François Guillaumat

 

Superstition  de la «science»

Comment le socialisme  falsifie la méthode expérimentale

 

 

 

Quand  il s’agit de la vie  de l’homme,  quand il s’agit de bien et de mal,  il n’existe  aucune science expérimentale  qui se spécialiserait  dans la connaissance  du mal  et aucune classe de techniciens  qui puisse  résoudre les problèmes de l’homme.  La pire  des illusions  du XXème siècle  est qu’il existerait  une  science  de la société  — sociologie,  psychologie,  science politique,  criminologie —  qui pourrait  produire  l’équivalent  social  de la guérison  du rhume.  Vous pouvez  compter  le nombre  des homicides commis,  corréler  ces nombres  avec  des statistiques sur l’emploi,  l’inflation,  la température moyenne,  les dépenses d’enseignement,  et  vous  n’obtiendrez  toujours rien.  Oh,  il y a bien  quelque frisson  superstitieux  à réciter  un blabla  qui nous donne l’illusion  du pouvoir — mais aucun  de ces mantras statisticiens  ne nous rapproche  si peu que ce soit  de la nature  du bien  ou du problème  du mal.  les seules sciences qui puissent nous  aider  ne sont pas  les «nouvelles»  disciplines  calquées  sur une analogie  avec les sciences de la nature (erreur  contre laquelle Aristote  mettait déjà  en garde),  mais les très anciennes sciences  de la philosophie morale  et de la théologie,  et  si qui que ce soit  prétend   à un statut d’expert  en la matière  parce qu’il a un diplôme  de vaudou  ou de sociologie,  il y a lieu  de ne tenir  compte  d’absolument  aucune de ses paroles.  Les graphiques barres  et les courbes en cloche  sont à peu près aussi  utiles  que  des aiguilles  dans des statuettes de cire,  et  leur  efficacité  dépend  entièrement  de la crédulité  de la victime  c’est une injustice que de demander à un sociologue  de comprendre  le mal.  C’est le métier  d’un prêtre,  ou celui d’un poète.

Thomas Fleming.(1)

 

 

Pour bafouer  les règles  de la morale  et du droit,  l’utopie révolutionnaire  a toujours voulu  les nier  au nom  d’une forme  de connaissance prétendument «supérieure».  Avant le XVIème siècle,  cette imposture  prétendait  s’autoriser  de gnoses religieuses,  dénaturations  du christianisme. (2)  Après  la mise au point  de la méthode expérimentale,  c’est désormais  la «science»  que le socialisme  falsifie  à ses propres fins. (3)

 

I.  Les erreurs  du scientisme

Il faut  commencer par exposer  ce que la pseudo-pensŽe  rŽvolutionnaire   prŽtend  emprunter  ˆ la science et montrer  en quoi  cette conception-lˆ  de la science est fausse,  et ses prŽtendus emprunts  des  falsifications :  si on veut  juger  la morale  socialiste  pour ce qu’elle vaut,  il vaut mieux  comprendre  tout de suite  sur quels  erreurs  — pour ne pas dire  sur quels mensonges  elle repose.  Jusqu’alors,  comme disait Rothbard, 

la raison humaine  [c’est-à-dire  la preuve  logique,  était]  la voie royale  de la connaissance encensée par la Philosophie classique,  des Grecs aux Scolastiques  [en matière  de règles sociales] la doctrine classique  [était que] la raison,  en examinant  la loi naturelle,  découvre les normes  de l'Ethique. (4)

