La violence qui règne dans les banlieues de Paris et ailleurs est un problème
politique des plus importants. Mais cette violence n’est qu’une manifestation
très spectaculaire d’un problème beaucoup plus vaste et profond. C’est ce que
nous nous proposons de montrer dans le présent essai.
Ce qui se passe à l’heure actuelle dans les cités de
la banlieue parisienne telles que Les Tarterets et Les Musiciens est
comparable, en Occident, seulement avec la situation dans certains quartiers de
New York, où la police n’ose plus entrer. Ce n’est plus la loi qui y règne,
c’est la violence. Les agents de police combattus comme les forces d’une armée
étrangère envahissante, les pompiers empêchés d’éteindre les feux, les
infirmiers mêmes empêchés de prêter un premier secours aux victimes d’attaques
brutales - voilà les symptômes de cette violence. Elle n’est d’ailleurs pas
limitée aux cités d’immigrants. Elle y trouve seulement son foyer, une base
d’appui pour la conquête des villes françaises.
Mais qu’est-ce qui
l’explique ?
Vu de l’extérieur,
il n’est pas difficile d’en discerner les causes. Ou plutôt : la cause. Il y a
en effet un seul facteur qui semble expliquer la plus grande partie de la
violence qui aujourd’hui menace les Français. Ce facteur, c’est
l’interventionnisme étatique généralisé.
C’est l’État,
après tout, qui par ses entraves au négoce international - surtout par les
innombrables douanes et quotas d’importation - a mis les habitants du Tiers
Monde devant le choix, ou de périr dans leurs pays natals, ou de chercher une
nouvelle vie dans les pays développés de l’Occident.
C’est le même État
qui, ensuite, a laissé entrer en France quelque huit millions d’immigrants.
C’est encore
l’État qui, ensuite, a empêché l’intégration d’une grande partie de ces gens
dans la division du travail et donc dans la société française ; il l’a empêchée
par le SMIG et les charges sociales, qui rendent inemployables ceux qui n’ont
pas encore acquis, ou qui ne peuvent acquérir, une productivité égale à leur
coût pour un employeur. C’est cette législation prétendument « sociale » qui
exclut les plus faibles travailleurs du marché du travail, et c’est donc cette
même législation qui marginalise des groupes entiers tels que les jeunes, les
vieux et les immigrants.
Face à cette
calamité, c’est toujours l’État qui a enfermé les immigrants chômeurs dans les
ghettos des HLM et des banlieues où ils vivent dans la dépendance permanente
des aumônes publiques.
Comment peut-on
vivre dans ces conditions humiliantes ? On ne peut pas le faire longtemps sans
se créer une raison, sans justifier son sort devant soi-même. Et malheureusement
il semble que les jeunes immigrants n’aient pas d’autre explication de leur
sort que le rejet et la haine. Ils se croient rejetés et haïs par les Français.
Alors ils rejettent et haïssent les Français, en retour, et ceux qui tendent à
la violence y trouvent d’amples justifications de leurs méfaits. Ceux dont la
forme de révolte préférée est moins violente ont créé toute une culture
subversive basée sur la haine et le ressentiment.
Mais face à cette
fausse interprétation de leur calamité, et devant une réaction qui est d’autant
plus fausse, que font les professeurs, que font les médias ? Ils disent que la
haine des jeunes est justifiée et ils louent les productions « culturelles » de
cette haine, en particulier, le rap glorifiant la violence et les graffitis
défigurant les villes.
Ceci est la
banqueroute intellectuelle et morale de la classe régnante en France, la classe
des mandarins dans les médias et dans les écoles, et il va sans dire que c’est
la classe qui est à la fois le rempart de l’État, et son enfant gâté.
Mais
l’histoire n’est pas encore finie. L’on pourrait croire après tout que la
violence émergeant des banlieues relève d’une solution purement technique. En
fait, on a souvent réussi à instaurer l’ordre là où avant régnait le chaos ; ou
à ré-instaurer l’ordre là où le chaos s’était glissé pendant un certain temps.
Et dans une certaine mesure il s’agit bien, en effet, d’un problème purement
technique. Pour combattre le crime effectivement, il faut identifier et punir
les criminels. Le taux de crime excessif dans des banlieues françaises résulte
précisément du fait que les forces de l’ordre n’ont pas fait ce qu’il fallait
faire : identifier et punir les criminels.
Et l’organisation
qui est responsable des appareils de police et de justice, mais qui les empêche
d’identifier et de punir les criminels, cette organisation est encore . . .
l’État.
Un mot entre
parenthèses sur les causes du laxisme des forces de l’ordre dans les années
quatre-vingt et quatre-vingt-dix.
La raison
essentielle de ce laxisme est bien connue. C’est qu’une grande partie des
Français abhorre l’emploi de la force, et qu’elle l’abhorre catégoriquement,
c’est-à-dire, indépendamment de l’usage que l’on fait de la force. C’est cette
fraction de l’opinion publique, laquelle domine dans tous les médias, qui
incite la police à ne pas faire ce que la police est censée faire normalement.
La chose est simple : on ne peut pas faire de carrière au sein de la police
sans le soutien du patron, le seul patron dans l’industrie de la sécurité est
l’État, et la composition de l’État est déterminée par les élections. Les
agents de police qui font prévaloir la loi contre l’opinion publique méritent
certainement l’admiration de chaque personne de bonne foi. Mais d’un point de
vue professionnel leur comportement est suicidaire. L’opinion publique
décourage le courage ; elle promeut la prospérité des loups aux frais des
brebis.
Pourquoi cette
perversion de l’opinion publique ? Encore la raison est bien connue. C’est que
dans les pays occidentaux, les militants de la gauche ont, pendant la plupart
du vingtième siècle, poursuivi une stratégie de dé-légitimation de l’usage de
la force contre ceux qui violent l’ordre public. En empire soviétique, il
allait de soi que la répression de toute infraction de l’ordre public était
juste et bonne. Mais en occident, la gauche était minoritaire jusqu’au début
des années quatre-vingt. Et c’était ses militants radicaux qui prêchaient
l’infraction de l’ordre public traditionnel.
Je me souviens
encore très bien des confrontations excitées des années soixante-dix et
quatre-vingt. Les radicaux de la gauche prônaient la révolution violente. Dans
leurs yeux, le maintien de l’ordre social en tant que tel n’avait aucune
valeur. Ils tenaient que c’était une superstition bourgeoise que de croire que
le but suprême de la création d’une société communiste ne pouvait pas justifier
tous les moyens nécessaires ; y compris la rébellion violente quotidienne et,
ultérieurement, la dictature du prolétariat.
Plus récemment,
l’attitude de la gauche occidentale envers le pouvoir politique a changé, pour
la simple raison que c’est maintenant la gauche qui règne. En effet, même si
les partis de gauche viennent de perdre les élections les plus récentes,
l’idéologie socialiste est cependant quasi-totale. On a souvent entendu dire
ces dernières années que les catégories de « droite » et « gauche » ne
s’appliquent plus à la politique contemporaine. Malheureusement c’est tout à
fait vrai. On est tous des gauchistes maintenant, la meilleure preuve en étant
les opinions professées par les partis censés être « conservateurs ».
Mais ce changement
d’attitude de la gauche actuelle ne peut pas changer le résultat de l’agitation
du passé. Plus d’un siècle de glorification de la violence en tant que moyen légitime
de réforme politique a laissé ses traces profondes dans la culture politique en
France et ailleurs. Les leaders actuels de la gauche se sont installés
confortablement dans les bureaux présidentiels et ministériels. Après avoir
chanté le cantique de la violence dans les années soixante et soixante-dix, ils
perçoivent maintenant la nécessité de maintenir l’ordre social. Mais leurs
électeurs croient toujours que cette prétendue nécessité est une superstition,
que le maintien de l’ordre social ne compte pour rien, que d’y croire est
réactionnaire, conservateur, raciste, rétrograde, sexiste, une pollution de
l’environnement, et enfin fasciste.
