Marc Grunert

 

QUELQUES ARGUMENTS EN FAVEUR DE POPPER (I)

 

1)     Epistémologues et charlatans ou les falsificateurs falsifiés

Les aprioristes extrêmes, tels Rothbard ou Hoppe, attribuent à Popper la légende selon laquelle la falsifiabilité est un critère de vérité or jamais Popper n'a professé cela:

"Un énoncé, ou une théorie, est, selon mon critère, falsifiable si et seulement s'il existe au moins un falsificateur potentiel, autrement dit un énoncé de base possible qui soit en contradiction logique avec lui. Il est important de ne pas exiger que l'énoncé de base soit  vrai [en effet si on pouvait savoir à l'avance qu'il est vrai, on serait omniscient] . La classe des énoncés de base est qualifiée de telle manière qu'un énoncé de base décrit un événement logiquement possible, dont l'observation est aussi logiquement possible." (Karl Popper, Le réalisme et la science, Hermann, p.2)

Évidemment, le terme "possible" présuppose que nous ne disposons pas de critère de vérité ultime et donc qu’un événement en contradiction logique avec une théorie scientifique est possible. Mais c'est justement pour le savoir que l'on procède au test et que grâce à lui on apprend si la théorie est fausse ou en sursis.
Je suis bien d'accord que cette méthode ne convient pas aux sciences humaines où prévaut l'individualisme méthodologique. Mais le critère de Popper, qui j'en conviens, s'applique aux sciences de la nature, n'est pas un critère de vérité.   Encore une fois "science" et "vérité" ne sont pas synonymes. La science est une quête de vérité, pas sa possession. Les aprioristes extrêmes seraient incapables de faire avancer la connaissance des sciences de la nature d’un pouce. Les aprioristes extrêmes pensent pouvoir prouver a priori la vérité d’une théorie. Cette prétention est en contradiction totale avec le fait que les théories des sciences de la nature ne sont jamais définitivement prouvées. Si elles pouvaient l’être, la croissance de la connaissance scientifique, de la connaissance de l’univers matériel, serait impossible, car elle procède de la méthode d’essais et erreurs.

2. Guillaumat et Peikoff

C'est cette même erreur d'interprétation qui est à l'origine de la réfutation sophistique de Guillaumat et Peikoff. Je vais citer Léonard Peikoff, lui-même appelé en renfort pas Guillaumat pour ridiculiser le falsificationnisme. Mais attention, ici il y a contestation radicale de la prétention du falsificationnisme à caractériser l’épistémologie des  sciences de la nature. Il ne s'agit plus de contester l'unité méthodologique mais de réduire à l'absurde le falsificationnisme.

"Le résultat final [du prétendu divorce entre la logique et l'expérience, qui est à l'origine du critère empiriste] est le verdict suivant prononcé à l'encontre de la connaissance humaine: si la négation d'une proposition est inconcevable , s'il n'existe aucune possibilité qu'aucun fait de la réalité la contredise jamais, c'est-à-dire si la proposition représente une connaissance qui est certaine, alors il ne s'agit pas d'une information sur le réel. En d'autres termes, si une proposition ne peut pas être fausse, elle ne peut pas être vraie [...] Si une proposition est démontrée de façon concluante, de sorte que la nier impliquerait à l'évidence d'accepter une contradiction logique [...] alors, en vertu de ce fait, cette proposition est disqualifiée comme le produit d'une pure convention ou d'un caprice arbitraire."

La citation se poursuit (cf. p.244 de Économistes et charlatans, Belles Lettres, trad. et commentaires de François Guillaumat). La mentalité "analytique-synthétique" serait la complice objective de l'interventionnisme étatique etc. Je veux bien admettre que l'épistémologie a des implications politiques (et nous verrons par la suite que les conséquences de l’épistémologie deviennent chez Hoppe  un critère de vérité) mais il ne sert à rien d'utiliser la sophistique pour parvenir à ses fins. Je veux bien croire que le falsificationnisme soit insuffisant en épistémologie de l'économie (d'ailleurs Popper est un des premiers à avoir dit que l'individualisme méthodologique était la méthode des sciences sociales, cf. La société ouverte et ses ennemis) mais il est absurde de vouloir réfuter le falsficationnisme appliqué aux sciences de la nature alors que l'apriorisme extrême serait tout à fait inopérante dans ce domaine. Newton ou Einstein n'ont pas appliqué l'individualisme méthodologique ou l'apriorisme extrême. Ils ont procédé par conjectures et réfutations. La théorie de Newton n'a pas été a priori vrai comme le serait la praxéologie. Mais je vais tenter de réduire à de la mauvaise foi pure et simple les affirmations de Peikoff. Car ce qu'il fait c'est simplement réfuter une théorie que personne n'a jamais défendue.Voilà l'enchaînement logique du raisonnement de Peikoff:

(1) Aucun fait de la réalité ne peut jamais contredire

la proposition p

 
donc


(2) on a la certitude que p est vraie

or


(3) p n'est pas réfutable (falsifiable) d'après (1)

et


(4) une proposition infalsifiable n'est pas scientifique donc fausse
(d'après Popper)

donc p est fausse

conclusion
p est vraie et fausse

corollaire de la conclusion

le critère de falsifiabilité est incohérent et absurde

Eh bien non, il y a une autre possibilité: la « démonstration » de Peikoff est sophistique. Et elle l'est. En effet:

1.Dans le cas des théories physiques par exemple, il est impossible de dire à l'avance qu'aucun fait de la réalité ne peut jamais la contredire. Le genre de proposition p est donc ici archi-particulier. Il y a faute: on généralise un raisonnement à des cas auxquels il ne s'applique pas.

2. C'est un contresens grossier de faire du critère de falsifiabilité un critère de vérité. De plus il est faux de considérer que la science est l'ensemble des propositions vraies. Sinon la physique serait purement et simplement équivalente épistémologiquement à l'astrologie. C'est justement en voulant assimiler science et certitude que les positivistes logiques ont entrepris leurs travaux.

Conclusion: la proposition 1 ne s'appliquant qu'à des cas très particuliers, la proposition 4 étant sophistique, le raisonnement s'écroule et les falsificateurs sont falsifiés. CQFD

J’ajoute que la proposition p peut être à la fois vraie et falsifiable au sens de Popper (cf. définition donnée). Ceci pour qu'on ne vienne pas dire qu'une proposition vraie, étant infalsifiable (ce qui n'est pas vrai en général), ne serait pas scientifique. Bien évidemment si on était sûr à l'avance de la vérité d'une théorie, il n'y aurait pas besoin de la tester, de la confronter aux faits. C'est peut-être le cas de la praxéologie mais je suis sceptique car celle-ci repose sur des prémisses réalistes qui ne reposent que sur l'évidence. Et la vérité-évidence est quelque chose de difficile à digérer ! Le concept d’action dérive d’une analyse réaliste de la nature humaine. Or le réalisme se rapporte nécessairement à des faits empiriques.

 

 

3)     Quelques remarques sur la philosophie de Popper

 

 

Popper a établi de manière indiscutable que l’induction (la généralisation à partir d’une série finie de faits d’observation) est une inférence qui ne conserve pas la vérité des prémisses. Contrairement à la déduction.

 

Il n’a fait ici que développer les arguments de Hume, résumés par la maxime : « on ne peut pas déduire ce qui doit être de ce qui est ».

Et ceci n’a encore jamais été réfuté dans le domaine des connaissances de la nature. Toutes les théories scientifiques qui nous apprennent quelque chose ont un contenu empirique (un ensemble de conséquences factuelles) qui dépassent la quantité de faits connus, et par conséquent elles ne sont pas justifiées, au sens de prouvées.

Hume en revanche, croyait au principe d’induction. Mais comme celui-ci conduisait à des généralisations incertaines, il n’avait plus d’autre recours que la foi, l’habitude et la croyance pour expliquer que les hommes acceptent de se fier aux résultats d’une inférence non démonstrative. Sa philosophie de la connaissance était devenue irrationaliste et sceptique.

 

Popper a dit, comme Kant: l’analyse logique de Hume est juste mais sa conclusion est fausse. Kant avait sous les yeux la merveille de Newton, dont il ne doutait pas de la vérité. Le problème de Kant était alors : comment rendre compatibles les analyses de Hume et le FAIT de la vérité de la théorie de Newton ? Il développa alors un idéalisme selon lequel ce serait l’entendement humain qui prescrirait ses lois aux phénomènes observables. La vérité a priori de certaines propositions découlent de la structure de notre entendement. C’est pourquoi la théorie de Newton est certaine.

 

Einstein a réfuté la théorie de Newton qui est devenue une sorte d’approximation, parfaitement valable pour construire des instruments, envoyer des fusées sur la Lune, mais qui est fausse.

 

Soit dit en passant, c’est la raison pour laquelle il est faux de prétendre que la protophysique est vraie a priori sous prétexte qu’elle est présupposée dans nos actions et dans la fabrication d’instruments etc., (c’est ce que dit HOPPE). On peut très bien réussir une action avec une théorie approximative. C’est ce qui se passe lorsqu’on calcule le point d’impact d’un obus en appliquant la mécanique de Newton.

