LA MÉTAPHYSIQUE
DE LA CRÉATION
COMME
MÉTAPHYSIQUE DE LA LIBERTÉ
NOTE DE L’ÉDITEUR : Ce texte est la transcription d’une présentation
effectuée dans le cadre du Club Angelina. Animé par Bernard Cherlonneix, le
fondateur de la revue Liberalia, ce club parisien réunissait chaque mois, dans
le salon de thé parisien éponyme, quelques uns des meilleurs esprits libéraux
pour une conférence suivie d’un débat, dont heureusement des enregistrements
nous sont restés. Patrick Simon s’exprime ici sans texte écrit, et le cadre
amical de ces rencontres lui fait adopter un style proche de la conversation,
qui pour cette publication, m’a demandé un certain travail de réécriture. J’ai
cependant souhaité garder le ton de l’improvisation. J’ai également ajouté
quelques notes pour ceux qui, comme moi, sont peu familiers avec les auteurs et
les ouvrages mentionnés.
Je vais en
décevoir certains, car mon dernier livre Peut-on être catholique et
libéral ? s’adresse à des
catholiques Je l’ai dédié « à mes amis catholiques, qui ne sont pas
libéraux ». C’est un livre pour les persuader d’être libéraux, et non pas
pour convertir les libéraux au catholicisme !
Pour ce soir,
j’avais prévu plusieurs développements, et je commence d’emblée par ce qui me
paraît le point important : les origines philosophiques du libéralisme, et
la source commune entre christianisme et libéralisme.
On compte peu de
métaphysiques dans l’histoire de la pensée humaine. J’en vois trois :
Ces deux courants, matérialiste et idéaliste, sont
opposés en tout, sauf qu’ils sont tous deux monistes. L’un ne croit qu’à la
matière, l’autre qu’à l’esprit.
C’est dans cette troisième tradition que se placent
le judaïsme, le christianisme et le libéralisme.
Les découvertes
scientifiques récentes montrent, semble-t-il, que l’univers vieillit. La grande
théorie grecque de l’éternité de la matière ne semble pas confirmée
scientifiquement. Si tout a un âge, l’univers aussi, et il faut donc qu’il ait
eu un commencement. Et s’il y a eu création de l’univers, il s’ensuit qu’il y a
des créatures, distinctes du créateur, et tout commence à partir de là. Les
doctrines monistes, surtout l’idéalisme, ne peuvent établir cette distinction
entre créature et créateur, parce la nature toute entière est dieu. La grande
innovation apportée par le judaïsme, propagée par le christianisme, est
d’enseigner que l’univers n’est pas divin
Dans la doctrine
de la métaphysique de la création, l’homme se réalise en étant coopérateur de
Dieu. Il crée un certain nombre de choses sur terre, et en les créant, il
réalise ce pour quoi il a été fait. Certains penseurs vont jusqu’à dire que la
création n’est pas terminée, l’histoire de l’humanité est celle du 7ème
jour de la Genèse.
Le libéralisme s’inscrit
dans un courant philosophique venu
d’Aristote (même si Aristote croyait en la divinité de l’univers), qui passe
par St Thomas d’Aquin, lequel a donné une nouvelle lecture d’Aristote, qui
justement ne mettait pas l’accent sur la divinité de la nature, comme le
faisait Averroès. On retrouve à l’aboutissement moderne de ce courant Bergson (L’Évolution
créatrice), Teilhard de Chardin, et d’autres.
De ce courant, il
faudrait sortir de l’oubli toute une pensée qui est celle des scolastiques. Les
scolastiques étaient des clercs. Les clercs, en effet, étaient les seuls
intellectuels de l’époque (avec, dit-on, les vignerons), et ceux-là étaient des
intellectuels libéraux. Ce sont les premiers libéraux, des personnages comme
Buridan,1 le cardinal Cajetan, que le pape avait
missionné pour convaincre Luther de rester catholique. Cajetan a écrit des
œuvres tout à fait libérales, en faveur du prêt à intérêt, de la liberté des
contrats, et autres idées qui fâchaient à l’époque.[2]
Puis est venue l’école de Salamanque , d’abord composée de dominicains, suivie
de jésuites, et certains sont célèbres. On se souvient de Las Casas, qui a
plaidé pour la liberté des indiens à l’époque de la colonisation espagnole de
l’Amérique, et vous avez sans doute vu cette pièce, La Controverse de
Valladolid [3] ;
il faut mentionner aussi Vitoria, qui a sa statue devant l’ONU pour avoir
combattu l’esclavage au 16ème siècle, Molina, Escobar, et d’autres
qui ont participé à une autre controverse, avec notre Pascal. Cette
controverse-là portait sur la part du libre-arbitre dans la vie de l’individu,
que niaient les jansénistes, dont Pascal était proche. Les jansénistes
doutaient que l’homme, par sa seule raison, pût connaître Dieu. Dans certaines
de ses Provinciales, Pascal se livre a une diatribe au vitriol contre
ces premiers intellectuels libéraux.
