François Guillaumat
VOLEURS DE PAUVRES
Les gens qui se battent
pour la libre entreprise
ne défendent pas les intérêts de ceux qui se trouvent aujourd’hui être riches.
Ludwig von Mises, L’Action
humaine
Le Droit de propriété,
qui interdit aux riches comme aux pauvres
de coucher sous les ponts
Anatole France
Pour une fois, une citation avec laquelle je ne suis pas d’accord. Elle
aurait été bien plus pertinente si elle avait mentionné "la
propriété naturelle, qui interdit de voler aux puissants comme aux
faibles". Car ce qu’a l’air d’y suggérer Anatole France, c’est
que la propriété ne serait une contrainte que pour les pauvres,
et ne gênerait guère les riches. Je souhaite rappeler un certain
nombre de faits évidents, et d’autres qui le sont moins, pour montrer que
l’intérêt suprême des pauvres est au contraire, bel et bien, que
personne ne vole personne.
Rappel de quelques évidences
Le pauvre est prétexte à force politiques de redistribution,
entreprises au nom d’une prétendue "justice sociale". Or, à
dénoncer celle-ci comme une escroquerie morale, on risque encore de faire
de la peine à des gens sincères. Ils semblent penser qu’une injustice
pourrait être commise sans violence, tromperie ni ignorance coupable.
On pourrait associer cette idée à la conception augustinienne,
janséniste voire protestante de la nature humaine, réfutée par
le canon 7 du Concile de Trente, où la nature humaine est si totalement
pervertie par le péché originel que l’on pourrait faire le mal sans
avoir aucune possibilité de le connaître.
On n’exprime pas toujours clairement cette idée, et c’est ce qui fait sa
force parce qu’elle ne résiste pas à l’examen rationnel. Et lui opposer des
"preuves" factuelles est quand même faire
trop bon marché du fait que la propriété naturelle
est logiquement prouvée et que l’expérience ne peut pas contredire la
logique, parce qu’elle en est elle-même dépendante.
Comme le dit Hans-Hermann Hoppe : L'expérience
ne peut pas l'emporter sur la logique, c'est le contraire
qui est vrai. C'est la logique qui améliore l'expérience et qui nous
dit quel est le type d'expérience qu'il nous est possible d'avoir et lesquelles
sont au contraire le produit de la confusion intellectuelle, et qu'on fera donc
bien d'appeler des "rêveries" ou des "fantaisies" plutôt
que de les prendre pour des "expériences" de la réalité. (1)
La "justice sociale" c’est le n’importe quoi
idolâtre de l’état
La propriété naturelle consiste à ne pas voler ni tromper autrui. Elle
n’est pas seulement un principe traditionnel et irréfutable, universel et
exclusif de tout autre, ce qui suffit à disqualifier toute définition
concurrente de la justice, elle est aussi son seul critère
objectivement constatable. Toute notion de "justice sociale"
oppose expressément à la justice commutative, dont elle prétend réformer
les effets, une prétendue "justice distributive" incompatible
avec elle. Elle ouvre donc la boîte de Pandore de l’arbitraire et
du subjectivisme inhérents au socialisme. Et c’est une idolâtrie
de l’état parce que seul Dieu est propriétaire et maître
de toute chose, et peut sonder les reins et les cœurs au point
d’apprécier les besoins en dépit de ceux qui les
éprouvent, les mérites en dépit de ceux qui reçoivent
les services.
La redistribution politique socialiste est faite par les puissants aux
dépens des faibles
Mais il est une évidence bien plus sûre encore,
c’est qu’on ne peut pas trouver de meilleure définition
du pouvoir politique que de pouvoir faire violence aux autres,
ni de la faiblesse que d’être impuissant contre une agression.
Comme la propriété naturelle est toujours première, il en résulte de
toute nécessité que toute redistribution politique socialiste qui la nie
et prétend, soi-disant, la "réformer", est faite par les puissants
et s’exerce aux dépens des faibles.
Qui est donc puissant dans la démocratie sociale ?
Il est vrai que dans une société démocratique idéale au sens de
Rousseau, société de masse sans corps intermédiaire, aux choix politiques
déterminés par la seule cupidité, le candidat au pouvoir doit
toujours voler la moitié riche pour y accéder. Mais au profit de
qui ? Si sa coalition majoritaire dépasse les 50 %, il aura moins
de butin à répartir, entre davantage de receleurs, il risque d’être
battu. Dans ces conditions, il y a bien des chances que les votes
s’équilibrent. C’est donc l’électeur du milieu, l’électeur médian, qu’il faut courtiser.