C’est la raison
essentielle pour laquelle la gauche est toujours insensible à l’usage de la
violence, tant que celle-ci est orientée vers la destruction de tout ce qui
porte le parfum de l’ordre traditionnel. Nous trouvons la même insensibilité
également chez ceux qui sont forcés de vivre dans l’orbite intellectuelle de la
gauche. Ce sont en particulier les élèves français qui doivent subir les
bienfaits de l’éducation nationale ; celle-ci est prétendument laïque, mais en
fait, elle est dévouée au culte de l’athéisme et de l’État omnipotent. La même
situation prévaut dans les universités, où les étudiants ne font quasiment
jamais, pendant des années d’études, la rencontre d’un point de vue « de droite
» qui ne soit pas automatiquement qualifié de raciste et fasciste.
Ça marche
toujours. Apparemment rien n’est plus intimidant, au royaume des lumières, que
d’être exorcisé par les sectaires de l’État athée.
Il est difficile
de trouver une manifestation des fruits de cette idéologie plus spectaculaire
que la violence des banlieues. Cette violence assume pour les militants de la
gauche un statut presque sacré, surtout quand elle est exercée par un homme
arabe ou un noir contre un homme blanc. Dans ces cas-là, la gauche est pour
ainsi dire surdéterminée en faveur du criminel et contre la victime ; ce qui
explique non seulement pourquoi elle a permis que le problème se produise, mais
aussi pourquoi elle n’a pas su l’arrêter.
Dans sa vision des
choses, en effet, l’homme français est exploiteur à plus d’un titre. Il
exploite d’autres hommes d’abord parce qu’il est français et que l’opulence
relative des français a été acquise aux frais du Tiers Monde. Ensuite il est
exploiteur parce qu’il est homme et que les hommes ont réprimé les femmes et
les enfants pendant des milliers d’années. Il est encore exploiteur parce qu’il
soutient ou protège une économie capitaliste, qui de par sa nature opprime les
travailleurs. Finalement, il appartient à la classe des exploiteurs parce qu’il
est blanc et que les blancs ont ravagé le monde entier et qu’ils ont réduit les
noirs à l’esclavage. « Ne touche pas mon pote » fut donc le cri de bataille de
la gauche militante des années quatre-vingt, quand les gouvernements français
appliquaient encore le principe d’égalité devant la loi. Mais la raison d’État
prévalait sur la raison, et l’on touchait de moins en moins aux criminels qui
avaient la couleur de peau requise pour l’exercice légitime des métiers de
voleur, de brigand, de violeur et d’assassin.
Aujourd’hui les
conséquences de ce régime sont patentes. La gauche a essayé de dissimulé sa
culpabilité en invoquant le pieux souci de protéger les « minorités ». Mais sa
définition des « minorités » est tout à fait raciste et étatiste. Les «
minorités », ce ne sont pas les catholiques, ce ne sont pas les entrepreneurs
travaillant sans privilège d’État, ce ne sont pas les paysans labourant la
terre sans subventions. Les minorités, ce sont exclusivement les hommes et
femmes africains ou arabes, surtout quand ils reçoivent des aumônes publiques.
Il est pourtant
vrai que les masses de gauche sont politiquement désorientées. Ce qui les unit
n’est pas une vision partagée du but auquel ils aspirent ; mais plutôt
l’affirmation de la violence en tant que moyen politique face à un ennemi
commun. Cet ennemi n’a d’ailleurs pas changé depuis des siècles. C’est toujours
l’Europe chrétienne ou, plus précisément, les lamentables restes de cette
civilisation. C’est un fait assez surprenant, vu que le Seigneur Jésus-Christ
est devenu pour la grande majorité des occidentaux un souvenir de famille
embarrassant. Il n’est plus Le Bienvenu dans nos âmes et Il n’a plus droit de
cité dans nos pensées, nos livres et nos lois écrites. Certains d’entre nous
sont prêts à admettre qu’Il a inspiré la meilleure partie de nos mœurs et de
notre fameuse culture occidentale. Mais voilà tout. C’est ce qui reste à peine
de Son Église, qui depuis bien des années est effectivement réduite en ruine.
Mais ce qui est fascinant et mérite notre attention, c’est que, réduit en
ruine, Il demeure le principe unificateur des ennemis de la civilisation.
Notre diagnostic
préalable de la situation actuelle se résume en deux points :
Premièrement,
c’est l’État qui a créé la violence des banlieues, violence qui commence à
menacer nos villes. Il l’a créée en excluant des populations entières de la vie
en société, vie qui est basée sur la division du travail dans un réseau
d’échanges volontaires. (Et notons encore l’ironie suprême que cette exclusion
s’est opérée au nom de la non-exclusion.)
Deuxièmement,
c’est l’État qui seul dispose des moyens de suppression de la violence, et
c’est lui qui a refusé de les utiliser. Ce refus s’est fait aux frais des gens
normaux, des gens dans la rue, qui ont dû tolérer l’augmentation de la
violence, et tout cela s’est fait essentiellement pour conforter les mandarins
de l’État dans leurs illusions.
Aux yeux de
l’économiste, cet état des choses est peu surprenant. Après tout, s’il y a une
chose que la science économique a bien montré, c’est que le monopole est
inférieur à la libre concurrence. Le monopole, c’est le privilège légal qui
confère la production d’un bien aux mains d’un seul individu ou d’une seule
organisation. Le producteur bénéficiaire d’un monopole est par conséquent moins
incité qu’un producteur en libre concurrence à produire aux meilleurs frais et
à vendre au plus bas prix. Et ceci est en effet ce que l’on observe toujours et
partout où le monopole est établi, surtout quand il s’agit d’un produit de
grande importance.
Or dans nos
sociétés occidentales il n’y a qu’une seule source de monopoles : l’État.
Parfois l’État confère un monopole à une société privée, mais bien plus souvent
c’est lui-même qui se fait monopoliste dans des industries entières, par
exemple, dans l’éducation, dans les transports ferroviaires, dans l’aménagement
du territoire, dans la production d’énergie électrique et dans le placement des
demandeurs d’emploi. Dans tous ces cas, on observe le même phénomène : l’État
produit à coûts excessifs et il délivre des services qui, par rapport aux
ressources investies, sont plus ou moins minables.
Il est donc tout à
fait naturel qu’on se pose la question : à quoi bon un monopole dans le domaine
de la sécurité ? Le premier économiste qui a soulevé cette interrogation fut
Gustave de Molinari, qui dans la deuxième moitié du 19ème siècle
succédait à Frédéric Bastiat en tant que doyen de l’école économiste de Paris.
Dans un article que le jeune Molinari publiait en 1849, il constatait :
S’il est une
vérité bien établie en économie politique, c’est celle-ci :
Qu’en
toutes choses, pour toutes les denrées servant à pourvoir à ses besoins
matériels ou immatériels, le consommateur est intéressé à ce que le travail et
l’échange demeurent libres, car la liberté du travail et de l’échange a pour
résultat nécessaire et permanent d’abaisser au maximum le prix des choses.
Et celle-ci :
Que
l’intérêt du consommateur d’une denrée quelconque doit toujours prévaloir sur
l’intérêt du producteur.
Or, en suivant ces
principes, on aboutit à cette conclusion rigoureuse :
Que la
production de la sécurité doit, dans l’intérêt des consommateurs de cette
denrée immatérielle, demeurer soumise à la loi de la libre concurrence.