J’établis un
parallèle avec ce qui a suivi au 20ème siècle et l’école
autrichienne. Les jésuites de l’école de Salamanque professaient contre vents
et marées le point de vue que la raison humaine est bonne et qu’il faut la
laisser libre. Ils furent même persécutés à certains moments pour défendre
cette conviction que l’homme peut découvrir la vérité par sa seule raison.
Chez les
libéraux, il existe deux courants, l’utilitarisme, où s’inscrit Adam Smith, qui
se contente de dire que « c’est bon parce que ça marche, c’est
efficace », qui est le courant dominant. Les critiques du libéralisme
s’attaquent surtout à cette conception-là.
Mais il en est
une autre, celle de l’école autrichienne, de Mises, qui soutient le
libéralisme parce qu’il est juste, pas seulement parce qu’il est efficace.
Et il est efficace parce qu’il est juste.
Il me semble que
les libéraux de ce deuxième courant témoignent de leur confiance dans la raison
humaine. Ils ne voient pas les choses du point de vue utilitariste. Mises a
écrit l’Action humaine, à la même époque que Carol Wojtyla, qui devait
prendre le nom de Jean-Paul II, écrivait Personne et acte, une mauvaise
traduction d’ailleurs, la version anglaise s’intitule The Human Actor
(« l’être humain agissant »).
Préoccupez-vous
d’abord du royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît. Soyez
juste et vous serez riche. Ces deux injonctions se retrouvent dans la théorie
de la valeur, cette idée, en économie par exemple, qu’un service ne doit pas
être rémunéré en fonction du travail qu’il incorpore, mais selon le désir qu’on
éprouve pour son résultat. Les gens de Salamanque, comme les économistes
autrichiens, écrivent très clairement que la valeur d’un travail est dans
l’opinion que l’autre s’en fait. L’un de ces auteurs ajoute « et même si
cette opinion est folle ». Avec cette théorie de la valeur, fondamentale
en économie et philosophie, nous avons cette conclusion que l’être humain est
structurellement appelé, s’il veut réussir, à s’occuper de l’autre. Peut-être
il va travailler énormément, et son travail ne sera pas apprécié, peut-être il
va y consacrer peu d’efforts et rendre pleine satisfaction. C’est l’ouvrier de
la onzième heure, dans la célèbre parabole.
Quand on voit la
valeur en fonction d’autres yeux que les siens, la perspective commence à
changer, la conception éthique de l’économie est forcément modifiée. Vous avez
un autre parallèle à faire à 5 siècles de distance entre ces deux écoles
scolastique et autrichienne, dans l’analyse du malheur qui survient dès qu’on
s’éloigne des principes naturels. Dans la bible, il est écrit « mes
chemins ne sont pas vos chemins, mes pensées ne sont pas vos pensées ».
Laïcisé, cela veut dire que Dieu dispose, et que nos desseins ne se réaliseront
pas comme nous le prévoyons. La « main invisible », si on la laisse
agir, a plus de sagesse que nous.
