economic Evolution, Auburn, Al. : Ludwig von Mises Institute, 1985, pp. 1-2 et 38-41 ; cf. aussi K. O.
Apel, Die Erklären-Verstehen Kontroverse
in transzendental-pragmatischer
Sicht, Francfort/M.:
Suhrkamp, 1979.
(13) «The Mantle of Science», discours fait au symposium «Scientism and Values» organisé par
Helmut Schoeck et James Wiggins
en 1960, traduit comme le ch. 1 d’économistes et charlatans.
(14) Rothbard
cite sur ce point Ludwig von Mises, Theory
and History, pp. 258-260
et Mises, Human
Action (New Haven : Yale
University Press, 1949), pp. 74 et suiv. ; L’action humaine, pp. 79
et suiv. On recommandera quand même
aussi le meilleur livre de Mises sur ces questions, The Ultimate Foundation of Economic Science. Kansas City, Sheed Andrews & McMeel,
1978 (première édition en 1962).
(15) ce que Ayn Rand,
dans sa terminologie
particulière, appelait un vol de concepts.