D’où il résulte :
Qu’aucun
gouvernement ne devrait avoir le droit d’empêcher un autre gouvernement de
s’établir concurremment avec lui, ou d’obliger les consommateur de sécurité de
s’adresser exclusivement à lui pour cette denrée.
Et Molinari de
souligner que l’on ne saurait nier cette conclusion sans en même temps nier la
validité même de la science économique tout entière :
Ou ceci est
logique et vrai, ou les principes sur lesquels se fonde la science économique
ne sont pas des principes.
Voilà l’argument
essentiel. Mais il est peut-être utile de donner quelques illustrations plus
détaillées des conséquences du monopole de sécurité.
Les juges et les
agents de police employés par l’État sont moins contraints que leurs homologues
en régime concurrentiel de concentrer leurs efforts sur les problèmes de
sécurité les plus importants - c’est-à-dire, les plus importants aux yeux de la
population générale. L’intérêt principal des citoyens victimes d’un délit est
l’arrêt du criminel, ainsi que la restitution des objets enlevés. Mais
l’arrestation des criminels et la restitution de la propriété - voilà un métier
laborieux, difficile et dangereux. Il est bien plus commode de se concentrer
sur les infractions au Code de la route, la protection des stades de football,
la lutte contre la soi-disant « extrême droite » et la poursuite des
consommateurs de drogues illégales.
Mesdames et
Messieurs, ne me comprenez pas mal. Je ne suis pas ici pour porter un verdict
sur les hommes et les femmes qui sont au service de l’État en tant que juges et
agents de police. Chacun de nous connaît bien la tentation d’éviter les travaux
laborieux. Si l’on surmonte cette tentation, c’est d’habitude en raison de deux
facteurs : la morale et la pression émanant de la concurrence. Or c’est un fait
regrettable, mais c’est un fait tout de même, que la seule morale est bien
souvent trop faible pour nous faire exécuter les travaux les plus laborieux
avec la diligence nécessaire. Ce qui nous y incite c’est le danger que nous
allons perdre le concours de nos partenaires dans la division du travail, à
savoir le concours des consommateurs, ou bien le concours de notre patron. Et
c’est précisément ce danger qui est moins menaçant quand on est au service de
l’État.
Aujourd’hui, les
revenus des juges et des agents de police ne dépendent pas des consommateurs de
leurs services, mais seulement de leur patron, l’État. Voilà leur seule
contrainte, à part la contrainte intériorisée sous forme de morale personnelle.
Mais puisque les dirigeants de l’État à leur tour ne dépendent pas non plus
directement du consentement des consommateurs, ils ont tendance à détourner la
protection de la police à leur service. Voilà une raison pour laquelle les
bâtiments publics, les maisons de hauts fonctionnaires et parfois même les
appartements des hommes d’État ressemblent à des forteresses. Voilà pourquoi
les dirigeants de l’État se font souvent escorter par tout un bataillon de
voitures de sécurité, tandis qu’en même temps les cas de vol et de brigandage
sont négligés.
À l’évidence de
ces faits bien connus on se demande parfois : qui est le souverain véritable ?
Est-ce vraiment le peuple ? Pourquoi alors n’est-il pas mieux servi ? Nous
avons déjà énoncé la réponse. En régime de monopole, ce n’est pas le
consommateur qui est souverain, mais le producteur. Gustave de Molinari avait
raison, et le moyen le plus sûr de faire la France plus sûre est d’abolir le
monopole de l’État en matière de sécurité.
Le raisonnement et
l’expérience nous montrent que l’État est un mauvais producteur de sécurité.
Dans ce qui suit, je vais démontrer par une analyse plus systématique que
l’état de jungle créé par l’État va bien au-delà de l’inefficacité provenant de
son statut de monopoliste. L’insécurité des banlieues - insécurité,
répétons-le, qui a d’abord été créée par l’État, lequel est à présent incapable
de la supprimer - cette insécurité n’est qu’une manifestation spectaculaire
d’une réalité beaucoup plus vaste. L’insécurité publique en France et ailleurs
est bien plus que le résultat de certaines dérives sentimentales du socialisme.
Elle est le sommet visible d’un iceberg d’insécurité qui affecte beaucoup
d’autres aspects de notre existence ; et elle est liée à l’existence de l’État
moderne.
Je vais aborder ce
sujet en discutant de la définition du phénomène d’insécurité, tel qu’il se
présente sous le point de vue de la théorie libérale. Ensuite je passerai à un
examen des causes les plus importantes de l’insécurité à l’heure actuelle,
avant de parler du choix politique qui se présente dans cette matière.
Qu’est-ce donc que
la sécurité et l’insécurité, d’un point de vue libéral ? Libéral - cette
expression sous-entend évidemment la philosophie politique de Frédéric Bastiat,
de Ludwig von Mises et de maints autres penseurs, qui ont reconnu et souligné
le rôle crucial de la propriété privée pour la protection de chaque individu et
pour la vie en commun. Il n’est probablement pas nécessaire que j’explique en
ce lieu pourquoi nulle vie sociale digne de ce nom n’est possible sur une base
autre que celle du respect parfait de la propriété privée d’autrui.
Or, de ce point de
vue, la chose me semble être bien claire. La sécurité est l’état d’affaires qui
existe s’il n’y a pas de menaces objectives contre l’intégrité physique de
notre propriété ; en revanche, l’insécurité existe quand 1) l’intégrité
physique de notre propriété vient d’être violée, ou 2) l’intégralité physique
de notre propriété n’a pas encore été violée, mais il existe un être humain qui
a l’intention et les moyens d’effectuer une telle violation.
Permettez-moi de
souligner trois aspects de cette définition.
Premièrement, nous
avons défini la sécurité et l’insécurité en termes objectifs. La sécurité est
un fait ; et l’insécurité est un fait aussi, plutôt qu’un simple sentiment. Le
paranoïaque se sent menacé toujours et partout, même quand il vit dans une
parfaite sécurité. Similairement, le fait de sécurité et d’insécurité n’a rien
à voir avec nos anticipations non plus. Quand un brigand nous surprend dans la
rue, l’insécurité est renforcée par l’élément de surprise. Mais la surprise est
tout à fait accidentelle pour le fait d’insécurité. Nous n’aurions pas été
moins en insécurité si nous avions anticipé l’attaque du brigand.
Deuxièmement, l’infraction
de la propriété privée doit être objective, et non seulement imaginée. Il est
vrai que dans la pratique il n’est pas toujours absolument clair si une autre
personne maintient de mauvaises intentions à l’égard de notre propriété, mais
ceci est un problème éternel de la condition humaine qui ne peut pas nous
occuper en ce lieu.
Troisièmement,
l’infraction de la propriété concerne son intégrité physique, et non pas la
valeur de la propriété. Si la société McDonald ouvre une succursale dans le
voisinage immédiat de cet hôtel, la valeur de l’hôtel va probablement baisser.
Mais ceci ne serait pas pour autant une infraction des droits du propriétaire
de l’hôtel.
On s’aperçoit sans
difficulté que cette définition correspond plus ou moins exactement au bon sens
quotidien. La notion populaire de l’insécurité, bien qu’elle soit quelque peu
amorphe, va toujours de pair avec le sentiment que l’on soit privé d’une chose
à laquelle on a « bon droit ». Et l’insécurité moderne est bien liée à
l’infraction permanente de la propriété privée.