Mises a bien
développé cela en analysant le chaos du planisme. La suppression de la liberté
des prix fait disparaître l’information que ces prix contenaient, et les
humains, privés de cette boussole, agissent sur l’économie à l’aveuglette. Je
veux prendre un premier parallèle entre christianisme et libéralisme, lorsqu’on
légifère en prenant comme critère, non pas la justice, mais la faveur
(« je vais faire une loi favorisant tel clan, telle catégorie
sociale.. »). On crée alors des distorsions dans la société, qui se
retournent contre les bénéficiaires tôt ou tard. On fait une loi pour protéger
la profession de dockers, résultat le trafic se déroute vers le camion ou
l’avion, et les dockers se retrouvent au chômage ; on privilégie les locataires,
et les propriétaires retirent leurs biens du marché de la location…
Les scolastiques
ont bien perçu le danger de cette législation qui n’est pas dépersonnalisée,
mais repose sur la faveur. Les scolastiques sont une source du libéralisme,
mais les événements de l’histoire ont souvent placé les catholiques et les
libéraux, dans des camps opposés, surtout dans les pays latins.
Ce sont de
circonstance conjoncturelles cependant qui les opposent, mais elles ne changent
pas la conception commune profonde. Par exemple, l’église a une pensée
universelle (catholique au sens propre), elle a une pensée humaniste
(Dieu à la première place), certes, mais le catholicisme et le libéralisme
proclament l’égale dignité de l’être humain, une déclaration qui ne remonte pas
à 1789, une déclaration qui ne fait que constater ce qui existe, qui n’invente
pas les droits de l’homme. Le marxisme orthodoxe, lui, s’adresse à une
catégorie particulière, celle de la classe exploitée, pas à tous les hommes.
Les sociaux-démocrates s’adressent aussi à des catégories particulières.
L’autre parallèle
entre libéralisme et catholicisme est qu’ils n’ont ni l’un ni l’autre de modèle
à proposer. La bible nous donne certains commandements sur le mode du « tu
ne feras pas » (pas tuer, pas voler, pas porter de faux témoignage…), elle
ne nous dit pas ce que je dois faire. Michel Foucault a écrit deux pages tout à
fait justes sur le libéralisme, il dit que pour les libéraux, « il faut
soupçonner qu’on gouverne toujours trop ».
Troisième
parallèle, l’idée fondamentale de consentement. Lorsqu’on lit les Actes des
apôtres, on apprend que dans l’église primitive, les fidèles vendaient
leurs biens et mettaient le produit en commun, et on imagine que l’église
pratiquait le communisme. Oui, mais avec une différence, les premiers chrétiens
n’étaient pas obligés de le faire. Les Actes sont très clairs et précis
à ce sujet. Personne n’y était obligé. C’est toute la valeur de ce communisme
volontaire. Bastiat écrit des pages
fabuleuses là-dessus, à propos des premiers socialistes. Qu’ils expérimentent
autant qu’ils veulent leurs communes et leurs phalanstères, mais qu’ils ne les
expérimentent pas sur moi. Le choix, l’expérimentation sociale d’une certaine
façon, commencent avec le christianisme.
Ce choix, cette
expérimentation, on les retrouve dans le libéralisme. Le libéralisme est une
affirmation de la confiance en l’être humain. On lui donne quelques
interdictions simples à respecter, et on lui
dit : « Vas-y ». Le socialisme n’a pas cette confiance en
tous les hommes. Il impose des actions, des comportements. Le christianisme,
lui, possède cette confiance en l’être humain (même si le calvinisme mise
plutôt sur la grâce).
La méthode
législative libérale est d’avoir des lois subsidiaires. On peut choisir autre
chose. Pour les socialistes, la loi est obligatoire.
Le libéralisme
est-il silencieux sur les valeurs ? Dans un premier regard, on peut dire que le libéralisme est silencieux à
ce sujet. Dans son livre, l’Histoire intellectuelle du libéralisme,
Pierre Manent nous parle de la neutralité morale du libéralisme. Mais pour moi,
le libéralisme ne peut se réduire à cela. Vous êtes familier avec cette
conception du libéralisme propre à Hayek, entre autres, qui dit que l’homme
cherche, il essaie, il tâtonne, il expérimente. Il échoue parfois. De ce
processus d’essais et d’erreurs naît le progrès. Il faut donc laisser
l’individu libre d’expérimenter le bon et le mauvais. Et donc le libéralisme
n’est pas muet sur les valeurs, il ne les nie pas, il ne les juge pas
encombrantes, encore moins arbitraires ; simplement il affirme que pour
les atteindre, il faut que la démarche soit autonome, qu’elle ne soit pas
contrainte.