Le scientisme  n’en était  moins  une tentation  irrésistible  dès lors  qu’on avait  mis  au point  la nouvelle méthode :  on peut imaginer  quelle libération c'était  de pouvoir dépasser  l'autorité d'Aristote  dans les sciences physiques,  et quelle sorte  de supériorité automatique  cela donnait. (5) Or,  un sentiment  de supériorité  est une des choses  que recherchent  les intellectuels.  Et justement,  les postulats heuristiques  de l’expérimentalisme  et du déterminisme  volaient  de succès en succès  dans les sciences  de la nature.  Ils déplaçaient  constamment  les limites  de la régularité identifiable :  il a pu sembler  à certains  qu'aucune autre méthode  n'était meilleure.  Il est vrai que,  si l'anthropomorphisme  est anti-scientifique  quand on traite  d'objets inanimés,  il pourrait bien  l'être un peu moins  quand il s'agit  d'action humaine intentionnelle.  Mais  les êtres humains aussi  sont des objets  matériels,  et en tant que tels  sont soumis  aux lois  de la nature  (pour reprendre  l'exemple  de Rothbard,  essayez seulement  de voler  jusqu'à la Lune  en battant des bras).  Il était donc  compréhensible  que l'on cherche  à appliquer  les méthodes  des sciences physiques  à l'étude  de la société.  Et même si  la prévision économique  "scientifique"  affiche  des résultats accablants,  cela ne fournit pas  la "preuve" empirique  que celle-ci  ne pourra jamais marcher. (6)

Cependant  les puissants,  qui avaient besoin,  comme toujours,  de donner les raisons  pour  lesquelles  soi-disant,  ils ne seraient pas soumis  aux mêmes règles  que les autres  ne pouvaient  qu’accueillir favorablement  les disqualifications  à la Machiavel  de la morale et du droit.

Comme le disait  Rothbard  de sir Francis Bacon (1561-1626),  apôtre  d’une des premières  moutures  de cette «nouvelle»  théorie de la connaissance,  qui consistait  essentiellement  à balancer par-dessus bord  la tradition  de la pensée occidentale  au profit  d’une accumulation  à l’infini  de n’importe  quels  faits :

Il fallait  à l'Etat une nouvelle  position de repli,  une position  qui soit plus  dans la note  de la nouvelle mode  de la "science"  et du progrès "scientifique".

Il se trouvait  que le "réalisme scientifique"  de Francis Bacon  était  parfaitement approprié  à ce nouveau programme.  L'idée  suivant laquelle  le roi  était quasi divin  ou recevait  de Dieu  une sorte d'imprimatur n'allait plus marcher.  Sir Francis Bacon  au service  de l'Etat  ressemblait  bien davantage  au "spécialiste  de science politique"  préfiguré  par Machiavel.(7)

Et comme par hasard,  L'Encyclopédie,  grand manifeste des Lumières françaises,  avait encore,  plus d’un siècle  plus tard,  l'extravagance  de présenter  le même Francis Bacon comme "le plus grand,  le plus universel  et le plus éloquent des philosophes".

 

La pétition de principe  pseudo-expérimentaliste

Disqualifier  la philosophie morale  au profit  d’une expérience  supposée  est donc  le nouveau slogan,  dont la version  contemporaine  s’appelle  le positivisme (8)  :  il affirme  qu’on n’a  aucun  moyen  de prouver  un fait  ou une théorie,  à moins  d’imaginer  et de réaliser  une expérience concrète,  qui puisse les confirmer  ou les réfuter :  ce qu’on appelle une expérience cruciale. 

Or,  cette exigence-là  disqualifie automatiquement,  exclut d’emblée de la science,  c’est-à-dire  nie par principe  comme connaissance vraie,  toute ce qui est prouvé  par la seule logique.  Il faut bien comprendre  que cela veut dire  que des évidences  du type  2 + 2 = 4,  ce ne serait  pas scientifique,  qu’on ne pourrait  pas dire  que cela décrit la réalité.  Et plus généralement  toute évidence  dont on ne peut même pas imaginer  qu’elle soit fausse,  n’appartiendrait pas  à la science.  Oui,  c’est bien  ça  que cela veut dire,  refuser  la preuve  philosophique  au nom de la science  expérimentale.  C’est pourquoi  on a bien le droit  de se méfier  quelque peu  de ce parti pris-là.  Comme le dit Hans-Hermann Hoppe :

