Pascal Salin

 

 

LES MARCHES FINANCIERS ONT BESOIN DE CAPITALISME

 

On l’entend dire bien souvent, les marchés financiers actuels sont myopes, ils privilégient le court terme . Les investisseurs, institutionnels en particulier, chercheraient des gains rapides et, par un effet d’imitation, ils déplaceraient d’énormes masses de fonds, créant de l’instabilité dans les marchés financiers et les marchés des changes . Ceci constitue une critique empirique forte de l’idée traditionnelle selon laquelle les marchés sont efficaces et capitalisent les prévisions sur le futur . Le futur, à tout le moins, serait à court terme . Ainsi, alors que les «fondamentaux» ne justifieraient pas une variation de cours pour un actif donné ou une monnaie, ces mouvements de fonds, évidemment appelés «spéculatifs», entraîneraient l’instabilité des marchés . D’où les «bulles» spéculatives et autres concepts à la mode .

La réalité d’aujourd’hui montrerait donc que les marchés ne sont pas aussi parfaits qu’on le prétend en théorie, puisqu’il y a des mécanismes cumulatifs résultant de la prédominance de visions à court terme . L’idée habituelle selon laquelle  «là où il y a une occasion de profit, il existe quelqu’un pour la prendre» serait par ailleurs mise en défaut .

Cette situation donnerait donc des arguments solides à cette étrange et immense meute de gens qui, à travers le monde, pourchassent les «défaillances du marché», en oubliant d’ailleurs que le marché n’est pas une sorte d’être mystérieux et mythique, un Sphinx tapi dans l’ombre de la spéculation, mais tout simplement l’ensemble de ces êtres bien concrets qui passent continuellement et librement des contrats entre eux . Parler de «défaillances du marché» c’est en fait parler des défaillances de ces êtres bien concrets . Faut-il alors penser qu’il existerait deux catégories de personnes, celles qui auraient des défaillances et celles qui en seraient protégées ? Dans cette deuxième catégorie, il conviendrait évidemment de mettre les experts de tous poils qui, n’ayant aucun argent personnel à risquer, peuvent parler de manière d’autant plus péremptoire, ainsi, bien sûr, que tous les hommes de l’Etat placés dans une même situation d’irresponsabilité, mais dotés de pouvoirs de contrainte légitimés par la force de la loi .
Si l’on veut bien éviter cette vision mythique du marché et s’interroger sur les personnages  réels qui y sont présents, une question toute simple se pose alors : comment se fait-il que tant d’acteurs sur le marché adoptent un horizon aussi court, un comportement aussi moutonnier et sacrifient, par conséquent, des occasions de profit à plus long terme ?

La réponse est, elle aussi, simple, mais rarement perçue . Ce qui est en cause ce ne sont pas les capacités à prévoir des hommes, mais le cadre institutionnel dans lequel ils se trouvent . Plus précisément, la prédominance des visions de court terme et l’instabilité des marchés qui en résulte éventuellement, proviennent non pas d’un défaut du capitalisme, mais d’un défaut de capitalisme, non pas des défaillances du marché, mais des défaillances des institutions dans lesquelles on le fait fonctionner  . 

On l’a, en effet, souligné à juste titre, l’ampleur des déplacements de fonds est en particulier le résultat des décisions d’investissement d’organisations telles que les fonds de pension . Mais les fonds de pension ne sont pas gérés selon l’optique - indépassable - du capitalisme, puisque leur fonctionnement ne repose pas sur la définition précise de droits de propriété complets, impliquant en particulier la transférabilité des droits . Comparons en effet un fonds de pension et une banque d’affaires . La banque d’affaires est possédée par des propriétaires, plus ou moins nombreux, qui peuvent vendre et acheter leurs droits de propriété et qui sont incités à rechercher la maximation du profit à long terme car la valeur de revente de leurs actions dépend des perspectives de profit futures . Il n’en va évidemment pas de même avec un fonds de pension qui constitue une mutuelle ou une association : les «associés» ou cotisants ne peuvent pas transférer leurs droits à autrui, il n’y a pas de marché des droits de propriété sur ces institutions, tout simplement parce qu’elles n’ont pas de propriétaires véritables . Il existe seulement des propriétaires de fait, qui se partagent de manière floue les éléments constitutifs du droit de propriété, à savoir, comme l’avaient si bien souligné les juristes romains, le fructus, l’usus et l’abusus . Personne ne peut vendre ni acheter les droits de propriété sur l’institution (abusus), puisqu’ils ne sont pas définis . Les associés, pour leur part, reçoivent une partie des fruits de l’activité du fonds de pension (le fructus) . Quant au pouvoir de décision (l’usus) il appartient plutôt aux gestionnaires .