Benjamin Constant
a écrit bien des choses là-dessus, Locke aussi ; et dans ces démarche, les
règles de droit ne doivent rien imposer. Hobbes disait que c’est le pouvoir, et
non pas la vérité, qui justifie la loi (auctoritas non veritas facit legem).
Non, répondent les libéraux. C’est la vérité qui justifie la loi.
Définitivement, le libéralisme n’est pas muet sur les valeurs.
Alors comment
vient cette séparation de l’église et de l’État ? Le premier argument est
celui du pluralisme. « Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui
est à Dieu ». Dans les pays chrétiens, la séparation est complète entre
pouvoir séculier et religieux. Elle n’existe pas encore ailleurs. Cette
séparation s’accompagne d’une distinction entre la morale, qui est une affaire
personnelle, et le droit, qui est officiel, collectif.
Mais pour que la
vérité une fois découverte soit acceptée, qu’elle brille de son éclat, il lui
faut une opposition. L’idée de démocratie, de débat, est venue des pays
chrétiens. Elle est inexistante ailleurs. Elle est apparue avec la révolution
whig en Angleterre, avec ces révolutions qui ont vu les premiers parlements
modernes, en Italie, aux Pays-Bas… Tous ces mouvements procèdent de cette idée
que la vérité ne doit pas avoir peur d’une confrontation. La confrontation est
nécessaire. Tout cela a pris du temps. La liberté de conscience n’a pas été
acceptée d’emblée par l’Église catholique (en fait elle n’a été formellement
acceptée qu’avec Vatican II). Et c’est là un autre point commun avec le
libéralisme, cette conscience que les choses se font lentement. Elles doivent
s’acclimater. Les brusquer serait une violation du droit.
Il y a autre
justification à la séparation entre l’église et l’État, fondée sur l’ignorance.
Cet argument est soutenu par un intellectuel suisse, Castellion, auteur d’un
livre de l’art de douter et de croire, dont la thèse est qu’il ne faut pas
condamner les hérétiques, car ils sont ignorants.[4]
C’est, je crois, une explication insuffisante. Une autre explication, qui me
paraît plus convaincante, est celle de René Girard. Girard a écrit des œuvres
éclairantes. Sa théorie exposée dans différents ouvrages, mais pour notre
propos ici, je vais la résumer ainsi. Jusqu’à l’arrivée du Christ, les hommes
offraient des sacrifices humains aux dieux. Avec le Christ, c’est désormais
Dieu qui se sacrifie à l’homme.
On a mis des
siècles à comprendre ce renversement, qui est pourtant très clair dans
l’évangile. C’est seulement au 17ème qu’on a commencé d’entrevoir la
portée de cet enseignement de l’évangile. Girard nous montre à l’œuvre, à cette
époque, la mécanique du bouc émissaire, le lynchage original.[5]
Quand il y a des grandes crises, des pestes, des fléaux, etc, les gens les
attribuent à la présence de pécheurs, de grands coupables au sein de la
communauté dont il faut se défaire. Avant le 17ème, ce sont
typiquement les juifs et les sorcières. Mais à ce moment-là, tout change.
Pourquoi ? Ce n’est pas parce que les hommes ont découvert la science
qu’ils ont cessé de chasser les sorcières, c’est parce qu’ils ont cessé de
chasser les sorcières qu’ils ont découvert la science. L’idée étant que
toutes la démarche rationnelle et scientifique, qui consiste par exemple à
étudier médicalement la cause de la peste, cette démarche n’a pu se développer
qu’après qu’on ait compris que les boucs émissaires étaient innocents,
que les juifs et les sorcières ne pouvaient pas être la cause de la
peste, des mauvaises récoltes, etc. Tant qu’on le croyait, il n’y avait aucune
raison de chercher une autre explication. Girard donne des exemples historiques
de boucs émissaires innocents. Or, c’est le christianisme qui apportent ce
renversement de perspective.
Mes amis prêtres
ne m’aiment pas l’entendre dire, mais je le dis quand même, le fait qu’il y ait
de moins en moins de prêtres signifie simplement que les valeurs religieuses
sont entrées dans la société. La société se laïcise, parce qu’elle a absorbé
les valeurs religieuses, et on n’a plus besoin de prêtres.
Le libéralisme a
été mal vu par la majorité des penseurs catholiques, qui lui adressent deux
critiques. L’une vient « de gauche », l’autre « de
droite ».
