LES MARCHES FINANCIERS ONT
BESOIN DE CAPITALISME
On l’entend dire bien souvent, les
marchés financiers actuels sont myopes, ils privilégient le court terme . Les
investisseurs, institutionnels en particulier, chercheraient des gains rapides
et, par un effet d’imitation, ils déplaceraient d’énormes masses de fonds,
créant de l’instabilité dans les marchés financiers et les marchés des changes
. Ceci constitue une critique empirique forte de l’idée traditionnelle selon
laquelle les marchés sont efficaces et capitalisent les prévisions sur le futur
. Le futur, à tout le moins, serait à court terme . Ainsi, alors que les
«fondamentaux» ne justifieraient pas une variation de cours pour un actif donné
ou une monnaie, ces mouvements de fonds, évidemment appelés «spéculatifs»,
entraîneraient l’instabilité des marchés . D’où les «bulles» spéculatives et autres
concepts à la mode .
La réalité d’aujourd’hui montrerait donc que les marchés ne sont pas
aussi parfaits qu’on le prétend en théorie, puisqu’il y a des mécanismes
cumulatifs résultant de la prédominance de visions à court terme . L’idée
habituelle selon laquelle «là où il y a
une occasion de profit, il existe quelqu’un pour la prendre» serait par
ailleurs mise en défaut .
Cette situation donnerait donc des arguments solides à cette étrange et
immense meute de gens qui, à travers le monde, pourchassent les «défaillances
du marché», en oubliant d’ailleurs que le marché n’est pas une sorte d’être
mystérieux et mythique, un Sphinx tapi dans l’ombre de la spéculation, mais
tout simplement l’ensemble de ces êtres bien concrets qui passent
continuellement et librement des contrats entre eux . Parler de «défaillances
du marché» c’est en fait parler des défaillances de ces êtres bien concrets .
Faut-il alors penser qu’il existerait deux catégories de personnes, celles qui
auraient des défaillances et celles qui en seraient protégées ? Dans cette
deuxième catégorie, il conviendrait évidemment de mettre les experts de tous
poils qui, n’ayant aucun argent personnel à risquer, peuvent parler de manière
d’autant plus péremptoire, ainsi, bien sûr, que tous les hommes de l’Etat
placés dans une même situation d’irresponsabilité, mais dotés de pouvoirs de
contrainte légitimés par la force de la loi .
Si l’on veut bien éviter cette vision mythique du marché et s’interroger sur
les personnages réels qui y sont
présents, une question toute simple se pose alors : comment se fait-il que tant
d’acteurs sur le marché adoptent un horizon aussi court, un comportement aussi
moutonnier et sacrifient, par conséquent, des occasions de profit à plus long
terme ?
La réponse est, elle aussi, simple, mais rarement perçue . Ce qui est en
cause ce ne sont pas les capacités à prévoir des hommes, mais le cadre
institutionnel dans lequel ils se trouvent . Plus précisément, la prédominance
des visions de court terme et l’instabilité des marchés qui en résulte
éventuellement, proviennent non pas d’un défaut du capitalisme, mais d’un
défaut de capitalisme, non pas des défaillances du marché, mais des
défaillances des institutions dans lesquelles on le fait fonctionner .
On l’a, en effet, souligné à juste titre, l’ampleur des déplacements de
fonds est en particulier le résultat des décisions d’investissement
d’organisations telles que les fonds de pension . Mais les fonds de
pension ne sont pas gérés selon l’optique - indépassable - du capitalisme,
puisque leur fonctionnement ne repose pas sur la définition précise de droits
de propriété complets, impliquant en particulier la transférabilité des droits
. Comparons en effet un fonds de pension et une banque d’affaires . La banque
d’affaires est possédée par des propriétaires, plus ou moins nombreux, qui
peuvent vendre et acheter leurs droits de propriété et qui sont incités à
rechercher la maximation du profit à long terme car la valeur de revente de
leurs actions dépend des perspectives de profit futures . Il n’en va évidemment
pas de même avec un fonds de pension qui constitue une mutuelle ou une
association : les «associés» ou cotisants ne peuvent pas transférer leurs
droits à autrui, il n’y a pas de marché des droits de propriété sur ces institutions,
tout simplement parce qu’elles n’ont pas de propriétaires véritables . Il
existe seulement des propriétaires de fait, qui se partagent de manière floue
les éléments constitutifs du droit de propriété, à savoir, comme l’avaient si
bien souligné les juristes romains, le fructus, l’usus et l’abusus
. Personne ne peut vendre ni acheter les droits de propriété sur l’institution
(abusus), puisqu’ils ne sont pas définis . Les associés, pour leur part,
reçoivent une partie des fruits de l’activité du fonds de pension (le fructus)
. Quant au pouvoir de décision (l’usus) il appartient plutôt aux gestionnaires
.