Il n'est  certainement pas évident que,  sous prétexte  qu'elle ne se prêtent à aucune réfutation par l'expérience  (ou plutôt  parce que leur validité  est indépendante  de l'expérience),  la logique,  les mathématiques,  la géométrie,  et certains énoncés  de la théorie économique pure,  comme la loi  de l'offre  et de la demande,  ou la définition monétaire  de l'inflation,  ne nous livreraient  aucune information  sur la réalité  mais  ne seraient qu'ergotage  sur les mots.  C'est le contraire  qui semble  bien plus plausible :  à savoir que les propositions  avancées  par ces disciplines  — par exemple  une proposition  géométrique du type  "si une droite D  et un cercle C  ont plus d'un point commun,  alors D a exactement deux points communs avec C",  ou un énoncé  plus étroitement lié  au domaine  de l'action  dont je m'occupe ici,  du genre  "On ne peut pas avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre" —  nous  informent en fait  bel et bien  sur le réel  et même  sur ce qui  ne peut  absolument pas  ne pas être  sous peine  de contradiction.(9)  Si j'avais  l'argent du beurre  et que je l'aie  dépensé  pour acheter  le beurre,  on peut  en déduire  que cet argent-là,  je ne l'ai plus — et c'est  évidemment  une conclusion  qui nous informe  sur la réalité,  et dont  on ne peut pas imaginer  qu'elle soit réfutée  par l'expérience.

Ce positivisme,  ce pseudo-expérimentalisme aurait donc  dû reposer donc sur  des preuves  bien décisives  pour  qu’il domine  à ce point  à l’époque présente.

La pétition de principe  pseudo-expérimentaliste  est contradictoire

Or,  en fait  de preuve,  il n’y en a  aucune :  cette définition  de la seule science  acceptable,  de la seule  connaissance  valide,  on ne peut pas  directement  la vérifier  en la confrontant  avec  des faits  quelconques.  C’est-à-dire  qu’on ne peut pas du tout  l’établir par l’expérience,  par le seul moyen de preuve  qu’elle-même  accepte  de reconnaître.  C’est donc qu’elle se contredit,  qu’elle  se réfute  elle-même.  C’est  d’ailleurs  un des signes  les plus  sûrs  d’une fausse pensée  que ses adeptes  ne peuvent même pas se l’appliquer  à eux-mêmes  sans contradiction  (nous retrouvons là  notre bonne vieille  contradiction pratique,  si pratique  en effet).

Au contraire,  c’est la science expérimentale  qui dépend  de la preuve  logique.

C’est bien au contraire  la démarche expérimentale  qui a besoin de la logique,  et c’est d’ailleurs bien pour cela que ce sont  les héritiers  de la scolastique qui l’ont  mise au point,  à partir  de ses réflexions.  En effet,  toute démarche  expérimentale  est obligée  de supposer  a priori  — donc avant toute expérience —  que ce qu’on observe  ne change pas tout seul,  sans prévenir,  d’un instant à l’autre  de l’observation ;  que tout effet  a une cause,  et en fait  que les mêmes causes  ont toujours les mêmes effets.  La recherche expérimentale,  dite «scientifique»,  repose  bel et bien  sur ce postulat  déterministe,  cette «régularité»-là :  à moins  qu’on ne tienne  que tout  ce qu’elle étudie  est soumis  à des lois qui ne changent jamais,  on ne peut  dire  d’aucune expérience  qu’elle «confirme»  ou «réfute»  une hypothèse.  Mais  cela,  on ne peut le prouver  que logiquement,  c’est-à-dire  par cette preuve philosophique  que le scientisme  socialiste  voudrait tant  rejeter.

En somme,  comme le disait Hans-Hermann Hoppe :

«L'expérience  ne peut pas  l'emporter  sur la logique.    C'est le contraire  qui est vrai.  C'est  la logique  qui améliore  l'expérience  et qui nous dit    quel est le type  d'expérience  qu'il nous est possible  d'avoir    et lesquelles  sont au contraire  le produit  de la confusion intellectuelle,  et qu'on fera donc bien  d'appeler des "rêveries"  ou des "fantaisies"    plutôt  que les prendre  pour des "expériences"  de la réalité.»(10)

 

L’alibi  du déterminisme

Puisque la science  ne disqualifie pas  la preuve  logique  mais en dépend,  cela  suffit-il  pour que  les idolâtres  du pouvoir  renoncent  à s’en servir  contre  la morale et le droit ?  Eh bien non.  Contre eux,  ils invoquent aussi  ce principe même de régularité,  ce principe  déterministe,  dont nous  venons  de voir  qu’ils méconnaissent  son fondement philosophique.