C’est lui qui recevra l’essentiel des redistributions. Mais
les candidats seront aussi sensibles aux lobbies, qui contrôlent
des blocs de voix et menacent de les donner à l’adversaire, et
aux riches, qui peuvent leur donner d’autres moyens de
l’emporter dans la rivalité électorale, notamment se faire connaître ou
acheter les juges. Ainsi s’organise la politique.
Dans ces conditions l’un et l’autre parti de gouvernement ont
intérêt à faire, et feront largement la même politique, le "parti des
riches" devant constamment voler ses propres électeurs en s’efforçant
de leur présenter comme pire l’autre terme de l’alternative. Comme le dit
Anthony de Jasay :
[qua ce soit] avec l'argent de la minorité qu'il faut
payer la majorité ne laisse guère aux hommes de l'Etat le choix du système
redistributif à imposer le principe même de la "décision populaire"
conduit à une situation où il n'y a plus grand-chose entre quoi décider. (2)
Les pauvres sont des cons
Le pauvre c’est celui qui n’a pas su produire ou voler
suffisamment : il a donc peu de chances d’être lui-même
puissant, soit qu’il n’ait pas assez d’instruction, soit
qu’on le dupe facilement. Le dessinateur Reiser avait donné ce
titre à l’un de ses albums : Les pauvres sont des cons. Car le
pauvre qui devient puissant — le gangster cégétiste, par exemple — eh
bien il devient riche. On pourrait appeler cela le Paradoxe
de Robin des Bois. René Goscinny l’a présenté dans une
aventure de Lucky Luke où Jesse James, qui affecte de voler les
riches pour donner aux pauvres, après lui avoir officiellement demandé s’il
l’était, donne à un pauvre le butin d’un de ses vols — "je suis
riche !" s’écrie celui-ci Alors Jesse James le vole à son tour,
puisqu’il est riche.
Bref, lorsqu'il arrive que les riches ne soient pas puissants ni les
pauvres faibles (comme il arrive en partie à la suite d'une
révolution), cela ne peut pas durer : avec un état voleur
comme la démocratie sociale, il faut que l'argent achète les armes et
que les armes volent l'argent. La tendance est donc à ce que les riches
soient puissants, et les pauvres faibles.
Non seulement les pauvres ne peuvent pas acheter le pouvoir, mais on les trompe facilement.
On comprendra mieux à quel point quand on aura mesuré l’ampleur
de l’illusion fiscale, l’ignorance qui règne sur les effets
réels de la redistribution politique socialiste. Car celle-ci ne conduit
jamais aux résultats promis. C’est d’ailleurs pourquoi tous ses
adeptes haïssent les économistes, dont c’est le métier que de le savoir.
On peut mentionner au moins quatre grands procédés d’illusion
fiscale :
·
la violence indirecte, qui joue sur le fait que ce
sont des échanges que rançonnent les hommes de l’état, et que la
plus grande victime du pillage n’est pas l’agressé direct, mais
celui qui peut le moins se passer de l’échange (c’est la loi fondamentale de l’incidence
fiscale) : par exemple, les "cotisations" de "Sécurité
Sociale" sont des taxes qui amputent les salaires, alors que
ce sont les patrons que les démocrates-sociaux vont menacer pour
voler l’argent. Le comble de la réussite en la matière est que
les ouvriers applaudissent à ce vol, croyant que les hommes de l’état
qui s’en vont avec près de la moitié de leur paie
ont volé le patron à leur profit. La mythologie des
"conquêtes sociales" repose essentiellement sur ce type
d’illusion.
·
l’amalgame entre le pillage redistributif et la vraie production,
caractéristique des prétendus "services publics" : il s’agit de
faire croire à chacun qu’il profite de la redistribution parce que
le service lui est utile. Par exemple, l’assurance contre les
risques personnels prétendument fournie par la "Sécurité
sociale". Bien entendu, les "pauvres" sont l’alibi de ce
pillage de tous (au profit des puissants). Le comble de l’amalgame
réussi consiste à faire croire que le pillage politique serait indispensable
à la fourniture du service réel. Si les hommes de l’état avaient
monopolisé la production de chaussures, et les finançaient par
le vol, il y aurait une majorité de gens pour dire que
"si vous privatisez la production et le financement
des chaussures, les pauvres iront pieds nus"
·
La concentration des avantages et la dispersion des
charges : les receleurs membres des lobbies sont peu
nombreux et reçoivent beaucoup chacun, les victimes du pillage perdent
peu (et ont donc un faible intérêt à s’organiser).