Il est à notre époque une thèse célèbre, celle qui consiste à dire - depuis Adolf Berle et Gardiner Means en 1932 - que le pouvoir dans les grandes firmes capitalistes est passé des actionnaires aux gestionnaires (c’est ce que les spécialistes du management appellent dans leur jargon le «corporate management») . C’est oublier tous les mécanismes par lesquels les droits de propriété jouent leur rôle : la vente des actions sur le marché, la menace d’une OPA ou encore le fait qu’en général il existe un grand nombre de petits actionnaires, mais aussi un petit nombre de gros actionnaires qui exercent effectivement un pouvoir de contrôle des gestionnaires . Assez curieusement donc, cette thèse courante est appliquée à une situation - celle des firmes capitalistes - où elle est erronée; mais elle n’est pas appliquée là où elle aurait un sens, c’est-à-dire dans toutes les organisations non-capitalistes : les associations, les administrations publiques, les mutuelles et fonds de pension . Dans ces organisations où il n’y a pas de véritables propriétaires, où les associés et cotisants sont très nombreux et dispersés, donc incapables d’exercer le moindre pouvoir de contrôle, les gestionnaires et administrateurs confisquent le pouvoir de décision et, en outre, arrivent généralement à internaliser à leur profit une partie des fruits de l’activité de leurs organisations .

Dans la mesure où l’avenir est incertain, ils ont alors tout intérêt à privilégier les gains de court terme par rapport aux gains de long terme . En effet, s’ils doivent quitter un jour leurs organisations, ils ne peuvent pas vendre de quelconques droits de propriété sur ces organisations, contrairement à des actionnaires . Ils n’ont donc aucune incitation à maximiser leur valeur à long terme . Ainsi s’explique le fonctionnement des marchés financiers à notre époque . Leur instabilité ne résulte pas d’une quelconque instabilité inhérente au capitalisme, mais des atteintes qu’il a subies. Ainsi, au lieu de laisser les individus qui travaillent acheter des actions de banques d'affaires, de manière à se constituer un capital pour leur retraite, on a mis en place des systèmes, légalement obligatoires, tels que les fonds de pension . Certes, les fonds de pension, qui font tout de même appel à la technique de la capitalisation, sont très supérieurs aux techniques préhistoriques et nuisibles de la «Sécurité Sociale» française.  Mais ils ont moins de mérites que les entreprises financières véritablement capitalistes. Ils sont en fait le produit de la social-démocratie généralisée de notre époque où de prétendus «partenaires sociaux» mettent en place des mécanismes de collectivisation sous l’œil bienveillant de l’Etat . Devant les «effets pervers» qui en résultent - et qui ne sont en réalité que les effets normaux et prévisibles d’une certaine situation institutionnelle - on réclame alors plus d’intervention étatique pour contrôler les marchés, réduire leur instabilité, maîtriser leur caractère erratique, en imposant la vision supposée compétente, informée et à long terme de cette grande abstraction qu’on appelle l’Etat . Cela devrait pourtant être clair : on ne remédie pas à un mal par d’autres maux . Il n’y a en fait pas d’autre solution qu’un véritable retour au capitalisme .

 

Ce texte est paru dans le Journal des Finances, daté du 17 juin 1995