La critique
« de gauche » consiste à dire que le capitalisme est dur pour les
faibles et les pauvres. La critique « de droite » insiste sur la
destruction de la morale et de la tradition causée par le libéralisme. L’une et
l’autre critiques sont infondées.
Le capitalisme,
dit-on, est dur aux faibles, mais on constate des phénomènes dont nous sommes
tous ici convaincus. C’est le capitalisme qui a amélioré les conditions de vie
des plus faibles, depuis les lunettes abordables par tous les budgets,
jusqu’aux antibiotiques. Ceux qui n’ont jamais eu de carrosse voyagent plus
vite et plus confortablement par le chemin de fer ; ceux qui n’ont jamais
eu de serviteurs pour scier du bois et allumer des feux poussent un bouton pour
chauffer leur pavillon ; ceux qui n’ont jamais eu de filles de cuisine ont
un four électrique et un lave-vaisselle, etc., etc.
Par le miracle du
marché qui veut que le prix d’un bien diminue quand sa production augmente, les
plus pauvres ont accès à de plus en plus de biens. Grâce à l’entrepreneur
capitaliste, notre époque est celle où, dans la réalité de tous les jours, les
faibles sont mieux lotis qu’ils l’ont jamais été de toute l’Histoire.
Certes,
répond-on, le capitaliste fabrique tous ces biens, mais il ne le fait pas pour
le bien des pauvres. Il le fait par égoïsme. Le résultat est peut-être bon pour
les pauvres, mais le capitaliste n’a pensé qu’à son intérêt.
Cette critique
oublie la condition d’existence de l’entreprise capitaliste. Elle ne peut
exister que dans l’échange avec ses associés, employés, fournisseurs, clients,
banquiers… Cet aspect communautaire est à l’opposé de l’égoïsme. Il suffit de
lire la revue des jésuites Etudes pour comprendre l’erreur des
catholiques à ce sujet, leur méconnaissance de la réalité du monde de
l’entreprise. Le client est roi. Israël Kirzner, le grand économiste libéral,
décrit bien cette fonction de l’entrepreneur capitaliste. L’entrepreneur
capitaliste est celui qui a l’idée et qui est capable de la réaliser. Il est
dans son bain, dans sa chambre, dans le métro, et soudain il pense :
« Là-bas ils cherchent des tapis, ici ils n’en ont pas, il y a une
opération à monter ». il est l’homme qui détecte les besoins d’autrui, le
héros qui découvre le besoin des autres. Stephenson, dans les années 1820,
voyait les mineurs qui peinaient à porter des sacs de charbon, et il a mis au
point une machine à vapeur qui roulait sur une surface lisse, métallique, et
qui permettaient de tirer des wagons de charbon. Stephenson n’avait en tête que
cette application limitée, il ne cherchait pas à transformer le monde, ni à
être un bienfaiteur de l’humanité, ce que sa locomotive lui a pourtant permis
de devenir.
Le capitaliste,
comme son nom l’indique, est celui qui a caput, la tête.
La critique du
capitalisme qui vient de la « droite » est, elle aussi, bien connue.
C’est la critique du « laisser faire » (confondu avec « laissez
faire »), de l’absence de valeurs, l’acceptation des drogues, etc.
Est-ce à dire
qu’il existe un conflit entre le libéralisme et la morale ? Qu’entend-t-on
par « morale » ? Si nous acceptons la conception de Kant, la
morale est extérieure à soi, elle est une contrainte qui pèse. L’adolescent ne
pense généralement pas du bien de la morale. En revanche, il vous dira :
« J’ai promis de passer prendre Antoine », et il respecte sa parole.
Bergson établit
une distinction entre la morale des sociétés ouvertes et celle des sociétés
closes, et il nous dit que la morale doit être abstraite et universelle. Elle
n’est pas pour les sociétés closes, elle doit être la même, quel que soit le
temps, le milieu et les hommes. Ne pas voler, c’est le respect de la
propriété ; ne pas mentir, c’est le respect des contrats ; ne pas
commettre de violence, c’est respecter la sécurité du marché et la vie privée,
être courageux, c’est être responsable des conséquences de ses actes, etc.
Cette critique des catholiques que le libéralisme ignore les règles morales,
cette critique n’est pas fondée.