·
la persécution ostensible et corruptrice : il s’agit de voler
beaucoup à peu de gens présentés comme riches, pour faire croire (en
liaison avec les autres sources de l’illusion fiscale) que c’est ce groupe
discriminé-là qui paie, de sorte que la redistribution politique soit perçue
comme une bonne affaire pour les autres. Par ailleurs, en les
rendant complices de cette injustice manifeste, on les prive du droit
moral de résister aux autres prédations. L’impôt progressif est
l’exemple type de cette persécution ; pour des raisons de technique
démocratique, il remplace partiellement aujourd’hui la discrimination
raciale qui est fondée sur les mêmes principes et appelle le même jugement.
Quelques politiques qui volent les pauvres alors qu’on croit
le contraire
Rien n’est donc plus facile à quiconque connaît l’incidence réelle
de la redistribution que d’énumérer des politiques qui volent les pauvres,
alors que l’opinion reçue est qu’elles volent les riches au profit des pauvres.
(3) Ainsi,
l’impôt sur les sociétés, ostensiblement
dirigé contre les capitalistes, vole surtout les salariés :
ce sont les marchés financiers qui déterminent la rentabilité nette des
placements. Dans un pays affligé par cet impôt sur les sociétés, les
capitalistes n’investissent que si la rentabilité brute est assez grande
pour compenser cet impôt, rétablissant la rentabilité nette imposée
par la concurrence. Et il faudra bien
prendre la différence sur le prix des fournitures
de l’entreprise, donc largement sur les salaires. .
l’incidence de la redistribution est aussi
incertaine à l’arrivée qu’au départ. Ainsi, le versement
transports, qui ampute les salaires pour subventionner les transports en commun,
peut bien contribuer à les rendre moins chers sur le moment, encore que le
monopole ainsi créé gaspille largement la subvention. Mais en attirant du monde
sur les lignes, il renchérit les logements avoisinants, et se retrouve
finalement dans la poche des propriétaires. De sorte que si vous
êtes salarié, et que vous vous déplaciez par vos propres moyens, vous aurez
l’avantage qu’on ampute votre salaire pour qu’on puisse vous faire payer plus
cher votre logement. L’impôt ou la subvention porte toujours
principalement sur l’objet le plus spécifique
à l’activité taxée : c’est pourquoi les subventions insanes
au foutebole se retrouvent dans le prix des joueurs, celles à l’opéra
dans la poche des Pavarotti. C’est un raisonnement emprunté
à l’agriculture, où on le connaît depuis deux siècles sous le nom de théorie de
la rente, c’est pourquoi, de même,
le protectionnisme agricole, qui appauvrit les
acheteurs de produits alimentaires (les plus pauvres,
proportionnellement, y dépensant le plus) profite exclusivement
aux propriétaires fonciers, et d'autant plus qu'ils sont plus riches. Il
n’y a aucun moyen de faire que de telles subventions, déguisées
en monopole protectionniste ou expresses et directes, profitent au travail agricole,
qui est toujours payé en moyenne 20 % de moins que les travaux
urbains pour une formation équivalente
Mais c’est souvent de manière plus expresse que la redistribution
politique vole les pauvres. Il suffit alors que quelques-uns
d’entre eux servent d’alibi aux riches profiteurs principaux.
Ainsi,
— Il est bien connu que le logement dit
social est peuplé par des gens en moyenne plus riches que la population
dans son ensemble. Il semblerait que dans ce domaine-là aussi, les amis
auxquels hommes de l’état préfèrent faire cadeau de dizaines de milliers de
francs soient plutôt des gens aisés. Ces gens-là ne fréquentent pas
n’importe qui
— Les subventions aux "arts" et à
la "culture" (musées, théâtres, opéras, bibliothèques) profitent
essentiellement à une clientèle aisée.
— L'enseignement pseudo-gratuit n’est pas
seulement un instrument de guerre civile parce qu’il sert à censurer les
opinions : c’est aussi parce qu’il permet à la bourgeoisie petite et
moyenne de forcer ouvriers et employés à payer les études plus longues
de ses enfants.
Enfin, il y a l’injustice couverte par une propagande qui falsifie
constamment sa nature, comme
— le salaire minimum dont on parle comme
s’il s’agissait d’une garantie de revenu. Or, il n’est
absolument jamais rien d’autre qu’une interdiction de travailler
imposée aux moins qualifiés, ceux dont le travail ne pourrait pas
rapporter plus d’une certaine somme à un employeur
éventuel. Et les profiteurs de cette interdiction, ce sont les autres
salariés, par définition plus riches, que cette interdiction protège de leur
concurrence.
— Mais on est toujours le pauvre
de quelqu’un et rançonner un échange c’est l’interdire.
L’impôt-subvention crée toujours des monopoles, et réciproquement. A son arrivée,
on a l’exemple de l’enseignement, soumis à la concurrence déloyale des écoles
subventionnées. A son départ, imposer le revenu des patrons
individuels les prive aussi des moyens de concurrencer les
entreprises plus grosses.