Il est à notre époque une thèse célèbre, celle qui consiste à dire -
depuis Adolf Berle et Gardiner Means en 1932 - que le pouvoir dans les grandes
firmes capitalistes est passé des actionnaires aux gestionnaires (c’est ce que
les spécialistes du management appellent dans leur jargon le «corporate
management») . C’est oublier tous les mécanismes par lesquels les droits de
propriété jouent leur rôle : la vente des actions sur le marché, la menace
d’une OPA ou encore le fait qu’en général il existe un grand nombre de petits
actionnaires, mais aussi un petit nombre de gros actionnaires qui exercent
effectivement un pouvoir de contrôle des gestionnaires . Assez curieusement
donc, cette thèse courante est appliquée à une situation - celle des firmes
capitalistes - où elle est erronée; mais elle n’est pas appliquée là où elle
aurait un sens, c’est-à-dire dans toutes les organisations non-capitalistes :
les associations, les administrations publiques, les mutuelles et fonds de
pension . Dans ces organisations où il n’y a pas de véritables propriétaires,
où les associés et cotisants sont très nombreux et dispersés, donc incapables
d’exercer le moindre pouvoir de contrôle, les gestionnaires et administrateurs
confisquent le pouvoir de décision et, en outre, arrivent généralement à
internaliser à leur profit une partie des fruits de l’activité de leurs
organisations .
Dans la mesure où l’avenir est incertain, ils ont alors tout intérêt à
privilégier les gains de court terme par rapport aux gains de long terme . En
effet, s’ils doivent quitter un jour leurs organisations, ils ne peuvent pas
vendre de quelconques droits de propriété sur ces organisations, contrairement
à des actionnaires . Ils n’ont donc aucune incitation à maximiser leur valeur à
long terme . Ainsi s’explique le fonctionnement des marchés financiers à notre
époque . Leur instabilité ne résulte pas d’une quelconque instabilité inhérente
au capitalisme, mais des atteintes qu’il a subies. Ainsi, au lieu de laisser
les individus qui travaillent acheter des actions de banques d'affaires, de
manière à se constituer un capital pour leur retraite, on a mis en place des
systèmes, légalement obligatoires, tels que les fonds de pension . Certes, les
fonds de pension, qui font tout de même appel à la technique de la
capitalisation, sont très supérieurs aux techniques préhistoriques et nuisibles
de la «Sécurité Sociale» française.
Mais ils ont moins de mérites que les entreprises financières
véritablement capitalistes. Ils sont en fait le produit de la social-démocratie
généralisée de notre époque où de prétendus «partenaires sociaux» mettent en
place des mécanismes de collectivisation sous l’œil bienveillant de l’Etat .
Devant les «effets pervers» qui en résultent - et qui ne sont en réalité que
les effets normaux et prévisibles d’une certaine situation institutionnelle -
on réclame alors plus d’intervention étatique pour contrôler les marchés,
réduire leur instabilité, maîtriser leur caractère erratique, en imposant la
vision supposée compétente, informée et à long terme de cette grande
abstraction qu’on appelle l’Etat . Cela devrait pourtant être clair : on ne
remédie pas à un mal par d’autres maux . Il n’y a en fait pas d’autre solution
qu’un véritable retour au capitalisme .
Ce texte est paru dans le Journal
des Finances, daté du 17 juin 1995