«Puisqu’il n’y a de science  qu’expérimentale»,  disent-il,  «et puisque le déterminisme  est le point de départ de la science,  alors  les êtres humains  sont déterminés.  S’ils  croient  pouvoir  penser et agir  librement,  ils se trompent.  En réalité,  ils ne sont  que le jouet  de forces  extérieures,  que  nous allons nous,  vrais savants,  élucider,  à la fois  pour  prévoir  et diriger leur comportement.»

«Quant à la morale  et au droit,  ils ne peuvent pas  exister,  puisqu’ils partent du principe   que l’homme est  capable  de choisir,   alors  qu’il ne s’agit là  que d’une illusion.  On a donc prouvé  qu’ils ne valent rien,  que les obscurantistes  qui y tiennent encore  méprisent les conditions  de la connaissance  vraie,  et qu’il faut  les remplacer  par une attitude  véritablement scientifique,  qui consiste  à ne jamais  porter  de jugement de valeur.»

Les contradictions  du déterminisme

Heureusement  que nous  venons  de réhabiliter la logique,  cela va  nous permettre  d’examiner ce discours-là  à la lumière  de notre  (déjà)  bon vieux  critère  de la contradiction pratique. 

Car  ne voyons-nous  pas  que ces gens-là  font la morale  aux autres,  au nom d’une science  qui,  soi-disant,  aurait  disqualifié  la morale  en prouvant que la science  ne peut rien  nous dire  de la morale ?  (Si vous  avez de la peine  à comprendre  cette phrase,  rassurez-vous,  ce n’est pas  votre faute  c’est la leur :  il est difficile  d’empiler  de la sorte  autant  de contradictions  et de rester  en même temps   intelligible).

On voit qu’ils ne peuvent  même pas  nier la possibilité  de la morale  sans se servir  des mots  qui impliquent son existence.  Dire  qu’il faut disqualifier  les obscurantistes  qui croient encore  à la morale suppose  que les gens  aient le choix  de le faire  ou de ne pas le faire :  contradiction.  Dire  qu’ils méconnaissent,  prétendument,  les conditions  de la connaissance vraie  implique  que la science ne peut pas  se passer  de norme :  re-contradiction.  Et si les soi-disant  «scientifiques»  doivent  la remplacer  c’est donc bien  parce qu’elle est nécessaire :  re-re-contradiction ;  et si eux-mêmes  se proposent d’inventer une nouvelle norme,  c’est bien  qu’ils peuvent  créer une nouvelle information,  c’est-à-dire  qu’ils ne sont pas eux-mêmes  déterminés :  re-re-re-contradiction.

Or,  c’est  justement  ce que  la philosophie  a prouvé :  outre  la régularité  des phénomènes naturels,  une deuxième  condition  toute  aussi  logiquement  nécessaire  s’impose  à la science expérimentale,  c’est  comme je l’ai déjà dit  que l’homme  soit capable de penser,  c’est-à-dire  que l’action humaine y  échappe,  justement,  à ce déterminisme.

En outre  si l’homme  y échappe,  et même  s’il est seulement  capable d’apprendre,  alors l’action humaine  dépend  des informations  de ceux  qui agissent.  Or, celles-ci  par hypothèse  changent  tout le temps,   de sorte  que la science  ne peut  plus  postuler  que les même causes  constatables  y conduisent  aux mêmes effets  observés.  Comme le dit Hans-Hermann Hoppe :

«s'il est possible  d'apprendre  de l'expérience,  alors  on peut pas savoir,  à aucun moment,  ce qu'on  saura  par la suite  et comment  on agira  sur la base  de cette information.» (11)

Et par conséquent,  la méthode expérimentale,  dite  «scientifique»,  ne peut littéralement  pas marcher  si on l’applique  aux actes humains,  qui dépendent  de nos connaissances  et de notre initiative :  les relations  causales stables  qu’on  aura pu  découvrir  ne seront jamais  que le reflet  des nécessités logiques  de l’action,  et jamais  on ne pourra prévoir  ni contrôler  «scientifiquement»  les actes  d’autrui.