Ce qui nous permet d’arriver à la dernière catégorie du vol de
pauvres, celui qui, non content de les dépouiller directement,
prive les autres du moyen essentiel d’améliorer leur sort :
— c’est le cas, entre autres, de la retraite
par répartition : non seulement elle subventionne les bourgeois
et les fonctionnaires, qui vivent plus longtemps et commencent plus tard
à travailler, aux dépens des pauvres, qui travaillent
plus tôt et meurent vite, mais elle freine l’accumulation du
capital, décourageant les actifs d’épargner pour leurs vieux jours.
Or, cette accumulation des capitaux matériels est le seul
moyen d’accroître le salaire de celui dont la compétence
ne progresse plus, parce qu’elle lui permet encore de produire
davantage et donc d’être mieux payé, en associant à son travail une
quantité plus grande de capitaux matériels.
— C’est aussi le cas du déficit budgétaire,
qui partage avec la retraite par répartition la caractéristique
intéressante de vouer à l’esclavage les générations futures, et par
ailleurs dissipe l’épargne réelle dans des fonds d’état qui,
à la différence des fonds privés, ne servent pas à entretenir du
capital matériel mais ne sont que de simples promesses d’argent volé.
Von Mises le rappelle : "le pouvoir utilise
une partie de l’épargne personnelle pour la consommation courante, et rien
n’empêche les hommes de l’état d’augmenter cette part jusqu’à en absorber en
fait la totalité".(4) Et il précise
encore : "L’Histoire ne fournit aucun exemple d’accumulation de
capital productif réalisée par les hommes de l’état".(5)
La redistribution politique socialiste est la cause de
l’"exclusion sociale"
Le démocrate-social écartera ces démonstrations comme théoriques (avec
le simplisme et l’extrémisme, c’est ce qu’il y a lieu
de dire quand on n’a rien à répondre : conseil aux aspirants
politiciens) : car, voyez-vous,
c’est la "crise". En attendant que l’on puisse
réduire leurs interventions, il faut bien
que les hommes de l’état, comme des pompiers, parent
aux urgences qui se déclarent ici et là.
Bien entendu ces pompiers sont pyromanes et les feux, ce sont eux
qui les allument. C’est la démocratie sociale qui crée le chômage,
parce qu’elle interdit le travail et le rançonne, l’un
et l’autre étant équivalents. Et c’est elle aussi qui crée la précarité
parce qu’elle appauvrit tout le monde et multiplie les agressions.
Les interdictions de travailler
Par définition, le prolétaire c’est celui qui n’a pour richesse que sa
force de travail. Lui interdire de l’employer, c’est l’appauvrir
radicalement. Ceux qui interdisent aux autres de travailler sont certes
des esclavagistes : car la définition correcte de l’esclavage,
c’est agir comme si on était propriétaire du travail
d’un autre, à sa place : cela inclut de lui interdire de travailler
comme de lui voler les fruits de son travail. (6) Mais
ce sont avant tout, des voleurs de pauvres.
Nous sommes tellement habitués au chômage que des analphabètes à la
Forrester peuvent échapper au ridicule public en prétendant que
l’emploi va disparaître. Or, la question ne se pose de façon
aiguë qu'en France et dans les autres pays européens, parce que c’est là que
les hommes de l'Etat mettent tout leur zèle à interdire de travailler :
pas seulement le salaire minimum mais toutes les dispositions autoritaires du
code du travail, dont, les conditions de diplômes, d'âge, etc. et autres
interdictions de produire et d'échanger.
Comme en dernière analyse, les services s’échangent contre les
services (Frédéric Bastiat), il faut rappeler à cette occasion
que toute interdiction d’échanger, quand elle proviendrait d’un
règlement de construction ou d’une taxe à l’importation, est également
une interdiction de travailler. Et toute interdiction de travailler est
elle-même une interdiction d’acheter les services d’un autre :
elle déprime l’emploi directement et indirectement.
Les punitions pour avoir travaillé
Quand ils ne l’interdisent pas délibérément, les hommes de l’état rançonnent
le travail. Mais rançonner une activité c’est l’interdire
au-delà d’une certaine limite et réciproquement (ça s’exprime même en
termes mathématiques : c’est la théorie dite de la dualité).
J’avais dit la dernière fois que le travail taxé à plus de 50 %, c’est
du travail classé X. Or, c’est bien le niveau moyen
atteint par le pillage démocrate-social des revenus, au titre de la
"sécurité sociale" ou de l’"Etat".