Les règles
morales sont chargées de connaissance. Philippe Nemo a expliqué cet aspect de
la théorie de Hayek.[6] Il est utile
de lire Nemo pour comprendre Hayek, qui est souvent abstrait. Les règles
morales sont comme des instruments, le marteau par exemple a la forme qu’il a
parce qu’une longue série d’essais et d’erreurs a montré que cette forme était
la plus efficace pour un marteau. Les règles morales ont évolué de même, elles
se sont affiné, elles se sont chargé de la connaissance de celles qui les
précédaient et ont ajouté l’expérience des générations qui les ont suivies.
Le libéralisme ne
prétend pas que l’homme crée les valeurs, il n’est pas un démiurge. Il découvre
les valeurs. La question est de savoir quel est le régime le plus adapté pour
qu’il découvre sereinement les valeurs et que ça se passe bien.
Merci de m’avoir
écouté.
__________
QUESTION :
Je ne comprends pas la différence que vous établissez entre capitalisme et
libéralisme, d’une part, et entre anarchisme et libéralisme, d’autre
part ?
PATRICK
SIMON : Le capitalisme n’est que la conséquence économique du libéralisme,
j’aurais pu utiliser un autre terme, « économie de marché », par
exemple. Le capitalisme, tant qu’il n’est pas capitalisme monopolistique
d’État, quand il est caractérisé par la régulation du marché par les prix, est une
simple conséquence du libéralisme.
Entre libéralisme
et anarchisme, la différence est l’existence ou l’absence de règles. L’état de
droit vous garantit la sécurité. Si vous n’êtes pas dans environnement
juridique sécurisant, vous n’investissez pas. Il n’y a pas de capital
productivement employé. Montesquieu le disait déjà, il faut être assuré de ce
qu’on a pour risquer d’acquérir davantage. Dans l’anarchie et la jungle, on
n’est ni dans le capitalisme ni dans libéralisme.
QUESTION (ALAIN
LAURENT): Ce que vous avez dit sur
l’apport des universitaires catholiques de Salamanque au 17ème
siècle est passionnant. Mais dans nos pays catholiques, nous avons tendance à
lier le libéralisme à une source, qui est celle du thomisme, alors que les
protestants y voient beaucoup plus un apport du nominalisme. Guillaume d’Ockham
est plus important dans la tradition protestante que Thomas d’Aquin.
(BERNARD
CHERLONNEIX) : Faire des protestants, négateurs du libre arbitre, les
ancêtres du libéralisme est pour le moins paradoxal !
(ALAIN
LAURENT) : Je rappelle quand même que le plus grand penseur du
libéralisme, John Locke, était protestant
(BERNARD
CHERLONNEIX) : Arminien ! Locke est un protestant, mais arminien,
d’une secte qui, contrairement aux autres dénominations protestantes, professe
le libre-arbitre.
QUESTION (ALAIN
LAURENT) : Je prends acte et je continue. Pour la « main
invisible », il faut bien comprendre que ce n’est pas la main invisible de
quelqu’un. Turgot avait déjà utilisé cette notion, 15 ans avant
Smith ; il ne l’appelle pas « main invisible », mais le concept
est bien là, qu’Hayek identifie comme l’ordre spontané. C’est un
phénomène d’auto-organisation, par interaction de multiplications des centres
de décision, avec réduction des contraintes. Chez les catholiques, il est voulu
par Dieu, mais pas nécessairement chez Turgot, même pas chez Smith,
certainement pas chez Hayek.
Autre
point : Tu dis que le catholicisme est une source du libéralisme, mais, si
c’est vrai, alors c’est une source très lointaine. Et on peut tout aussi
valablement affirmer que le catholicisme est une source du socialisme. Il n’y
qu’en Occident qu’on trouve des socialistes, et plus un pays compte de
catholiques, plus on y trouve de socialistes. Il faut quand même assumer le fait !
A y regarder de
près, j’ai bien étudié la chose, il n’existe qu’une minorité de penseurs
libéraux qui sont chrétiens. Certains parmi les plus grands, Constant,
Tocqueville, etc., mais beaucoup d’autres qui ne le sont pas. C’est pourquoi je
dirai que cette relation entre christianisme et libéralisme est neutre. Elle ne
prouve rien, ni dans un sens ni dans l’autre.