L’insécurité se
manifeste à travers la violence organisée aussi bien qu’à travers la violence
individuelle. Mais la violence organisée est bien plus importante et c’est donc
elle qui va retenir notre attention. La violence organisée est plus importante
parce que, selon une loi fondamentale de production, la production organisée
est plus productive, d’un point de vue purement physique, que la production
individuelle. Malheureusement, cette loi ne s’applique pas seulement à la production
des biens, mais aussi à la production des maux. Il y a par conséquent une
production de violence, et cette production est plus productive quand elle se
fait par un effort concerté de plusieurs personnes que quand elle se fait par
des individus. Le criminel individuel est certes nuisible, mais les dégâts
qu’il crée sont bien moindres que ceux créés par une bande de voyous bien
organisés.
Vous me demanderez
peut-être d’expliquer l’importance de ce cas. Où sont-ils aujourd’hui, ces
bandes de voyous qui ravagent nos campagnes ? N’est-ce pas un phénomène du
moyen-âge avec ses chevaliers noirs qui attendaient leurs victimes au plus
sombre fond des bois ? S’il existe de nos jours, n’est-il pas plutôt un
problème des pays arriérés, voir archaïques ? N’est-ce pas évident que, dans
nos civilisations occidentales modernes, toute tentative d’organisation
criminelle est immédiatement poursuivie et réprimée ?
La réponse est :
oui et non. Oui, il y a aujourd’hui persécution et répression des bandes
criminelles, plus ou moins dès qu’elles se forment. Mais ce combat effectif du
crime ne concerne que le crime illégal. Les crimes légaux - les
infractions de la propriété privée autorisées par la législation - sont exempts
de la répression, et bénéficient même du monopôle de la violence que l’État
moderne s’est arrogé au cours des trois derniers siècles.
Max Weber et
Ludwig von Mises nous ont appris que l’État moderne est le monopoliste de la
coercition et de la répression. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’est rien
que le monopoliste de la protection. En effet, étant le monopoliste de la
coercition et de la répression, il est également, selon la fameuse expression
de l’auteur américain Albert Jay Nock, le monopoliste du crime.
Il est vrai que
nous ne sommes pas habitués à voir la tête de Janus de l’État, de voir qu’il
est non seulement le garant de nos droits, mais également leur plus grand
destructeur. Pourquoi est-ce que nous ne voyons pas dans l’État le monopoliste
du crime ? Il en est ainsi parce que nos sentiments sont corrompus. Ils ont été
corrompus par notre avidité, par notre lâcheté, par la longue présence de
l’État dans nos sociétés et par le fait que, d’habitude, l’État rallonge la
liste de ses infractions de manière graduelle.
Chaque génération
nouvelle est née dans une société gérée par l’État et elle a donc tendance à
accepter son existence comme une donnée ultime de la vie humaine. Durant la vie
de cette génération, l’État poursuit son expansion, toujours aux frais de nos
droits, mais de manière graduelle. A la fin de sa vie, on s’aperçoit que le
monde n’a pas mal changé, que des gens, des entreprises, des coutumes, des
mots, des chansons, des voitures, des peuples etc. ont disparu, tandis qu’il y
en a d’autres qui ont pris leur place. En revanche, l’État ne disparaît jamais
et il croît toujours. La génération suivante naît par conséquent dans un
environnement bien plus étatiste que la génération précédente et accepte, elle
aussi, cet état d’affaires comme une donnée ultime de la vie.
Mais si l’on lève
la tête et que l’on regarde les choses en face, est-ce vraiment possible de ne
pas remarquer ce qui se passe ? Ne parlons même pas pour l’instant des
répercussions qu’a l’expansion de l’État sur nos institutions culturelles et
intellectuelles. Restons sur le plan matériel des choses et considérons la
dimension purement quantitative de cette expansion. Chaque année l’État
collecte plus d’impôts, fait plus de dettes et émet plus de billets de monnaie.
Chacune des ces trois techniques exproprie les citoyens et les réduit en
mendiants de l’État. Pourquoi ne nous révoltons-nous pas ?
Pourquoi nous
échauffons-nous contre les esclavagistes modernes qui ravagent les populations
destituées en Asie ou en Europe orientale, mais non pas contre le fisc pour qui
nous sommes obligés de travailler la plupart de l’année ? Pourquoi nous
sentons-nous menacés par des mendiants costauds dans le métro de Paris,
mais pas par l’inspecteur du fisc qui
vient nous voir dans nos maisons et qui presse ses demandes de manière
incomparablement plus irrésistible ? Pourquoi sommes-nous choqués par la
violence qui émane des banlieues, mais acquiesçons-nous à l’expansion de l’État
qui, après tout, est imposée, si besoin est, par une violence pas moins
virulente? Pourquoi méprisons-nous la plèbe qui manifeste dans la rue pour
demander encore plus d’expropriations, évidemment en sa faveur, tandis que nous
entretenons des rapports amicaux avec les hommes politiques et les bureaucrates
qui acceptent ces demandes et les mettent en pratique ? Pourquoi sommes-nous
morts de peur face à la possibilité qu’un brigand albanais nous surprenne dans
une maison de campagne, tandis que nous restons calme face aux nouvelles lois
et réglementations qui, presque chaque jour, nous surprennent et détruisent nos
projets ?
Pourquoi en effet
? Nos sentiments de sécurité et d’insécurité ne semblent pas correspondre à
l’état objectif des choses. C’est un fait incontournable que l’État moderne est
de par sa nature même un producteur d’insécurité. Certes, la violence
individuelle dont nous sommes parfois les victimes et témoins, cette violence
est bien plus spectaculaire. Le brigand qui nous accable dans la rue nous
surprend, et nous n’aimons pas les surprises désagréables. Mais quand le
brigandage est annoncé, quand il se fait systématiquement, quand il est
organisé par toute une industrie, alors nous n’y voyons plus de brigandage. Et
pourtant c’est cette sorte de brigandage qui est aujourd’hui la source
d’insécurité la plus importante.
Étant donnée la
dimension de l’État, il est de loin le producteur d’insécurité le plus
important dans nos sociétés contemporaines. C’est face à lui que nous devrions
sentir l’insécurité, parce que celle-ci émane de ses activités de manière tout
à fait objective. Mais nos sentiments se révoltent contre le diktat des faits
et de la raison. Pourquoi cette révolte ? Je l’ai dit déjà, et je le répèterai
volontiers : c’est que nos sentiments sont corrompus. Ils sont corrompus d’un
côté par l’expansion graduelle et souvent imperceptible de l’État ; mais d’un autre
côté ils sont corrompus aussi par nos vices, en particulier, par l’avarice, la
lâcheté et l’amour de nos erreurs.
Frédéric Bastiat
sera immortel pour sa caractérisation de l’État moderne comme « la grande
fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout
le monde. » Notons toutefois que Bastiat définit l’État par le vice de
cupidité. L’État prospère parce que nous lui fournissons une raison
d’être par nos demandes d’expropriation d’autrui.
Mais la cupidité
des uns ne pourrait s’imposer à la société entière sans la lâcheté des autres.
Admettons tout de même que notre lâcheté ne soit pas excessive. L’adversaire
est formidable ; l’État contrôle tous les appareils de coercition (armée et
police) ainsi que tous les appareils idéologiques (écoles, universités, médias
etc.). Comment faire face à une telle hégémonie ? Nous discuterons de cette
question à la fin de notre exposé. Constatons toutefois que sans courage rien
ne va. Il est vain de se plaindre de l’usurpation de nos libertés si nous
préférons en effet commodément notre condition d'esclave aux inconvénients de
la résistance.