Par ailleurs, aucun impôt ne peut manquer de punir
le travail : d’abord parce que la plupart des d’impôts
réputés voler "les entreprises" amputent les salaires. On
l’a vu des "cotisations sociales" et de l’impôt sur les sociétés.
C’est aussi vrai de la TVA qui n’est pas une taxe sur la consommation
mais un impôt sur la production — paradoxalement, son nom
l’indique, les hommes de l’état ont sans doute jugé inutile de mentir sur
ce point. Mais plus généralement, on ne taxe jamais que le travail.
Parce qu’on ne peut voler que la production
et que toute richesse est produite par quelqu’un. Quand,
par démagogie, on prétend "imposer le capital", on ne vole
jamais que le travail passé.
En outre, voler l’épargne la décourage non moins
nécessairement. Et comme on l’a vu, c’est léser les pauvres que
décourager la formation du capital.
Les récompenses pour ceux qui ne travaillent pas
On n’annule pas une interdiction de travailler en distribuant des
aumônes volées : c’est une marque d’aveuglement moral que d’imaginer
qu’en leur rendant une part du butin, les hommes de l’état
"compenseraient" une partie des vols qu’ils font subir
aux pauvres : ils ne font qu’ y confisquer une deuxième
fois le pouvoir de décision à leur seul profit, amputant la vie des autres
aussi bien à l’arrivée qu’au départ (comme les bonbons Kiss-cool,
la malédiction de l’argent volé a donc un double effet ).
Rappelons que, quand les hommes de l’état subventionnent, soi-disant,
telle ou telle "production", ce n’est jamais pour avoir
produit. La production, c’est ce que des clients acceptent de payer ;
la distribution du butin, elle, ne rémunère que les efforts
faits par les lobbies pour obtenir l’argent volé aux autres.
Par conséquent, la redistribution politique socialiste punit
toujours le travail et récompense toujours ceux qui ne travaillent pas.
Or, l’aisance matérielle est secondaire. L’essentiel est de maîtriser
son existence, et cette aspiration est tellement forte que seule une
minorité de gens, principalement âgés, s’attardent dans ce que les
statisticiens appellent les tranches de bas revenus. Mais
cette aspiration est ce que le matérialisme
démocrate-social refuse de reconnaître, et ce caractère transitoire
de la pauvreté ce qu’il combat par tous les moyens.
Dans le cas qui nous occupe, les récompenses pour n’avoir pas travaillé
sont la trappe qui se referme sur un véritable piège
de la pauvreté. Avec l'"indemnisation" du chômage, le RMI
et autres avantages, distributions et exemptions fiscales, même les
statisticiens gauchistes reconnaissent qu’au voisinage du salaire minimum,
celui qui se met à travailler perd de l’argent. En somme, les hommes
de l’état ne font même plus semblant de combattre la pauvreté. Désormais,
ils s’acharnent à contrecarrer ceux qui cherchent à en sortir.
La redistribution politique socialiste est la cause de la
"précarité"
La dernière cause de la pauvreté se trouve dans l’incertitude
sociale qui rend précaires et détruit emplois et placements d’épargne. Là
aussi les hommes de l’état prétendent corriger les effets d’un aléa qui ne
serait pas de leur fait. Là encore, il s’agit d’un mensonge.
Dans L'Etat, Anthony de Jasay résume leur sophistique :
"Ce que les versions les plus élaborées de
l'idéologie démocrate-sociale (7) prétendent
faire admettre est que ce ne serait pas tout à fait l'absence de liberté qui
remplace la liberté. Ce serait plutôt la substitution
d'une ingérence rationnelle systématique à l'ingérence arbitraire et
aléatoire que cause "la loterie du darwinisme social qui se fait
passer pour une économie de libre marché". La différence salvatrice
serait que, tandis que les "loteries sociales" sont causes
d'interférences "involontaires", l'Etat les cause pour sa part
"délibérément" ce qui serait un bien moindre mal. (8)
On peut toujours échanger l’incertitude et la rareté
Que les hommes de l’état prétendent assurer la sécurité
au prix de contraintes accrues permet immédiatement de faire
remarquer que leur fameux dilemme entre sécurité et liberté ne
les regarde en rien. Car ils pratiquent l’amalgame : on
n’a absolument aucun besoin d’eux pour faire l’arbitrage
entre l’incertitude et la richesse ou les convertir
l’une dans l’autre : c’est ce que permettent et illustrent
les techniques de l’assurance et l’industrie financière. Comme
le dit Rothbard :
"Dans une société libre, donc, chacun assume la
"charge de risque appropriée". Bien sûr, ces personnes pourraient
volontairement mutualiser leurs risques, comme dans les diverses formes de
l'assurance mutuelle, où les risques sont partagés et les perdants indemnisés à
partir du pot commun. Sinon, des spéculateurs pourraient volontairement se
charger du risque de changement des prix à venir dont les autres se
débarrasseraient par des opérations de couverture sur les marchés. Ou alors,
une personne pourrait reprendre les risques de paiement d'une autre, comme dans
les exemples de la garantie de bonne fin et autres.(9)
A partir du moment où on peut vendre et acheter le risque, sécurité et
richesse sont équivalents et croire qu'une politique quelconque pourrait
directement supprimer la précarité, équivaut à accuser des institutions
particulières d’être la cause de la rareté à laquelle
tout être humain est nécessairement confronté ; (10) et c’est tout à fait comparable à la
même accusation imbécile que les marxistes portent contre la propriété. C’est
une utopie totalitaire qui, en détruisant le droit, a pour seul effet
d’appauvrir tout le monde, créant de ce fait une précarité
supplémentaire.