Autre point, sur
les valeurs : Tu soulignes cette critique chrétienne du libéralisme, qui
ne serait porteur d’aucune valeur, une critique qui vient aussi d’autres bords,
je pense à Rawls, entre autres. Le libéralisme serait value neutral.
Mais pourtant, la tolérance, le respect du libre arbitre de l’autre, la
responsabilité individuelle, ce sont des valeurs. Les Droits de l’homme, ce
n’est pas neutre, ça implique une déontologie. Mais pour les libéraux, ce
sont des valeurs infrastructurelles, qui permettent de coexister et collaborer
avec d’autres, quoi qu’ils pensent par ailleurs. Cependant, John Rawls a raison
quand il parle du bien substantiel, ce qui pour chacun donne le sens à sa
vie, au monde. Sur ce point en effet, le libéralisme est neutre, ça s’appelle
le pluralisme.
Toujours à propos
de ces valeurs libérales et du christianisme, tu as dit que le capitaliste est
« obligé de s’occuper de l’autre », et que ce sens de l’autre est
moralement bien. J’ai quand même une interrogation. Sade aussi recommande de
s’occuper de l’autre ! Plutarque le remarquait déjà, dès qu’on s’occupe
des gens, on fait leur malheur, CQFD : les catholiques font le malheur du
monde ! Mais les marxistes aussi. Donc tout dépend de la manière dont on
s’occupe des autres.
Tu m’as étonné
quand tu as affirmé que, pour Kant, « la morale est extérieure à
soi ». Pas du tout. L’autonomie de la volonté, qui est le fruit de la
raison, est toute intérieure. Kant est un piétiste. Rien de moral n’est
extérieur à soi. Nous sommes nous-mêmes les législateurs de notre existence.
QUESTION :
Pour continuer sur cette question des valeurs, je comprends que le libéralisme,
avec la séparation de l’Église et de l’État, les renvoie au domaine privé. Il
n’est plus de valeurs « imposées ». Mais je ne vois pas très bien
quelles sont les valeurs que le libéralisme lui-même aurait promues, en dehors
de celles liées à la sphère marchande, respect des contrats, etc.
QUESTION :
Vous nous expliquez que le capitalisme s’est placé du côté des faibles. Il
aurait inventé, c’est l’exemple que vous donnez, toutes ces merveilleuses
machines pour soulager le travail, les handicaps, etc. Stephenson a inventé la
locomotive par compassion pour les malheureux qui poussaient des wagonnets de
charbon. Mais ce n’est pas le capitalisme qui a inventé quoi que ce soit, ce
sont des cerveaux humains. Des cerveaux de gens qui sont souvent morts dans la
misère. Quand les capitalistes sont intervenus, ce n’est pas par compassion,
mais pour faire un profit, ce que je ne leur reproche nullement, mais leur but
n’était pas de soulager leur prochain.
QUESTION :
L’Évangile enseigne aux chrétiens de se tenir à l’écart de ces valeurs
marchandes et capitalistes de production. Ne lit-on pas : voyez les
oiseaux du ciel, qui ne filent ni ne tissent, et Dieu prendra soin d’eux ?
PATRICK
SIMON : Je réponds en commençant par la dernière question. Les oiseaux du
temps de Jésus, et même des anciens Égyptiens, sont les mêmes qu’aujourd’hui.
Ils n’ont pas changé en 4.000 ans. Nous avons changé. En grande partie sous
l’action du catholicisme. Le catholicisme est une doctrine de transformation de
l’homme. L’homme est acteur d’une histoire qui lui permettra de rejoindre son
créateur, de communier avec Dieu. Cette doctrine de la transformation de
l’homme - c’est la condition du salut de l’âme - se retrouve en convergence
très profonde avec le libéralisme, en ce sens que le catholicisme défend la
conception d’un homme créateur, et le libéralisme revendique la liberté au nom
de l’homme créateur.
Vous avez dit,
Monsieur, que les inventions ne sortent que des cerveaux humains, et j’abonde
dans votre sens. J’ai souligné que capitalisme vient de caput, qui est
l’endroit où se tient le cerveau. On a tendance à utiliser des abstractions
comme « marché », « capitalisme », tous les mots en isme.