Quoi donc, l’État
moderne est la source profonde de l’insécurité ? Notre État, pas l’État
totalitaire qui exploitait les peuples dans l'empire soviétique ou en Allemagne
nazie ? Considérons les faits. Est-ce que l’État moderne reconnaît des limites
à l’exercice de son pouvoir ? Est-ce qu’il y une chose sacrée, juste une, à
laquelle il ne toucherait pas, ni par simple législation ni par changement de
constitution, pour la simple raison qu’il n’a pas le droit de le faire ? La
réponse est clairement négative. Il y a des choses auxquelles il ne toucherait
pas à présent, mais le point saillant est qu’il s’agit dans ces cas d’une
simple abstention, non pas d’un manque de compétence. En principe, l’État peut
décider de tout et de tous ceux qui demeurent dans son champ d’influence ;
c’est seulement en pratique qu’il n’utilise pas toujours ce pouvoir, mais c’est
un pouvoir qu’il réclame ouvertement.
Bref, il est vrai
que nous ne sommes pas encore en régime totalitaire. Nous sommes en régime
dirigiste ou interventionniste. Dans ce régime, le gouvernement s’est fait le
co-propriétaire de chacun. Les citoyens retiennent pour ainsi dire leurs droits
de propriété, mais ces droits ne sont plus des droits exclusifs ; ce sont des
droits partagés avec l’État qui, à l’heure actuelle, se contente de jouer le
rôle d’éminence grise. Dans la plupart des cas, il nous laisse le choix
d’utiliser nos ressources selon notre gré. Des fois seulement il exerce le
droit de veto qu’il s’est réservé, et alors ce jugement est définitif. Or c’est
ce fait qui est crucial : déjà maintenant, le jugement de l’État est sans
appel. Il n’y a pas de cours neutres auxquelles nous adresser si nous avons la
malchance de nous trouver en désaccord avec notre gouvernement. Que cela
signifie-t-il ? Puisque c’est l’État qui en dernière instance décide de
l’emploi de toutes les ressources, il est d’ores et déjà totalitaire, même si
son caractère totalitaire n’est pas encore manifeste.
En un mot, bien
que nous ne soyons pas encore en régime totalitaire, nous n’en sommes pas loin
parce que nous en avons déjà reconnu le principe de base. Voilà comment le plus
grand théoricien de l’État interventionniste caractérise notre situation
actuelle :
S’il relève du
jugement du gouvernement de décider si oui ou non une situation économique
donnée justifie son intervention, il n’y a plus de domaine réservé au marché.
Ce ne sont plus dès lors les consommateurs qui décident en dernière instance ce
qui doit être produit, en quelles quantités et qualités, par qui, où et comment
- mais c’est le gouvernement. Car, dès lors que le résultat du fonctionnement
d’un marché non entravé diffère de ce que les autorités considèrent comme « socialement
» désirable, le gouvernement intervient. Cela signifie que le marché est libre
aussi longtemps qu’il fait exactement ce que le gouvernement désire qu’il
fasse. Il est « libre » de faire ce que les autorités jugent bon, il ne l’est
pas de faire ce que les autorités jugent mauvais ; la décision entre ce qui est
bon et ce qui est mauvais revient au gouvernement. Ainsi la doctrine et la
pratique de l’interventionnisme tendent finalement à l’abandon de ce qui au
départ les distinguait du socialisme catégorique, et à l’adoption complète des
principes d’une planification générale de nature totalitaire.
L’État moderne est
le co-propriétaire de chaque citoyen. C’est ce fait qui le distingue de tous
ses prédécesseurs, et c’est ce fait aussi qui distingue la guerre civile de nos
jours des guerres des âges précédents.
Pour voir ce fait
dans toute son ampleur, et pour gagner une certaine perspective sur les
alternatives politiques à l’État moderne, il faut se rendre compte qu’il est
précisément cela : il est moderne. Pour la pensée politique du haut moyen-âge,
saturée des catégories que Saint Augustin avait établies dans La Cité de
Dieu, l’idée qu’un prince puisse s’emparer de la propriété de ses sujets
sans limites objectives et dans les seules contraintes de sa propre volonté,
cette idée aurait été considérée blasphématoire.
Par conséquent la
constitution politique de cet âge était ancrée dans la notion que la même loi
de Dieu s’applique à tout le monde, qu’il soit roi ou mendiant. Ce n’était pas
l’homme qui faisait la loi, mais Dieu. L’homme se devait de reconnaître la loi
divine telle qu’elle se manifeste dans la loi naturelle. Son obligation
première était d’aimer Dieu et Sa loi, et d’appliquer cette loi dans un esprit
de charité.
Cette conception
politique n’excluait pas les inégalités. Chaque individu avait en effet des
droits particuliers aussi bien que des obligations particulières.
Il y avait égalité entre les hommes seulement sous deux aspects, à savoir,
qu’ils étaient tous des créatures de Dieu et que la promesse du salut éternel
avait été donnée à chacun d’entre eux. Mais encore, le point saillant était que
ce n’était pas l’homme qui désignait les inégalités entre les hommes. Il
trouvait et reconnaissait ces inégalités comme un fait de nature. Même si un
seigneur était infiniment riche, et même s’il contrôlait toutes les armes et
était chargé d’imposer la loi, il aurait été toutefois impensable que ce
seigneur puisse modifier la loi selon son gré. La propriété du plus humble
était hors jeu même pour le plus puissant. Il est vrai que ce principe était
reconnu seulement en théorie, tandis qu’en pratique la mentalité sauvage des
hommes empêchait son application rigoureuse. Mais toujours reste-t-il que le
principe était sacré. Ce n’était pas l’homme qui définissait ce qui était juste
et bon. C’est Dieu seul qui faisait la loi, une loi qui se présentait à
l’infidèle sous la forme des lois de la nature.
L’homme n’a qu’à
connaître et appliquer ces lois qui existent indépendamment de sa volonté.
Voilà la grandeur juridique et politique du moyen-âge.
Certains libéraux
ont du mal à glorifier le Moyen-Âge sous un autre jour que celui de la
sentimentalité romantique. Je ne parle pas des positivistes légaux, qui croient
que la loi est en effet un produit de la volonté humaine, plutôt qu’un fait de
nature. Je parle de ceux qui condamnent le Moyen-Âge pour son caractère
barbare. Évidemment il est vrai que c’était une période barbare, mais le point
crucial est que la constitution politique dont nous parlions n’était pas la
cause de cette barbarie médiévale. Bien au contraire, elle était un des
facteurs les plus importants qui ont contribué à faire sortir l’Europe de sa
misère.
Cette constitution
glorieuse, nous l’avons dit, émanait des catégories politiques de St Augustin.
Mais on se ferait une mauvaise idée sur le Moyen-Âge si l’on croyait que ces
catégories étaient incontestées. Elles étaient contestées, en particulier par
les intellectuels à gage - une peste non seulement de notre âge. Depuis le
onzième siècle au moins, les sycophantes papaux et royaux inventaient les
justifications les plus extravagantes pour préparer le futur expansionnisme
totalitaire de leurs chefs. Dans la première moitié du treizième siècle, nous
lisons par exemple chez Laurentius Hispanus :
Ainsi, il est dit
que [le pape] a une volonté divine. Comme le pouvoir du prince est grand ! Il
change la nature des choses en appliquant les attributs essentiels d’une chose
à une autre […], il peut transformer la justice en iniquité en corrigeant tout
canon ou loi ; car, en ces matières, sa volonté est tenue pour raison […] Il
est néanmoins tenu d’adapter ce pouvoir au bien public.
Ces tendances de
mysticisme politique avaient été renforcées par la redécouverte de la pensée
juridique romaine, qui exaltait le pouvoir de l’empereur de manière toute
similaire. Mais pendant des siècles ces dérives n’étaient pas généralement
reconnues, et quand on les appliquait pour justifier des brigandages ponctuels,
elles ne jouaient que le rôle de feuille de vigne. Les différentes notions
d’une puissance illimitée du Pape et des rois n’étaient pas plus que des
tentations intellectuelles d’une pensée fermement ancrée dans une conception
véritablement chrétienne de la politique.