La précarité, c’est d’abord d’être pauvre
L’assurance la plus universelle est d’abord celle que chacun se procure
directement par l’épargne personnelle. Quand on n’en a
pas. En outre, les assureurs constatent toujours que ce sont les
riches qui s'assurent les premiers ; tout cela n’étant qu’une
conséquence du fait que le risque peut s’échanger contre de la richesse et
réciproquement. Bref, la précarité, c'est d'abord d'être pauvre.
Les hommes de l’état qui prétendent réduire le risque social
n’aboutissent qu’à l’accroître.
Donc, quelque illusion que la pensée magique du socialisme puisse
entretenir à cet égard, la violence étatique ne fera jamais
disparaître l'incertitude, qui est inhérente
à la condition humaine : elle traduit
à la fois l'imperfection de notre connaissance et notre
capacité à créer de l'information.
Concrètement : si l’intervention de l’état ne peut pas réduire le
risque social, c’est que les risques sont toujours encourus par des personnes,
et à moins d'un contrôle totalitaire de leurs actes (la
surveillance constante de chacun et le pouvoir d’intervenir à tout
moment), elles pourront toujours choisir la recherche d'informations,
le degré de précautions, le partage et la mutualisation des risques
ou l'épargne personnelle qui l'amèneront au degré de risque qu’elles
seules auront choisi :
l'existence est toujours risquée et incertaine et il
n'existe aucun moyen d'éviter ce fait primordial. Transférer la charge du
risque ne peut que le faire supporter à un autre [É] il n'existe aucun moyen de
réduire le risque par la loi [la raison fondamentale en est que] le
risque est un concept de la pensée, unique pour chaque
personne : c'est pourquoi on ne peut le mettre sous aucune forme
quantifiée. Donc, comme on ne peut comparer aucun degré de risque
personnel à celui d'un autre, on ne peut opérer aucune mesure générale du
risque. En tant que concept quantitatif, la notion
de "risque global" ou "social" est aussi
dépourvue de sens que celle des "coûts sociaux" et autres
"avantages pour la société" des [soi-disant] économistes
[utilitaristes] (Murray Rothbard). (11)
Dans ces conditions, quel est l’effet de la prédation sous prétexte de
"sécurité sociale" ? En imposant certaines formes
d’assurance, forcément inadaptées à chacun, elle ne fait qu’entraver
la meilleure gestion de leurs risques
par les particuliers, contrainte artificielle et inutile qui ne crée
que des gaspillages. Mais les hommes de l’état se servent pas
seulement de ces vols pour forcer les gens à payer des services
dont ils ne veulent pas. Ils s’en servent aussi pour
s’enrichir, eux-mêmes et leurs complices. Ce double effet,
gaspilleur et redistributif, aggrave la charge du risque pour
la plupart, à trois titres :
— ces combines d’assurance forcée à
but lucratif pour les hommes de l’état renchérissent inutilement
la couverture des risques.
— Les victimes désignées de ces
redistributions politiques doivent en plus payer
pour les autres.
— Enfin, en subventionnant
la prise de risque, elles accroissent la probabilité
des pertes (qui seront payées par d’autres). C’est
ce qu’on appelle le risque moral.
Bien entendu, ce sont les pauvres, non seulement parce qu’ils le sont
mais en outre parce qu’ils sont faibles, que frappe
les premiers ce risque politique accru.
Risque marchand et risque politique
Les utopistes de la "protection" accusent
la propriété naturelle d’accroître l’incertitude sous prétexte
que la liberté des contrats exacerberait la rivalité entre les
hommes sous la forme d’une "concurrence et destructrice". Mais
par définition, liberté des contrats veut dire
coopération volontaire, et ne porte atteinte
à la propriété légitime de personne ; or, "il n'y
a pas de conflit d'intérêts entre des gens qui ne réclament pas ce à
quoi ils n'ont pas droit" (Ayn Rand). En outre, dans ce cadre, si mon
voisin désire davantage de chaussures, il ne m'empêche pas d'en obtenir
moi-même. Bien au contraire, il me rend la chose plus facile (von Mises).