Mais c’est M Stephenson, tout seul, qui a inventé la locomotive, comme les
frères Lumière, le cinéma, etc. Ce sont toujours des êtres humains qui
cherchent et inventent. On a tendance à parler, comme les juristes, de
« personnes morales », mais, selon le mot bien connu, je n’ai jamais
dîné avec une personne morale.
La séparation de
l’Église et de l’État est-elle bonne ? Oui, je le crois. Il ne faut pas
réduire ce phénomène de séparation à 1905, le Petit Père Combes ne cherchait
pas une mesure libérale, mais au contraire à instaurer un monopole de
l’enseignement conféré à l’État. Dans son principe, néanmoins, cette séparation
est bonne. Je ne suis pas comme Michel Foucault qui applaudissait à l’arrivée
au pouvoir des mollahs en Iran en 1978. Je ne suis pas pour une théocratie.
Quant aux valeurs
du libéralisme, la principale valeur que propage le libéralisme est celle de la
création. Je l’a déjà dit. Être des hommes et des femmes suffisamment libres
pour pouvoir créer.
QUESTION :
Pour revenir à la question de la séparation de l’Église et de l’État, est-ce
que l’idée n’était pas pour l’État d’échapper à des principes supérieurs qui
limitaient son action ?
PATRICK
SIMON : Certainement. Il faut se féliciter que nous soyons revenus de
cette conception de l’État tout puissant. Nous ne sommes plus sous le règne de
l’absolutisme de la loi. Churchill disait « la loi peut tout faire, sauf
changer un homme en femme ». Ce n’est plus tout à fait vrai aujourd’hui.
Depuis une dizaine d’années, on peut en appeler à des principes supérieurs à la
loi, les Droits de l’homme, etc., et l’instance à laquelle on fait appel est
« supra étatique ».
La séparation de
l’Église et de l’État est bonne aussi pour éviter le phénomène inverse :
que l’État mette la mainmise sur l’Église. Rappelez-vous l’histoire de Henri II
d’Angleterre, qui avait pour compagnon de beuveries un évêque qui ne croyait ni
à Dieu ni au diable. Il a eu l’idée de le nommer chef de l’église en se disant
qu’il contrôlerait l’église par son intermédiaire. Et puis un miracle s’est
produit. Une fois investi de cette fonction, Thomas Beckett a résisté au roi.
Il a été converti par la fonction.
Conférence donnée au Club Angelina, le 14
avril 1999
1 Jean Buridan
(né entre1295 et 1300, recteur de l'université de Paris (1328), il enseigna le
terminisme (nominalisme extrême de Guillaume d'Occam). On lui attribue
l'argument dit de l'âne de Buridan , faisant ressortir l'arbitraire du
libre choix: si on place de l’eau et de l’avoine à égale distance d’un âne
ayant également faim et soif, ne va-t-il pas mourir de faim? Buridan, lui est
mort, pas de faim ni de soif, en 1360.
[2] Thomas
De Vio, Cardinal Cajetan (1468-1534), dans l’histoire des doctrines de l’église
sur l’activité économique, a représenté la transition entre Saint Bernard de
Sienne (1380-1444), qui éleva la dignité du statut de négociant, et les
Scolastiques tardifs de l’école de Salamanque.
[3] Jean-claude Carrière, La Controverse de
Valladolid Actes Sud-Papiers 1999
[4]
Sébastien Chateillon(1515-1563) n’était pas Suisse, mais né en Savoie.
Il latinisera son nom en Castellio, venu jusqu’à nous sous la forme Castellion.
Scandalisé par la condamnation à mort de Michel Servet, sur ordre de Calvin, il
fit paraître une brochure contre la persécution des hérétiques (De
haereticis an sint persequendi), qui est un magnifique plaidoyer pour la
tolérance religieuse. Il souhaite « qu'un chacun retourne à soi-même, et
soit soigneux de corriger sa vie, et non de condamner les autres ». En
1562, alors qu’il a fait de la prison, il récidive avec un livre sur les
malheurs des guerres de religion, Conseil à la France désolée, où il
écrit « Tuer un homme, ce n'est pas défendre une doctrine, c'est tuer un
homme ».
[5] René Girard, Le Bouc-émissaire, LGF-Biblio
Essais, 1986
[6] Philippe Nemo, La Société de droit selon
F.A : Hayek PUF (Libre Échange, 1988