Le grand
changement intervient au seizième siècle avec la révolution protestante qui
amène finalement leur application. La révolution protestante est d’habitude
considérée du seul point de vue de la révolte contre l’autorité doctrinale de
l’Église. Mais ce n’était pas son aspect intellectuel qui la distinguait de ses
innombrables prédécesseurs. Les révoltes contre les seuls dogmes catholiques
ont été combattues très effectivement par le moyen de l’excommunication. Mais
la révolte de Luther et de Calvin se distinguait de toutes les autres en ce qu’elle
fournissait le prétexte à une expropriation à grande échelle. Les princes
allemands et suisses furent les premiers à s’emparer des églises, des cloîtres
et de leurs territoires. Quand peu après Henri VIII d’Angleterre suivit leur
exemple, la violence se répandit vite sur le reste de l’Europe. Partout nobles
et vilains tâchaient de saisir ce moment de confusion qui présentait une grande
opportunité de brigandage impuni.
Il n’y a pas de
moyen plus sûr de méconnaître la signification de la révolution protestante que
de la réduire à un phénomène purement spirituel ou intellectuel. Sa
signification politique et, comme on le verra, sa grande signification pour la
production de sécurité n’avaient rien à voir avec les doctrines du péché
originel et de la rémission des péchés. Sa véritable signification était
qu’elle violait les droits de propriété de l’Église catholique dans une
dimension jamais connue avant. Elle était essentiellement du brigandage à
grande échelle, brigandage opéré par ceux-là mêmes qui étaient censés protéger
la propriété de tous.
Que faire face à
un pareil crime abominable ? On appliquait deux solutions : la punition et la
justification. La tentative de restaurer la justice par la force échoua
finalement après plus d’un siècle, dans la guerre de trente ans. En revanche,
les efforts de justification du grand brigandage « protestant » ont été
couronnés d’un succès éclatant. Ces efforts donnaient une nouvelle vie aux
mythes politiques de l’Antiquité, qui dans les siècles précédents avaient été
redécouverts et élaborés, en particulier par les sycophantes papaux et royaux.
Ressuscités de leur tombeau et habillés dans une nouvelle rhétorique, les
anciens mythes politiques ont depuis reconquis la pensée politique occidentale.
Le résultat paradoxal de ce processus est notre âge moderne, dont la modernité
consiste précisément en l’acceptation universelle des mythes politiques de
l’Antiquité.
Le principal mythe
fondateur de la modernité est celui de la souveraineté, qui est également connu
sous le nom d’absolutisme.
Que le prince est
souverain, cela veut dire qu’il est au-dessus de la loi. Tous les autres
doivent la respecter, mais pas lui. Voilà le noyau dur de la théologie
politique de l’âge moderne. On pourrait croire qu’il s’agit ici à peine d’une
modification marginale des idées prévalant au moyen-âge. En fait, il s’agit
d’un bouleversement complet de toutes les notions sous-jacentes à notre
civilisation. Il est vrai que la doctrine de la souveraineté ne concerne pas la
personne du prince. Mais elle établit un principe dont on ne pouvait éviter la
généralisation, et l’histoire a montré comment il s’est généralisé. D’après ce
principe, ce n’est plus Dieu qui fait la loi pour tous, mais au contraire il
existe au moins un homme qui fait la loi pour lui-même. En d’autres
mots, les lois sociales ne sont pas des faits de nature, mais dépendent, ne
serait-ce qu’en partie, de la volonté humaine.
Il est évident que
ce mythe, au-delà d’être une justification des expropriations du seizième
siècle, peut servir aussi à justifier n’importe quelle expropriation par
laquelle le gouvernement cherche à s’enrichir aux dépens de ses sujets. On peut
donc résumer l’histoire de l’Occident depuis le seizième siècle en deux
propositions : Un, pour justifier un crime qui criait aux cieux, on élevait une
ancienne erreur politique en principe d’État. Deux, depuis lors, cette erreur,
par un long processus, a infecté, dégradé et perverti toutes nos institutions.
Au début, l’erreur
ne concernait que la personne du roi, et quand on commençait à l’appliquer sous
les premiers rois absolutistes, elle augmentait l’insécurité de la population
générale seulement de manière marginale.
Mais s’il est
possible, en principe, que l’homme fasse les lois sociales, pourquoi ce pouvoir
devrait-il résider seulement dans un seul individu, à savoir, dans la personne
du prince ? Il s’est avéré impossible de donner une raison satisfaisante à
cette limitation. Les appétits avaient été éveillés et on procédait à une
première généralisation de l’erreur. Moins d’un siècle après la mort de Louis
XIV, les révolutions américaine et française ont mis en pratique le principe
selon lequel ce n’est pas seulement la volonté du roi qui peut faire la loi,
mais également celle de la multitude. Le culte de la démocratie - appelé
également celui de l’humanité ou celui de l’Homme avec un « H » majuscule -
remplaçait alors le culte du roi qui, à son tour, avait déjà éliminé le culte
de Dieu.
Les implications
pour la sécurité sont patentes. Le pouvoir absolu du roi ne menaçait, en pratique,
que la sécurité de la propriété de ses plus grands adversaires, à savoir,
l’Église et les princes. En revanche, le pouvoir absolu de la multitude
menaçait, dès son institution, la sécurité de la propriété de tout le monde.
Dans les deux cents ans qui se sont écoulés depuis les révolutions
démocratiques, cette menace s’est exprimée dans deux techniques
d’expropriation, l’une abrupte, l’autre graduelle. La technique abrupte a
prévalu dans les révolutions, telle que la révolution bolchevique. Alors qu’elle
est plus spectaculaire et intimidante que la technique graduelle, c’est cette
dernière qui a été bien plus importante dans les événements. L’expropriation
graduelle a en effet mis son empreinte sur l’histoire des deux derniers
siècles.
Les prétextes pour
cette expropriation graduelle ont fréquemment changé. Il ne faut pas se tromper
: le fait que l’expropriation des derniers cent ans se soit passée au nom de
l’égalitarisme est une circonstance somme toute accidentelle. L’expropriation a été irrésistible, non pas en
raison de tel ou tel prétexte qu’on avait invoqué pour la justifier, mais parce
que le principe de base, l’erreur fondamentale, n’avait quasiment jamais été
mis en doute. Ceci explique l’énorme flexibilité par laquelle l’État moderne
s’adapte et prospère dans des conditions très différentes. Il s’agrandit en
Suède et en Espagne, en France et au Chili, en Allemagne et aux États-Unis, et
même en Suisse. Il prospère au nom de l’égalité et au nom de la différence, au
nom de la justice et au nom de la compassion, au nom de l’apartheid et au nom
de l’humanité. Les prétextes changent, mais l’État fleurit . . . et il se moque
des prétextes.
Vous allez me
demander : mais comment se fait-il alors que nous ayons réalisé un tel progrès
matériel depuis l’établissement de la démocratie ? S’il est vrai que l’État
nous exproprie depuis plus de deux cents ans, comment se fait-il que nous ne
sommes pas complètement destitués, mais que, bien au contraire, nous ayons pu
créer une opulence sans pareille dans l’histoire de l’humanité ?
Je réponds que
cela s’explique par l’intervention de deux facteurs.
D’un côté, la
croissance de l’État a été pendant un certain temps la croissance de l’État national,
et cette croissance s’est faite aux frais des pouvoirs intermédiaires. Au
dix-neuvième siècle et jusqu’à l’aube de la Grande Guerre, c’est-à-dire pendant
la phase de la plus forte croissance économique, le résultat net a été une
stabilisation des charges de l’État à un niveau relativement faible.