Le principe  de régularité,  rappelle Hoppe,  peut  et même doit  être supposé  dans le domaine  des objets naturels,  c'est-à-dire  pour des phénomènes  qui ne sont  pas constitués  de notre propre connaissance  ni d'actions  manifestant  cette connaissance.  En revanche,  pour ce qui est  de la connaissance  et de l'action le principe  de régularité  ne peut pas  être valide  de sorte  que c'est  le dualisme  méthodologique,  et non  le monisme  que l'on doit accepter  et admettre  comme absolument vrai  a priori. (12)

En somme,  s’il est possible  de savoir  quelles  causes  ont quels effets  dans le domaine  de la connaissance  et de l’action,  si on peut  y établir des lois,  y repérer  des nécessités,  ce ne peut pas être  à partir  d’une démarche  expérimentale  quelconque  mais uniquement  grâce à  la logique de l’action.  Justement,  ça tombe bien,  on vient  de la justifier  contre le scientisme,  qui voulait  la mettre  à la poubelle.

Une troisième  et une quatrième  condition,  non moins  nécessaires,  dont nous  avons  déjà vu  qu’il faut  les admettre  a priori  avant  toute tentative  pour argumenter  scientifiquement,  sont les conditions  morale  et politique  de rechercher  la vérité  et de reconnaître  la propriété naturelle.  Difficile  de concilier ces exigences-là  avec  un socialisme quelconque.

L’imposture  du déterminisme

Nier  que l’homme  est capable  de choisir  implique  qu’il ne puisse pas  penser,  ni apprendre,  et donc  pas faire  non plus  de découvertes  scientifiques :  or,  il n’y a bien  sûr  absolument rien  dans le discours,  dans le vocabulaire  ni dans  la pratique  des scientistes  qui signale  la moindre intention  de seulement  faire mine  de tirer  les conséquences  pour eux-mêmes  de ce déterminisme-là.  D’ailleurs,  le fait lui-même  de le prôner  présuppose  qu’on d’adresse  à des gens  capables  de penser  et d’apprendre,  et de changer  volontairement  d’avis.  Ainsi,  conclut Rothbard  dans économistes et charlatans (13) :

«Ainsi le déterministe,  pour prôner sa doctrine,  doit-il encore une fois se placer lui-même,  avec sa théorie,  en-dehors  du domaine  qu’il prétend universellement déterminé ;  en somme,  il doit avoir recours au libre arbitre.  Que le déterminisme  dépende ainsi  de sa propre négation  est d’ailleurs  un exemple  d’une vérité  plus générale :  qu’il est contradictoire  de se servir  de la raison  pour démontrer  que la raison  ne permet pas  d’accéder  à la connaissance.» (15)

Et c’est  un autre exemple  de ce que  nous  avons  déjà  dit  de toute fausse pensée :  un bon moyen  de la repérer  est  qu’elle ne résiste pas  à l’application  de ses propres principes. 

Nous avons donc  trop longtemps  supposé  que le scientisme  ne serait  qu’une erreur  de bonne foi :  tout comme  la fameuse  «tolérance»,  le prétendu  «refus  de l’exclusion»  ou le soi-disant  «antiracisme»,  ceux  qui s’en servent  pour détruire  la morale  et le droit  n’y croient pas,  et n’ont jamais pris  au sérieux  pour eux-mêmes  ce tissu de contradictions.  Ils ne l’invoquent  que pour  intimider les autres :  pour désarmer  leurs adversaires  et leurs victimes,  intellectuellement et moralementÉ  afin  de les attaquer  dans leurs possessions  et leurs valeurs.  Ils  n’invoquent  soi-disant  la «science»  que pour décréter  eux-mêmes,  dans  l’arbitraire  le plus  pur,  ce qu’on a le droit de dire  ou de ne pas dire,  de faire  ou ne pas faire.