La propriété naturelle ne peut donc qu'atténuer la rivalité entre
les hommes : dans son expression, en lui interdisant
de passer par violence et fraude, et dans ses conséquences
en la forçant de ce fait à passer par une production
meilleure.
C'est au contraire par la redistribution politique socialiste, par
définition proscrite dans le régime de liberté naturelle, que
"le proufict de l'un est la perte de l'autre" (Montaigne). (12) C’est le socialisme qui, ayant
aboli la propriété dans son principe, livre le bien de chacun à la
foire d'empoigne de la politique, interdisant à tous de voir dans leurs
semblables autre chose que des agresseurs potentiels ou des proies à
dévorer. Et ce cannibalisme moral-là crée par nécessité un risque
démesuré comparé à l’incertitude marchande.
Car celle-ci porte sur l’approvisionnement et les débouchés :
sa limite est celle de l’intérêt à échanger. Le risque politique,
lui, n’est pas seulement qu’on vous interdise d’échanger (et Dieu sait
si on le fait) : il porte sur toutes vos possessions, votre
intégrité physique et même votre vie.
Le risque marchand maximum, c’est que vous ne trouviez pas à
acheter ou à vendre. Il dépend de vous que vous ne soyez pas aussi
mauvais. Le risque politique maximum, c’est d’être dépouillé de tout, de
voir sa famille massacrée sous ses yeux, d’être torturé à mort. Et vous savez,
de science certaine, qu’il y a des gens capables de vos faire subir ce sort-là.
Et par définition, la propriété naturelle annule
le risque politique, alors que le socialisme l’exacerbe. Et
l’utopie de la "protection sociale", fort loin d’atténuer les
troubles issus de la rivalité entre les hommes, n’en est au contraire
qu’une expression manifeste, et des plus directement destructrices.
L’étatisme démocrate-social, cause essentielle du risque
politique
En outre, et de manière plus générale, ces pertes sont dues à la
réalisation d'un risque politique : elles résultent des
redistributions mêmes des hommes de l’état.
Car leurs ingérences imprévisibles ne sont pas la simple usurpation
d’un pouvoir social discrétionnaire : centralisées, elles créent un
risque supplémentaire considérable en concentrant la décision entre
quelques mains. ils peuvent en outre agir de façon autrement arbitraire
que des propriétaires privés, parce qu’ils forcent autrui
à payer les conséquences de leurs choix. Le socialisme est irresponsabilité
institutionnelle et entraîne le risque moral : savoir
que les autres paieront encourage les puissants à la négligence, à
l'imprévoyance (à l'exemple des prétendus "services
publics") et à la prise de risques exagérée (à l'exemple des banques
nationalisées françaises), causes de pertes spectaculaires.
La politique monétaire est l'exemple parfait de cette
fabrication institutionnelle d'une incertitude massive
et parfaitement évitable, qui disparaîtrait dans une société libre. Car
elle n’est rendue nécessaire que par l’institution révolutionnaire (13) du monopole d'émission, et revient à
planifier la production de monnaie sur le mode soviétique. Elle engendre
des crises financières et conjoncturelles à répétition, qui font
perdre aux gens et leurs économies et leurs emplois. Le dernier
exemple est la crise de 1992-1995, provoquée par la politique monétaire
déflationniste dite du franc fort.
Conclusion : l'intervention étatique ne fait pas disparaître
l'aléa social, elle surajoute au contraire à l'incertitude
d'origine marchande, dont elle ne fait que transférer les charges
à grands frais sur les gens politiquement faibles, une
incertitude d'origine politique, forcément bien pire et de surcroît
aggravée par l'arbitraire juridique et l'irresponsabilité institutionnelle.
Considérations que Jasay résume ainsi :
"il faudrait que l'on puisse constater qu'une
plus grande ingérence de l'Etat conduit à une moindre gêne
due aux forces imprévues du hasard. S'engager dans l'armée, où tout
est organisé, doit signifier que dans les casernes on sera en fait moins
exposé aux circonstances accidentelles et aux caprices des autres
que si on devait gagner sa vie dans le bazar ".(14)
Métaphore parfaite du leurre de la "sécurité sociale": est-ce
vraiment pour leur garantir une protection indéfinie contre tous
les risques que les hommes de l'Etat paient des soldats, et peut-on
imaginer comment ils pourraient leur payer même cette apparence de
"sécurité"-là s'ils ne menaçaient pas constamment le "bazar"
afin de le dépouiller ?