D’un autre côté,
la science économique avait déjà démontré le caractère nuisible des entraves au
commerce et à la production. A l’heure de gloire de l’économie politique au
dix-neuvième siècle, l’État national a pris les enseignements de cette nouvelle
science comme prétexte pour abolir les privilèges des pouvoirs intermédiaires.
Cette libéralisation de la production et du commerce a engendré l’énorme
croissance économique du dix-neuvième siècle.
Au début du
vingtième siècle, l’expansion de l’État national ne pouvait plus se faire aux
dépens des pouvoirs intermédiaires, qu’il avait déjà réduits à une taille
insignifiante. Depuis lors, l’État national a continué son expansion aux frais
de la population elle-même, et la croissance économique est par conséquent en
stagnation aujourd’hui. L’État pèse lourd sur le porte-monnaie de ses sujets :
l’augmentation des impôts depuis le début du vingtième siècle est considérable,
la croissance des dettes publiques est dramatique et l’inflation - l’imposition
en toute douceur - est monstrueuse.
Cette expansion de
l’État moderne ne s’est pourtant pas produite dans un vide. Elle a eu de
profondes répercussions non seulement sur le droit, la philosophie, la monnaie,
la langue et le langage, les médias, les écoles et les universités, mais aussi
sur la mentalité des gens.
L’État moderne
s’appuie sur la notion que la volonté humaine non seulement transforme la
réalité selon ses projets, mais qu’elle peut aussi créer des choses ex
nihilo. L’État crée des lois là où il n’y en avait point avant. Par exemple,
par sa seule volonté il fait ainsi que l’expropriation soit juste et bonne dans
certains cas. Il crée de la monnaie à sa volonté, la preuve en étant que nous
en avons de plus en plus chaque année. Il crée aussi des génies selon son gré,
la preuve en étant le nombre croissant de ceux qui sortent de l’école avec un
diplôme de baccalauréat, ainsi que le nombre de ceux qui sortent des
universités avec un diplôme de maîtrise et de doctorat.
Le bon sens et -
au cas où le bon sens nous manquerait - un peu d’éducation philosophique nous
renseignent sur le fait que la seule volonté humaine ne crée rien. Ce que la
volonté peut faire est de diriger nos ressources et nos énergies vers telle ou
telle action. Nous pouvons alors connaître et transformer une réalité toute
faite, mais nous ne saurions créer quoique ce soit. La matière, les lois de la
nature, les lois sociales, les lois normatives - tout cela ne dépend pas de la
volonté de l’homme.
Mais l’État
moderne, de par sa nature même, nie ces vérités. Toutes ses activités ont pour
effet de démontrer que la volonté humaine peut créer des choses ex nihilo
et que la réalité n’est là que pour être supplantée par nos fictions. L’État
moderne nie donc tous les standards objectifs qui s’opposent á sa volonté. Il
est l’institution nihiliste par excellence.
Si un particulier
quelconque nous faisait l’éloge du nihilisme radical, nous serions incrédules
au point de nous en moquer. Mais l’expansion irrésistible de l’État est un fait
incontestable, et à chaque pas, cette expansion est justifiée par une négation
de la réalité. Chaque fois, en effet, on nous dit que les expropriations sont
productives, plutôt que de simples expropriations. On nous dit que la violence
des impôts crée des emplois, qu’elle nous protége contre la fin, qu’elle crée
une plus grande égalité en société, qu’elle améliore nos écoles etc. etc.
Nous savons bien
que tout ceci est faux. Frédéric Bastiat et ses disciples modernes l’ont montré
maintes fois. La violence - et c’est bien ça la nature de l’État - ne crée rien
; elle exproprie, c’est tout.
Mais toujours
reste-t-il que l’expansion de l’État est un fait incontestable, et ce fait pèse
lourd, auprès du grand public, en faveur des justifications qui l’accompagnent.
Le succès de cette expansion confère au nihilisme étatique une certaine
crédibilité. Et c’est la raison pour laquelle il a eu un effet manifeste sur la
mentalité du peuple, et en particulier sur la mentalité des étatistes mêmes.
Considérons le cas
de l’école publique. Aujourd’hui il est presque inévitable que les élèves y
fassent la connaissance intensive du nihilisme. En particulier, ils apprennent
dans plus d’une classe que toutes les limitations de l’homme sont plus ou moins
artificielles. Elles résultent de certaines constructions purement
intellectuelles et leur fonction essentielle est de préserver les rapports de
domination qui garantissent l’exploitation continue des enfants, des femmes,
des travailleurs, du Tiers Monde etc. La « logique d’exploitation » veut que, dès
qu’on accepte une construction de base, quelle qu’elle soit, on est déjà en
voie d’assujettissement. Il n’y a donc qu’un seul moyen sûr d’émancipation, à
savoir le remplacement de l’idéologie régnante par des constructions nouvelles
qui, elles, empêchent l’exploitation de l’homme par l’homme ou qui du moins
amènent des rapports de force plus convenables. Soulignons que les nouvelles
constructions sont de pures émanations de notre volonté ; en fait, de notre
fantaisie. C’est notre seule volonté qui a le pouvoir de créer la réalité
sociale telle que nous la souhaitons.
Voilà pourquoi les
militants de la gauche, surtout les jeunes, nous bombardent inlassablement avec
des discours d’émancipation et avec des revendications de nouveaux droits.
Quand on leur dit que leurs projets sont vains - que l’expropriation est tout
simplement un moyen inadéquat pour atteindre les buts qu’ils se sont fixés -
ils ne comprennent pas. Un bon nombre d’entre eux pensent sincèrement que la
volonté est tout ce qui compte en politique. Rejeter leurs projets veut dire à
leurs yeux que l’on est dépourvu de bonne foi ou de détermination.
Les implications
en matière de sécurité publique sont patentes. C’est que les demandes adressées
à l’État sont illimitées et que l’État est donc poussé - forcé même, sous la
pression des masses électorales - de se rendre et d’intensifier son expansion,
tout cela, bien entendu, aux frais de la population. Qui plus est, l’État
entraîne un cercle vicieux : plus il se fait esclave des fantaisies populaires,
plus il stimule ces mêmes fantaisies dans l’avenir. Jamais son activité n’est
suffisante aux yeux des militants nihilistes.
Le résultat de
tout cela est une guerre civile permanente - guerre civile dont le vingtième
siècle est le témoin. S’il n’y a pas de standards objectifs en politique du
tout, alors il est raisonnable qu’on se dépêche de saisir le pouvoir pour
imposer sa volonté aux autres ; et il est déraisonnable de se fixer des limites
a priori.
Mesdames et
Messieurs, il faut regarder la chose en face. Nous sommes en guerre. C’est une
guerre qui n’a jamais été déclarée, et nous y sommes déjà depuis un bon moment.
Si nous n’arrivons pas à identifier l’ennemi, nous allons perdre cette guerre
et nous allons perdre toutes les libertés qui jadis ont été achetées par le
sang de nos ancêtres.
Qui est donc
l’ennemi ? Ce n’est pas la gauche, même pas la gauche plurielle. Ce n’est pas
l’extrême droite. Ce ne sont pas les gens qui désirent vivre en régime
démocratique, ni ceux qui préfèrent la monarchie. Ce ne sont pas les hommes et
les femmes qui travaillent pour l’État. L’ennemi ne peut pas être vaincu non
plus en gagnant une ou des batailles dans l’éternelle guerre civile pour le
contrôle de l’État que nous appelons élections.