 

Conclusion

Nous avons successivement  vu,  et réfuté,  deux grands falsifications  de la science  au profit  du socialisme.  Elles consistent à prétendre :

— que rien de  ce qui est logiquement prouvé,  du genre 2 + 2 = 4  ou le fait  qu’on ne peut pas  avoir  en même temps  le beurre   et l’argent du beurre,  ne serait scientifique ;  que la preuve philosophique  ne vaudrait rien,  et que seule  la confrontation directe  avec les faits  de l’expérience  serait  un moyen  de prouver  ce qu’on avance.

— Que l’homme serait  déterminé,  de sorte  que la morale traditionnelle  serait inapplicable,  mais  qu’on pourrait et devrait  inventer  une science sociale  expérimentale  qui permette  de contrôler  et de prédire  le comportement  social. 

Permette  à qui  ?  Eh bien,  à la soi-disant «élite»,  qui aura  accaparé  tous les pouvoirs,  comme si elle-même  était  mystérieusement exempte  de ce déterminisme-là.

Que dire  à des scientistes  sincères ?

Il se peut  que des savants  adhèrent  sincèrement  aux pétitions  de principe  du pseudo-expérimentalisme,  et n’aient pas encore  compris  que l’ambition  des soi-disant «ingénieurs  sociaux» socialistes  foule aux pieds   les conditions  mêmes de la morale  et du droit. 

Pour ceux  d’entre eux  qui admettent encore  le raisonnement logique,  on peut résumer ainsi l’essentiel  de l’argument :  la politique  scientiste  commet  une contradiction pratique (16) :  elle ne peut proposer  aucune  règle  pour l'action humaine  parce  qu’elle nie par  hypothèse  les conditions essentielles  d’une telle entreprise.

Or,  il devrait être évident  même pour scientiste,  qu’aucun modèle  qui nie  par hypothèse  l'existence  d'un phénomène  ne peut être utilisé  seul  pour décrire,  et encore moins  pour juger,  les conséquences  de ce phénomène.

La science  descriptive  cherche à découvrir  ce que sont les choses  et comment elles se passent.  Mais  elle ne peut le faire  sans  admettre  que les choses  sont ce qu’elles sont,  et pas  autrement.  Par  conséquent  aucune  connaissance  n’est valide  si  elle  nie  les nécessités  de la logique,  et notamment  les présupposés  nécessaires  de sa propre recherche.

Le propos  de l'analyse normative  est de découvrir  ce que l'homme  doit faire  et ne pas faire,  ce qui implique  qu'il peut découvrir  et choisir  effectivement l'action appropriée.  Par conséquent,  aucune norme  de comportement  ne peut être déduite  de constructions intellectuelles  qui ne laissent  aucune place  à la pensée,  au libre arbitre  et à un choix  authentique  chez les personnes  envisagées.

 

Notes

(1)Chronicles,  Janvier 1995,  p. 11.

(2)Cf. Igor Chafarevitch,  Le Phénomène socialiste.  Le titre  russe  « Le socialisme  comme phénomène  universel»)  était plus explicite  à cet  égard.

(3)Hayek  a traité  les tendances  de l'intellectuel  à faire  du socialisme dans la première partie  de sa Counter-Revolution of Science  (1944),  Traduite  par Raymond Barre  sous le titre :  Scientisme et sciences sociales.  Paris,  Plon,  1952.

(4)"Prophet of 'Empiricism' :  Sir Francis Bacon",  pp. 292-295,  Ch. 10  §6 de : Economic Thought Before Adam Smith. Edward Elgar,  Aldershot,  1995.

(5)Avec  tout son génie,  Aristote  n’a pas fait  trop de bien  non plus  à la théorie sociale,  y introduisant deux erreurs  majeures  de raisonnement  qui allaient mettre  des millénaires  à dispara”tre : 

— l’idée selon laquelle  on ne devait  échanger   que si les biens  échangés  avaient  la même valeur  (en fait,  on échange,  justement, parce qu’on  donne moins  de valeur  à ce qu’on  donne qu’à ce qu’on  reçoit  à cette occasion) ;

— l’idée que le prêt  à intérêt  sur l’argent  était  contre nature  «parce que l’argent ne fait pas de petits»  (en fait,  l’intérêt  sur l’argent  et la rentabilité  des autres investissements  n’ont qu’une seule  et même  cause :  la préférence  temporelle,  qui déprécie  les biens  à venir  par rapport aux  biens  actuels).