 

Popper prend acte de l’erreur de Kant sans remettre en question l’apriorisme. Simplement l’apriorime poppérien ne sera plus absolutiste, il laissera place à l’erreur, il séparera vérité et certitude, il deviendra faillibiliste. La théorie qui précède nécessairement l’observation et la méthode hypothético-déductive sont les fruits de l’épistémologie poppérienne. L’idée est que l’on ne peut pas agir, observer ou connaître quelque chose passivement. Certaines hypothèses précèdent toujours notre quête de connaissance et lui sont nécessaires.

 

Popper a nié jusqu’à l’existence de l’induction. Son raisonnement est à peu près le suivant : Considérons la première observation d’une série. Elle engendre consciemment ou non une hypothèse théorique, une interprétation. La deuxième observation sera effectuée et interprétée à la lumière de cette première interprétation, qui sera sans doute modifiée, corrigée. Et ainsi de suite. Le résultat sera une théorie qui simulera le processus d’induction (tout se passera comme si on avait généralisé mais ce n’est pas le cas.). Popper explique que le lamarckisme peut aussi être simulé par le darwinisme, ce qui a conduit certains scientifiques à s’attacher au lamarckisme.

 

La connaissance scientifique croît : tel est le fait que Popper cherche à expliquer en écartant toutes procédures inductives. C’est en cela qu’il n’est pas un positiviste logique. Les positivistes logiques (Carnap, le cercle de Vienne) étaient des inductivistes et des empiristes. Toute affirmation qui dépassait ce que l’on ne peut induire à partir d’une base empirique (les données des sens) était assimilée à un vulgaire galimatias. Les positivistes logiques considéraient que n’avait de sens que ce qui était scientifique, et n’était scientifique que ce qui était vérifiable. Leur critère de scientificité était aussi un critère de sens. Ils aspiraient à un monde qui pourrait s’appuyer sur la certitude, et qui serait débarrassé de la prétention à la vérité de toute sorte de charlatans métaphysiques (Heidegger). Popper s’opposait à ce programme, qu’il considérait comme logiquement incohérent (et l’histoire retiendra que c’est lui qui a donné le coup de grâce au positivisme logique). Son critère de scientificité, la falsifiabilité, n’était pas un critère de sens, ni un critère de vérité, comme ses critiques mal informés (Peikoff …) le croient.

 

J’ai rappelé plus haut comment Popper définissait la falsifiabilité. Je voudrais m’amuser maintenant à montrer que la praxéologie est scientifique car falsifiable (les praxéologues disent qu’elle est scientifique parce qu’elle est vraie ET certaine. Ce critère est absolument intenable).

La praxéologie, quoique axiomatico-déductive, est falsifiable pour la bonne et simple raison que ses prémisses sont réalistes, et ne sont pas de simples conventions. Une théorie est falsifiable si elle entre en contradiction avec des faits que l’on peut concevoir et tenter d’observer. Or les praxéologues nous disent tous les jours que certains faits ne peuvent pas se produire. Je trouve par exemple p.221 et 222 de Economistes et charlatans (Belles Lettre, Laissez-faire) une liste de découvertes de Rothbard qui ne plairaient pas au comité Nobel. La 10e découverte est : « l’impossibilité de la neutralité fiscale ». La neutralité fiscale est donc un « falsificateur potentiel » de la praxéologie. Ce qui ne signifie PAS que sa possibilité soit vraie. Dire cela signifie que le système axiomatique n’est pas vrai a priori. Il est donc clair que le falsificationnisme présuppose l’impossibilité d’une science vraie a priori.

 

C’est pourquoi les praxéologues, convaincus que la praxéologie est apodictiquement vraie,ne peuvent pas accepter mon argument. Car pour eux, « la neutralité fiscale » est impossible comme 1+1=3 est impossible. Ce serait comme dire que les mathématiques sont falsifiables car « 1+1=3 » serait un falsificateur potentiel. Absurde, évidemment.

 

Je ne prétends pas trancher cette question. La praxéologie est-elle a priori vraie ? De même que 1+1=2 est vrai parce qu’il existe des choses séparées et dénombrables, de même les axiomes de la praxéologie sont vrais dans la mesure où la rationalité humaine existe. Je remarquerai simplement qu’il y a toujours des prémisses réalistes à la base de ces axiomes. Et la façon dont on acquiert cette connaissance ne fait pas partie du système de la praxéologie, qui n’est donc pas un système axiomatique clos où complet. Il souffre d’incomplétude. Gödel a établi qu’un système axiomatique non-contradictoire contient des énoncés indécidables (à partir des axiomes eux-mêmes). Ces énoncés sont justement ceux qui font le lien entre le système axiomatique de la praxéologie et la réalité.

 

La falsifiabilité est particulièrement mal adaptée au sciences axiomatiques mais particulièrement bien adaptée aux sciences qui progressent par l’expérimentation. Elle n’est en tous les cas pas absurde. ٱ