La vérité est que
l’ennemi est en nous. C’est que consciemment ou inconsciemment nous faisons
hommage au culte de l’Homme ou, plus précisément, au culte de la volonté de
l’homme. Nous trouvons plaisir aujourd’hui à penser qu’il n’y a pas de lois
sociales naturelles, que nous pouvons créer des sociétés par la puissance de
l’État. C’est cette foi crédule - étatisme, statolatrie - qui est le fondement
de l’expansion irrésistible de l’État et de ses monopoles. C’est elle qui est à
la base de la négation de l’individu, et c’est donc elle qui engendre le grand
nihilisme étatique dont les métastases ont déjà affaibli tous les aspects de
notre civilisation.
Comment alors
sortir de l’impasse ? Quelle est la bonne stratégie pour rétablir la liberté
parmi nous ? Au jour de notre exposé, la question est à la fois simple et
difficile.
Elle est simple
parce que le moyen essentiel de la réforme est d’abandonner la superstition
politique qu’est l’État moderne - qui en fait est une réincarnation de certains
mythes politiques de l’Antiquité. Cet abandon ne peut se faire que dans
l’esprit et dans le cœur de chaque individu. Personne ne peut empêcher ce
premier pas de la réforme, et c’est un pas qui est crucial. L’individu qui fait
cet acte personnel de sécession est d’ores et déjà indépendant, du moins en ce
qui concerne ses pensées et sa vie spirituelle. Il s’est partiellement libéré
du culte de la statolatrie et ce qui reste à faire est d’assurer la sécession
également dans le domaine des choses matérielles.
Mais cette réforme
- qui en effet est seule viable - cette réforme est également difficile parce
qu’elle exige une certaine discipline intellectuelle et morale. Il ne faut
surtout pas succomber à la tentation d’établir le royaume de la liberté sur
terre par l’État. C’était la grande erreur stratégique des libéraux du 18ème
et 19ème siècle, qui y ont succombé tout comme les grands penseurs
du conservatisme. Face au mouvement républicain, la plus grande source de
l’expansion de l’État, les conservateurs ont opté pour une stratégie de
contrôle de l’État afin de supprimer leurs adversaires. Dans son fameux essai
sur la dictature, Juan Donoso Cortés considérait qu’il y avait en effet deux
sources de civilisation : la Foi chrétienne, qui détermine le fidèle à
intérioriser les règles nécessaires pour la vie en société, et la puissance de
l’État. Pour sauvegarder la civilisation, il était donc nécessaire, d’après
lui, de substituer la force à la religiosité, dans la mesure où l’esprit
chrétien était en régression.
Erreur capitale !
La force ne saura jamais créer une société. L’intériorisation des règles
nécessaires pour la vie en société est en effet la seule manière de
bâtir une société ou, plus précisément, c’est la seule manière de construire
une société d’hommes libres, plutôt qu’une fourmilière. Mais les libéraux du 19ème
partageaient cette erreur des
conservateurs ; et donc ils finirent par suivre la même stratégie axée
sur la puissance de l’État quand ils eurent à affronter la résistance de
l’Église et celle du mouvement socialiste.
Il reste donc que
la seule stratégie viable pour rétablir nos libertés est la sécession,
sécession qui commence dans la tête de chaque individu et qui s’élargit et
s’amplifie ensuite par la bataille intellectuelle et par des coopérations hors
de l’État. Notre plus grand défi politique à l’heure actuelle est d’ériger des
réseaux et des organisations spirituels, intellectuels, éducatifs et politiques
hors des réseaux et organisations contrôlés par l’État. Nous devons
rebâtir la société libre, qui est en effet la véritable et seule Société, en
parallèle de la société officielle vouée au culte de l’État.
Il est évident que
tout ceci requiert un effort matériel et mental presque miraculeux. Il est en
effet nécessaire que nous maintenions - puisque nous sommes contraints de le
faire - la société étatisée par nos impôts et qu’en même temps nous fassions
naître, avec les moyens qui nous restent, une autre société parallèle, société
qui dans l’avenir sera le berceau d’une renaissance de la civilisation. Nous
devons payer un loyer au brigand qui a usurpé les droits de propriété de notre
maison ancienne et en même temps construire une nouvelle maison.
Voilà une
stratégie qui est dure et, sans doute, à la limite de nos forces. Mais c’est
une stratégie noble et, surtout, c’est la seule stratégie possible.
Ceux qui préparent
leur retraite hors du soi-disant « système de sécurité sociale » ont déjà
reconnu le bien-fondé de nos propos. Ils continuent à payer leurs cotisations
de sécurité sociale (qui sont perdues à jamais dans les trous du trésor public)
et en même temps ils font des épargnes supplémentaires à leur compte personnel.
Répétons-le : c’est une démarche dure, mais elle est viable et elle est
certainement digne des hommes et des femmes qui préfèrent la responsabilité à
la tutelle asphyxiante de l’État.
Il est vain
d’essayer de sauver, ou même d’améliorer de quelque manière que ce soit, la
société étatisée contemporaine. En vérité, cette société étatisée est perdue.
Elle ne peut pas être réformée parce qu’elle ne veut pas la réforme ; elle veut
juste notre argent et nos énergies pour ses projets fantastiques et vains. Il
n’est pas possible de lui refuser notre argent, mais nous pouvons lui refuser
le reste. Faisons-le tant qu’il est temps.
À l’aube de la
civilisation chrétienne, les habitants de la Gaule ont été confrontés au même
problème qui nous occupe aujourd’hui. Ils assistaient au déclin d’une grande
civilisation et à l’implosion finale de cette civilisation sous le poids de
l’État Providence, de l’inflation et des invasions barbares. Nous n’y sommes
pas encore tout à fait, mais nous nous acheminons vers la même fin. À l’époque
la civilisation a survécu parce qu’un petit nombre d’hommes et de femmes,
inspirés par l’œuvre de Saint Augustin, ont choisi de construire la Cité de
Dieu et d’ignorer la cité étatisée. La même tâche nous attend aujourd’hui. Pour
créer une cité libre, nous devons prendre les choses dans nos propres mains et
surtout ignorer la cité étatisée.
À l’heure
actuelle, les ressources que nous pouvons employer à cette grande fin sont
encore considérables. Plus nous attendons, plus le fisc diminuera notre point
de départ matériel. Il dépend donc entièrement de nous-même avec quelle aisance
nous mettons ladite stratégie en pratique. Si nous commençons maintenant, nous
pouvons probablement supplanter l’État en trois ou quatre générations. Mais si
nous attendons trop longtemps, nos enfants seront renvoyés dans les mêmes
circonstances de misère et de barbarie que nos ancêtres qui ont bâti la
civilisation chrétienne à partir du 5ème siècle - et il n’est
probablement pas nécessaire que je vous rappelle la longueur de ce processus et
les douleurs qui l’ont accompagné.
Commençons donc
dès à présent à ignorer ce qui se passe dans les couloirs des appareils d’État.
Ignorons ce qui nous est présenté comme des nouvelles par les chantres du
pouvoir dans les journaux et à la télévision. Ignorons enfin ce qui est
enseigné dans les églises de l’étatisme - les anciennes écoles et universités.
Concentrons notre attention et nos efforts sur la construction de la société
nouvelle.
Si je ne me trompe
pas, il y a déjà dans cette salle un bon nombre d’individus qui ont franchi le
premier pas, et qui ont fait suivre un autre : organiser un Cercle Bastiat,
destiné à répandre la bonne nouvelle que le grand Empereur formidable est en
vérité nu, et que l’État est juste la grande fiction à travers laquelle tout le
monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde.
Que mille Cercles
Bastiat fleurissent en France et dans le monde entier !
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