La "justice sociale" n’est donc pas seulement un faux concept,
destructeur de tout droit. Le souci des pauvres, son prétexte le
plus émouvant, si émouvant qu’il suffit à faire disjoncter le cerveau
d’un démocrate-chrétien, ne peut justifier qu’une condamnation radicale
de toute redistribution politique. Les démocrates-sociaux
prétendent, soi-disant, améliorer leur sort. Eh bien la seule manière d’y
parvenir c’est qu’ils cessent de les appauvrir. Qu’ils cessent de
leur interdire de travailler, de leur voler le fruit de leur travail,
d’interdire aux autres de les enrichir, de les maintenir dans la pauvreté par
toutes leurs extravagances, récompenses, et surtout par leurs agressions,
directes et indirectes
Les démocrates-sociaux aiment les pauvres, soi-disant. Pour une fois
donnons-leur raison. à l’évidence, il les aiment tellement qu’ils font ce
qu’il faut pour qu’il y en ait sans cesse davantage. Quant aux capitalistes, il
est certain qu’eux ne les aiment pas. la preuve, c’est qu’en dépit de la
démocratie sociale, ils s’efforcent toujours de faire qu’il y en ait moins. On
laissera le dernier mot sur ce point au plus grand économiste de tous les
temps, Ludwig von Mises, qui écrivait dans L’Action
humaine :
Ni la réflexion, ni l’expérience ne permettent de
penser qu’un autre système social puisse être aussi avantageux pour les masses
que ne l’est le capitalisme. Le marché libre n’a pas besoin d’apologistes. Il
lui suffit de s’appliquer à lui-même les mots qui figurent sur l’épitaphe
de Sir Christopher Wren, architecte de la cathédrale Saint-Paul à
Londres : si monumentum requiris, circumspice ; "si c’est
un monument qu’il te faut, regarde autour de toi".(15)
(1) Hans-Hermann Hoppe, "The Socialism of Social Engineering and the
Foundations of Economic Analysis", chapitre 6 de A Theory of
Socialism and Capitalism. Auburn/Dordrecht/Boston : Ludwig von Mises
Institute/Kluwer, 1989.
(2) L’Etat, Paris, les Belles Lettres, 1993
(3)
Pour
d’autres exemples, cf. le chapitre "Robin des Bois est un vendu"
dans David Friedman, Vers une société sans Etat, Paris,
Les Belles Lettres, 1992.
(4)
Ludwig
von Mises, L’Action humaine, Paris, PUF, 1985, p. 891.
(5) Ibid., p. 897.
(6) Mal le payer n’est en revanche qu’une présomption
d’esclavagisme, et dont l’employeur n’est pas le premier suspect, étant
donnés tous les moyens indirects que les hommes de l’Etat ont de rançonner
et d’interdire ce travail par ailleurs.
(7)
On
notera que Jasay n'hésite pas à mettre dans le même sac d'une "idéologie
démocrate-sociale" de la
" protection sociale" le pseudo-conservatisme qui
voudrait empêcher le changement et le pseudo-progressisme qui
prétend seulement annuler ses effets. En effet : pourquoi
distinguer analytiquement deux interventionnismes également contraires au
droit, et qui visent en fait au même résultat ?
(8)
Paris,
les Belles Lettres, 1993, p. 170.
(9) Murray
Rothbard, "Law, Property Rights and Air Pollution", Cato Journal n°1,
Spring 1982, pp. 55-99. Réédité dans The Logic
of Action vol. II, Cheltenham, Edward Elgar, 1997, p. 136.
(10)
Historiquement,
la Sécurité Sociale française a été imposée par les communistes, mais c'était
une invention (en moins fou) du pseudo-conservateur Bismarck, et Pierre
Laroque, l'incompétent irresponsable qui l'a instituée, l'avait conçue sous le
régime pseudo-conservateur de Vichy.
(11) Murray Rothbard, "Law, Property Rights and Air Pollution", Cato
Journal n°1, Spring 1982, pp. 55-99. Réédité dans The Logic of Action vol. II, Cheltenham, Edward Elgar, 1997,
p. 136.
(12) Essai n° 22. C'est ce que Ludwig von Mises appelait
"Le Sophisme de Montaigne", car si c’est vrai du pillage
politique, ce ne l’est jamais des relations volontaires entre les gens, par
définition avantageuses aux deux parties.
(13) En France, on la doit au nabot jacobin Napoléon Bonaparte
(1803).
(14) L'Etat, p. 170.
(15) L’Action humaine., p. 900.