(6)La seule démonstration  que nous en ayons  est fournie  par la logique,  c'est-à-dire  par le raisonnement  philosophique.  Par les Scolastiques,  par exemple,  en prouvant  le libre arbitre  (cf. infra).

 

(7)  Mais  Rothbard  a trouvé  une autre piste  pour expliquer  la négation  par  Bacon  de la philosophie  traditionnelle  au profit  d’une  idolâtrie  de l’état :

«La recherche récente  a cependant comblé quelques-unes  des lacunes  de la position méthodologique  de Bacon.  Car il appert  que l'"empirisme"  tant vanté  de l'intéressé  n'était pas  de la science ordinaire,  oh non !  C'était  le galimatias  soi-disant  empirique  que divers auteurs  de la Renaissance  avaient rapetassé  à partir  de la prétendue  ‘Sagesse des Anciens’.   Le mysticisme  de la Renaissance  était  une pseudo-science  qui combinait  la tradition magique  et occultiste  de la littérature hermétique  avec une version christianisée  de la Kabbale hébraïque.  Un an après la mort  de Bacon,  on publia son utopie despotique,  la Nouvelle Atlantide  (1627).  Bacon y proposait [É]  une Utopie dirigée par des despotes éclairés,  et dans laquelle  tous les hommes  seraient heureux  et contents.  Le bonheur  était atteint  parce que  le Péché d'Adam  n'était pas,  comme  dans la tradition chrétienne,  d'essayer  d'en savoir trop  et de devenir,  en un sens,  semblable à Dieu.  Bien au contraire,  la conception pseudo-mystique  des hermétistes  était  que le Péché  en question était  d'avoir tourné le dos  à la Sagesse  des Anciens,  qui aurait pu  lui être révélée.  Mais tout cela  allait changer  et l'homme  serait heureux  parce que  des ma”tres avisés,  possesseurs  de la Divine Connaissance,  allaient désormais  guider l'Homme  vers Sa Perfection  et Son bonheur en réalisant  Sa Véritable Nature Divine.  Dans le roman utopique  de Bacon,  les symboles dont il usait lourdement  — tels qu'une croix ‘rose’ ou ‘rosée’ —  révèlent la proximité  de Bacon  avec le mystérieux Ordre des Rose-Croix,  récemment fondé.  Celui-ci rajoutait  aux vestiges  de l'Ancienne Sagesse  la pseudo-science  de l'alchimie,  dans laquelle  l'Homme  devient semblable à Dieu  en participant  à la Création  de l'Univers.»

Rothbard  donne ses sources :

«Pour un exposé  fascinant  de la manière  dont Bacon  avait "immanentisé"  le sacré  sous la forme  de la pseudo-science  de la [prétendue] Sagesse des Anciens,  cf. Stephen A. McKnight,  Sacralizing the Secular: the Renaissance Origins of Modernity (Baton Rouge, LA : L.S.U. Press, 1989),  pp. 92-7.  Cf. aussi  Frances Yates, "Francis Bacon,  'Under the Shadow  of Jehova's Wings",  in The Rosicrucian Enlightenment  (Londres, Routledge & Kegan Paul, 1972).  Paolo Rossi,  Francis Bacon:  From Magic  to Science  (Chicago : University of Chicago, 1968)».

(8) Cf.  sur la position  positiviste  classique,  A. J. Ayer,  Language,  Truth and Logic,  New York,  1950 ;  sur le prétendu  "rationalisme critique" de Karl Popper,  cf.  sa Logic of Scientific Discovery,  Londres,  1959  [Traduit en français  sous le titre  La Logique de la découverte scientifique] ;  Conjectures and Refutations,  London,  1969  [partiellement traduit  comme  Conjectures et réfutations] ;  et Objective Knowledge,  Oxford,  1973  [La Connaissance objective] ;  pour des présentations